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En Irak la situation est plus que chaotique
©REUTERS/Stringer

Tirer les leçons du passé

Irak en feu : avec le recul, intervenir ou pas, quel est le pire ?

Alors que Barack Obama a autorisé des frappes aériennes ciblées contre les djihadistes en Irak, la situation actuelle rappelle davantage l'opération menée par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et La France en 1991 au Nord de l'Irak, "Provide Comfort", que l'attaque de 2003 contre le régime de Saddam Hussein.

Alain Rodier

Alain Rodier

Alain Rodier, ancien officier supérieur au sein des services de renseignement français, est directeur adjoint du Centre français de recherche sur le renseignement (CF2R). Il est particulièrement chargé de suivre le terrorisme d’origine islamique et la criminalité organisée.

Son dernier livre : Face à face Téhéran - Riyad. Vers la guerre ?, Histoire et collections, 2018.

 

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Atlantico : Les Etats-Unis ont commencé vendredi 9 août les premières frappes aériennes ciblées sur les djihadistes en Irak. Au regard des précédentes interventions occidentales au Proche Orient, n'a-t-on pas plus à perdre à intervenir ? Quel bilan peut-on tirer des précédentes interventions ? 

Alain Rodier : La situation qui rappelle le plus ce qui se passe aujourd’hui reste l’opération Provide Confort (I & II) au Nord-Irak en 1991. Suite à la première guerre du Golfe (Desert Shield puis Desert Storm, parfois appelée la deuxième guerre du Golfe, la première ayant opposé l’Iran à l’Irak de 1980 à 1988) les forces irakiennes avaient fait face à une offensive des peshmergas. Cette dernière était liée à l’insurrection des populations chiites dans la région de Bassora (au sud-est du pays). Très rapidement, l’armée irakienne avait pris le pas sur les forces kurdes provoquant un exode massif des populations sur la frontière turco-irakienne. Déjà, le point de passage de Silopi avait vu la création d’un camp de réfugiés -comme aujourd’hui- ainsi que l’installation d’une base militaire internationale dont la mission était de protéger les populations civiles en Irak du Nord (Kurdistan irakien). Une zone d’exclusion aérienne avait été décrétée engageant des appareils américains, britanniques et français. Cela avait été un succès puisqu’à de rares exceptions près, les forces de Saddam Hussein ne s’étaient plus risquées à entrer dans cette région. C’était le début de l’autonomie du Kurdistan irakien qui perdure actuellement.

 

Par le passé, s'il semblait légitime dans certains cas d'intervenir aux yeux de l'opinion, n'a-t-on pas causé plus de tort ?

Il ne faut pas comparer la situation actuelle en Irak avec ce qui s’est passé dans ce pays  en 2003, en Libye en 2011 et ce qui pourrait s’être déroulé en Syrie en 2013 si les Américains n’avaient pas fait marche arrière. A l’époque, il s’agissait pour les dirigeants américains et européens de chasser des dictateurs du pouvoir. Ils avançaient alors des raisons humanitaires (dont certaines étant sujettes à caution comme celles concernant l’Irak, les Américains ayant alors menti sur la présence d’armes de destruction massive) pour obtenir l’adhésion des populations occidentales promptes à s’enflammer si elles sont correctement manipulées. Les résultats sont ce que l’on constate aujourd’hui : la déstabilisation des Etats, la montée du djihadisme sunnite et la plongée des populations locales dans encore plus de misère. L’Occident se retrouve obligé de tenter de juguler les incendies qu’il s’est évertué à allumer. De plus, les opérations entreprises ne rencontrent plus l’adhésion des peuples américain et européen. La question que l’on peut se poser est : pourquoi les dirigeants occidentaux se sont t’ils lancés dans ces aventures sans en mesurer les conséquences à moyen et à long terme ? La principale est l’accroissement de la menace islamique radicale. Ils ont fait preuve d’un manque de stratégie patent. De plus, on ne gouverne pas un pays à l’émotionnel sauf si le seul objectif est de se faire aimer. Louis XI, le général de Gaulle et le président François Mitterrand l’avaient bien compris. Pour eux, l’intérêt supérieur de la Nation passait avant tout.

 

N'aurait-on pas pu par le passé, dû s'allier avec d'autres puissances/forces politiques régionales plutôt que d'intervenir directement ? 

 

34 Etats ont participé à la première guerre du Golfe. La France a refusé, à la grande colère des Américains, de participer à la guerre d’Irak de 2003 mais cela n’a pas été le cas de nombre d’autres pays. La guerre de Libye engageait l’OTAN. On ne peut donc pas dire que des Etats ont agi seuls. De plus, les alliances de circonstance ont souvent montré leur innocuité à long terme (naissance d’Al-Qaida après la guerre d’Afghanistan, montée en puissance des Frères musulmans qui sont globalement hostiles à l’Occident, etc.)

 

Quelles leçons tirer des expériences passées pour la situation actuelle ? 

C’est un lieu commun de dire que le monde est en pleine recomposition. Les frontières héritées des deux guerres mondiales puis de la période post-coloniale ne semblent plus viables car les populations paraissent vouloir plus s’unir sur des critères ethniques ou/et religieux. Rester arc-bouté sur ces frontières est une illusion qui ne peut conduire qu’à de nouveaux désordres. La Yougoslavie et la Tchécoslovaquie ont bien disparu pour laisser la place à de nouvelles entités étatiques. Il va falloir faire de même au Proche-Orient et au Sahel. Il est politiquement correct de dire que cela doit se passer par des négociations. Il faut cependant être conscient que cela ne va pas être sans douleurs, en particulier avec des mouvements importants de populations. Il est donc normal d’associer, voire de mettre au centre des décisions, les représentants de ces peuples. Encore faut-il parvenir à définir qui représente vraiment qui ? Enfin, comme dans toute négociation internationale, il convient que tous les Etats concernés d’une manière ou d’une autre y soient associés. Mettre volontairement de côté la Russie et l’Iran est plus qu’une erreur, c’est une faute.

 
 

L'intervention américaine qui a débuté vendredi 8 août 2014 ne risque-t-elle toutefois pas de déstabiliser une région déjà fragilisée ? Ne va-t-elle pas au final créer plus de dommages que de retombées positives ?

La région Syrie/Irak est déjà totalement déstabilisée. L'entrée en scène des Américains ne peut pas vraiment faire empirer les choses. Par contre, elle risque de ne pas être bien comprise par ceux qui réclamaient le bombardement des forces syriennes suite aux attaques chimiques de l'année dernière. Il fallait alors "punir" le dictateur Assad (les Américains n'ont toujours pas apporté la preuve formelle que ces crimes de guerre ont été commis par des forces gouvernementales) et armer les opposants. Ces derniers sont désormais totalement dépassés par les djihadistes de l'Etat Islamique (EI).

De plus, le président Obama qualifiait le retrait des boys d'Irak comme un des grands succès de sa mandature. Là non, plus, il risque de ne pas être applaudi par les électeurs américains avant les élections à mi-mandat qui se profilent à automne.

L'impression que donne l'administration américaine est de conduire sa politique étrangère en suivant des pulsions émotionnelles sans avoir de stratégie à moyen et, encore moins, à long terme. L'effet psychologique à l'international est désastreux. Cela dit, dans le cas qui nous intéresse aujourd'hui, je pense que les Etats-Unis n'ont pas le choix en Irak. Il faut impérativement arrêter la progression de l'Etat Islamique. Il faut être conscient que tous les activistes fondamentalistes sunnites présents de par le monde regardent en ce moment ce qui se passe en Irak et en Syrie. Beaucoup sont tentés de rejoindre les rangs de l’EI attirés par ses succès ininterrompus.

Un appui aérien est-il nécessaire alors que les forces armées Kurdes, les peshmergas, ont abandonné leurs positions face aux djihadistes de l'Etat islamique, notamment à Qaraqosh, la plus grande ville chrétienne d'Irak ? 

Les Kurdes n'ont pas d'aviation (seulement des petits hélicoptères d'observation). Un appui dans la troisième dimension peut être bénéfique sur deux plans : tactique en appuyant les troupes au sol et détruisant les pièces d'artillerie et les chars que les djihadistes ont récupéré et dont ils ont commencé à faire usage, et surtout psychologique. Les peshmerga vont se sentir épaulés. Cela va sans doute booster leur moral. 

C'est extrêmement important quand on sait que les djihadistes sont, de leur côté, grisés par leurs victoires successives. Ils pensent que rien ne va les arrêter. Et la menace n’est pas que régionale. Déjà, leurs dirigeants l'ont déclaré à propos de Gaza : "ce n'est qu'une question de temps et de patience avant que l'EI ne rejoigne la Palestine pour combattre les juifs barbares". Il convient de se rappeler que le chef de l'EI, Abou Bakr al Baghdadi dit "le fantôme" tant il limite ses apparitions en public pour des raisons de sécurité, divise le monde en deux parties : le camp des musulmans (ceux qui adhèrent au califat, les autres, dont les chiites, étant considérés comme des "apostats" c'est-à-dire des traîtres) et celui "des juifs, des croisés […] et de tous les infidèles..." (c/f la revue de l'EI, Dabiq, dont les deux premiers numéros sont disponibles sur le net).

Si on ne les arrête pas là, le pire est à craindre pour la suite. Les chefs de l'EI sont des fanatiques très dangereux et sans aucune pitié. Même la famille royale saoudienne commence à craindre pour sa sécurité. Si elle a bien financé des insurgés islamiques en Syrie, en particulier le "Front Islamique" (FI) qui est une coalition de plusieurs mouvements, elle s’est opposée à l’Etat Islamique d’Irak et du Levant (EIIL), appellation précédente de l’EI. Il faut dire que l’EIIL aurait été aidé financièrement, au moins au démarrage, par le Qatar et les Frères musulmans, des adversaires politico-religieux de l’Arabie saoudite. Dans ce jeu complexe, de riches donateurs koweïtiens auraient pris le relais depuis le retrait du Qatar à la fin 2013.

 

Ces frappes aériennes pourraient-elles changer la donne et stopper la progression des djihadistes dans ce pays ?

Je pense que les djihadistes sont, du moins en Irak, au bout de leurs conquêtes territoriales (ce qui n'est pas encore le cas en Syrie.) En effet, ils abordent des régions qui ne sont pas majoritairement sunnites. Or, après avoir bouté l'ennemi, il leur faut gérer les populations, ce qui est une chose extrêmement compliquée, surtout si ces dernières sont hostiles à l'"occupant", statut qu'ils n'ont pas aujourd'hui dans les régions sunnites. La terreur seule n'y suffira pas. 

Les frappes aériennes vont permettre de geler la situation en établissant des lignes de fronts stables. Au sol, l'armée irakienne et les milices chiites d'un côté (Bagdad et le sud-est du pays), les peshmergas de l’autre (Erbil et le nord du pays) devraient pouvoir tenir. A noter que ces derniers n'ont pas vraiment défendu les zones chrétiennes aujourd’hui conquises par l’EI. Ils se retrouvent maintenant le dos au mur. Il est vraisemblable que cette guerre de positions va être doublée par un accroissement des attentats dans les villes importantes, l'EI voulant faire "payer" cette résistance et déstabiliser ses adversaires. 

 

Quelles seraient les autres pistes à explorer pour améliorer la situation actuelle des minorités et endiguer la progression de l'Etat islamique ? 

Aujourd'hui, le temps n'est pas à la politique mais à l'action -pour l'instant défensive- et à la gestion des dizaines de milliers de réfugiés qui fuient vers le Nord. C'est un peu une répétition de ce qui s’est passé en 1991 lors de la première guerre du Golfe. Des milliers de réfugiés kurdes s'étaient installés à cheval sur la frontière irako-turque. Il y avait alors eu une coordination occidentale importante pour gérer la crise humanitaire depuis la Turquie. C’est à cette époque qu’avait été établie la "zone d’exclusion aérienne" interdisant aux aéronefs irakiens de voler au dessus du Kurdistan.

La Turquie se retrouve donc une nouvelle fois en première ligne alors que le premier tour de l'élection présidentielle a lieu ce dimanche 10 août 2014. C'est à partir de son sol que des aides militaires et humanitaires d'importance peuvent être menées. En effet, même si les premiers bombardements ont eu lieu depuis le porte-avions Georges H-W Bush croisant dans le golfe persique, ils seraient plus efficaces s’ils étaient menés depuis la base turco-américaine d’Inçirlik située près d’Adana. Le problème réside dans le fait que personne ne sait vraiment quelle va être la réaction de l'AKP, le parti islamique proche des Frères musulmans actuellement aux commandes en Turquie (qui sera vraisemblablement conforté par l'élection du Premier ministre actuel, Recep Tayyip Erdoğan, au poste de président de la République). Pour l'aspect humanitaire, il est possible que l'aide d'Ankara sera acquise; pour le volet militaire, cela risque d'être plus problématique car la question kurde reste extrêmement sensible dans les esprits turcs. Toutefois, la situation s’est considérablement améliorée depuis le début des négociations entamées par les services secrets turcs (MIT) avec le PKK via Abdullah Öcalan, le leader historique de ce mouvement séparatiste kurde emprisonné en Turquie depuis 1999.

Par contre, quand les lignes de fronts seront stabilisées, il faudra revenir au politique. Les Kurdes irakiens qui demandent maintenant une autonomie, pour ne pas dire, une indépendance, se sont bien rendus compte de la fragilité de leur situation. Ils ont même dus être réapprovisionnés en munitions par Bagdad !

Le gouvernement de Al-Maliki en ce qui le concerne, porte une lourde responsabilité dans la situation actuelle ayant poussé les populations sunnites dans l'opposition brutale en raison de sa politique de discrimination. Même le grand allié iranien ne semble pas souhaiter que Al-Maliki reste au pouvoir. Il n’est pas non plus soutenu par la plus haute autorité religieuse chiite d’Irak, l’ayatollah Ali Al-Sistani. Si l'on veut déstabiliser l'entité créée par l'EI, il faut que les chefs de tribus sunnites et les anciens responsables baasistes qui soutiennent actuellement le califat, aient des propositions concrètes concernant la place qui leur sera réservée dans l'avenir (au sein de l'administration, de la politique, des forces de sécurité.) En effet, il n'est pas certain que l'autorité imposée par le nouveau calife autoproclamé ne leur pèse pas rapidement.

Le problème est extrêmement compliqué mais je crois qu'un Etat irakien ne peut être viable que s'il préserve une très large autonomie à ses régions. Pour cela, il faut que le pouvoir central soit représentatif de la multiplicité du peuple irakien dans toutes ses composantes. Ce n'est pas gagné, le risque de partition du pays restant très présent.

 

Depuis ces dernières années, les Etats-Unis ont tendance à être moins interventionnistes, laissant à la France le soin d'intervenir, comme en Libye et au Mali. Comment expliquer l'actuelle attitude américaine ? Cette décision marque-t-elle un tournant dans la politique étrangère américaine ?

Les interventions américaines à l'étranger depuis 2003 n'ont pas été couronnées de succès, c'est le moins que l'on puisse dire. En outre, ce qui va se passer en Afghanistan après leur départ programmé à la fin de l'année est extrêmement inquiétant. Washington ne tient donc plus à être en "première ligne". C'est un retour à isolationnisme pour satisfaire l'opinion intérieure. Afin de préserver ses intérêts à l'étranger, particulièrement économiques, Washington a donc choisi de "déléguer". Dans ce cadre, on peut légitimement s'interroger sur le suivisme, au moins dans l'esprit, des gouvernements occidentaux. En ce qui concerne l'OTAN, ce n'est pas étonnant puisque les Etats-Unis y sont prépondérants. Au Sahel, les intérêts de la France et des Etats-Unis sont assez convergents (quant à l'Europe, c'est une autre histoire). La question se pose sur l'attitude vis-à-vis de Moscou via la crise ukrainienne. En dehors de toute question morale (mais quelle est la place de la morale dans la politique internationale ?), les premiers qui vont en souffrir au moins sur le plan économique (après les Ukrainiens bien sûr), ce sont les Européens. De plus, pour en revenir à l'Irak (et à la Syrie sans parler de l'Iran), aucune solution ne pourra être discutée sans la participation de la Russie. Désigner en permanence Moscou comme "le diable" n'est peut-être pas la meilleure façon de procéder pour parvenir à un apaisement de la situation internationale et pour parer la menace que représente le califat islamique.

 

 

Propos recueillis par Julien Chabrout et Carole Dieterich.
 

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