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Interdiction en trompe l’oeil : la France, premier importateur européen de gaz de schiste américain
©GERARD JULIEN / AFP

Schizophrénie tricolore

Interdiction en trompe l’oeil : la France, premier importateur européen de gaz de schiste américain

Des nombreuses annonces catastrophistes qui, avec une rapidité surprenante, entre 2010 et 2014, ont permis aux ONG environnementales de bloquer le développement de cette ressource énergétique dans l’UE.

Samuel Furfari

Samuel Furfari

Samuel Furfari est professeur en géopolitique de l’énergie à l’Université Libre de Bruxelles, docteur en Sciences appliquées (ULB), ingénieur polytechnicien (ULB) et Président de la Société Européenne des Ingénieurs et Industriels. Il a été durant trente-six ans haut fonctionnaire à la Direction générale de l'énergie de la Commission européenne.

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"Une bulle spéculative est en train de se créer et finira par exploser", écrivait Le Monde Diplomatique de mars 2013, en citant NafeezMosaddeq Ahmed, un politologue britannique ; le mensuel n’hésitant même pas de titrer « Gaz de schiste, la grande escroquerie ». Ceci n’est qu’un exemple des nombreuses annonces catastrophistes qui, avec une rapidité surprenante, entre 2010 et 2014, ont permis aux ONG environnementales de bloquer le développement de cette ressource énergétique dans l’UE. Cette rapidité est à comparer aux décennies qu’il a fallu pour parvenir à arrêter le développement de l’énergie nucléaire, Les pisses-vinaigres verts annonçaient que les faillites allaient se multiplier, jusqu’à l’abandon de cette source d'énergie diabolique et détestée. 

Il est parfois intéressant de se plonger dans le passé récent pour se rappeler certaines "certitudes" comme celle-ci : on annonçait alors une « forte probabilité » que tout le secteur s’effondre, engendrant une crise économique bien pire que celle des subprimes.

Entretemps, les États-Unis sont devenus les leaders incontestés de la production d’hydrocarbures grâce à ce même gaz de schiste (il s’agit plus exactement de gaz de roche mère). Avec 15 millions de barils par jour en 2018, ils sont les premiers producteurs de pétrole, devançant l’Arabie Saoudite et la Russie , qui en ont produit respectivement 12 et 11 millions de barils par jour. C’est ce qui explique que malgré les tensions dans le détroit d’Ormuz, « nous ne roulons pas toujours pas tous en vélo ».

 

Quant au gaz naturel , les USA sont une fois encore les premiers producteurs avec 832 milliards de m³ en 2018, devant la Russie et le Qatar, avec respectivement 670 et 176 milliards de m³.Le président Barack Obama (démocrate, rappelons-le), convaincu que les pétrole et gaz de schiste allaient créer un changement paradigmatique, avait créé ,au sein du Département d’état,le Bureau of EnergyResourcesafin de forger la politique énergétique internationale, renforcer la sécurité énergétique des États-Unis et du monde, et répondre aux défis énergétiques du monde entier. Il l’avait fait afin d’utiliser cette nouvelle géopolitique énergétique pour diriger la géopolitique tout court des États-Unis.  Ce bureau assure la sécurité énergétique des États-Unis, de leurs partenaires et alliés en soutenant la diversification des sources d'énergie, des approvisionnements provenant de toutes les sources d'énergie et des routes maritime qui transportent les hydrocarbures. Par ailleurs, il a vocation à réduireles obstacles au commerce et au développement de l'énergie en favorisant des secteurs de l'énergie ouverts, transparents et fondés sur le marché afin de promouvoir les intérêts économiques des États-Unis. Ses actions visent aussi à empêcher les terroristes et les régimes voyous d'utiliser les ressources énergétiques pour financer la violence ou déstabiliser les activités qui nuiraient aux États-Unis et à leurs alliés. En effet, cette nouvelle politique devait non seulement bénéficier aux États-Unis, mais aussi promouvoir l'accès universel à une énergie abordable et fiable, de manière à contribuer à réduire la pauvreté, de favoriser la croissance économique et de promouvoir la prospérité pour tous. 

Bien entendu le successeur de Barack Obama n’a pas fermé ce bureau ; bien au contraire,il l’utilise à fond.Il est aussi intéressant de souligner l’existence du "Office of FossilEnergy" du ministère de l'Énergie américain, une organisation composée d'environ 750 employés fédéraux, scientifiques, ingénieurs, techniciens et employés administratifs qui travaillent dans le domaine des énergies fossiles. Il est responsable des efforts fédéraux de recherche, de développement et de démonstration sur la production d'électricité avancée et du développement de solutions technologiques.  Cet office joue un rôle clé en aidant les États-Unis à assurer que la nation puisse continuer à compter sur ses ressources traditionnelles pour une énergie propre, sûre et abordable tout en améliorant la protection de l'environnement.Donc, contrairement à ce qui se passe en Europe, les États-Unis continuent à miser sur le développement des énergies fossiles. C’est d’ailleurs le cas de presque tous les pays du monde, tant pour la production que pour la consommation des énergies fossiles. Voyons un exemple en analysant les exportations de gaz naturel  américain. 

Exportations mondiales de GNL depuis les USA pour les 5 premiers mois de 2019 (données du Energy Department's Fossil Energy)

 

Au cours des cinq premiers mois de 2019, 193 cargaisons de gaz ont été expédiées depuis essentiellement Port Sabine, en Louisiane (les terminaux de Cameron et Corpus Christi étant plus récents et vont monter en puissance). L’UE a importé 6,4 milliards de m³ de gaz de schiste américain, soit 1,4 fois plus que l’Asie de l’Est et Pacifique. Presque un jour sur deux, un méthanier vient décharger sa cargaison de gaz liquide dans un port Européen. Le 8 mars dernier,la Commission européenne a publié un communiqué indiquant que 35% des exportations américaines de GNL arrivaient dans l’UE,en expliquant que cela était un résultat de la visite du 25 juillet 2018 de Jean-Claude Junker à Washington pour « convaincre » Trump d’envoyer du gaz américain dans l’UE. C’est vrai , mais ces importations résultent aussi d’un prix de vente plus intéressant dans l’UE qu’en Asie, le marché du gaz naturel  devenant enfin concurrentiel, comme je le démontre dans mes livres sur la géopolitique de l’énergie.

Si on examine à présent les pays importateurs européens de gaz de schiste américain, on doit observer que la France en est le principal avec 1,4 milliards de m³, suivi de près par l’Espagne avec 1,3 milliard de m³. 

Exportations de GNL depuis les États-Unis vers l’Europe pour les 5 premiers mois de 2019 (données du Energy Department's Fossil Energy)

 

Il est piquant de noter que le pays qui a interdit l'exploration et l’exploitation du gaz de schiste sur tout son territoire, et qui a mené le combat contre cette énergie en Europe, en soit le principal importateur européen et troisième importateur mondial derrière la Corée du Sud, le Mexique et à égalité avec le Japon.

Cela ne doit pas vraiment surprendre : en matière de politique énergétique, il y a un gouffre entre les paroles et les faits, qui eux sont têtus. La réalité du monde de l’énergie est que les énergies fossiles représentent encore 84% de toute l’énergie consommée. Sur les dix dernières années, la part des énergies renouvelables n’a représenté que 21% de la croissance totale de la demandeénergétique mondiale, c'est-à-dire qu’en valeur absolue la consommation des énergies fossiles est en croissance en dépit des milliards de financements en faveur des énergies vertes. Les irréductibles peuvent avancer que cela va changer ; il faut beaucoup de foi pour le croire, puisque la Convention de Rio sur le changement climatique date déjà de 1992.

Alors pourquoi cette profonde différence entre les discours médiatiques et politiques et la réalité ? Pour une raison simple : l’énergie est la même grandeur physique que le "travail" (au sens physique, tous les deux se mesurent avec l’unité qui s’appelle le Joule). Si on veut "travailler", ne serait-ce que pour vivre, il faut de l’énergie. Si on ajoute la qualité de vie, la demande de "travail" explose et donc aussi la demande en énergie. Hélas, les énergies renouvelables sont incapables, pour des raisons de nature physique que la politique ne peut changer, de concurrencer l'efficacité énergétique desénergies fossiles. Par ailleurs, comment dire désormais aux pays asiatiques ou africains en développement qu’ils doivent faire confiance aux énergies renouvelables, alors que l’UE est le principal importateur de gaz de schiste américain ?

Non, le gaz de schiste n’est pas une escroquerie et, si bulle il y a, ce n’est pas celle de ce gaz de schiste qui a révolutionnéil y a peu la géopolitique mondiale, mais bien celle des énergiessubventionnées appelées "vertes".

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