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La manifestation pro-Palestine a été interdite à Paris
La manifestation pro-Palestine a été interdite à Paris
©REUTERS/Vincent Kessler

Pas le droit

Interdiction de la manif pro-palestinienne : ce que la manière dont le conflit israélo palestinien est rejoué en France dit des troubles de l’identité française

La manifestation prévue samedi à Paris a été interdite par la préfecture de police, qui invoque un risque de trouble à l'ordre public. La justice, saisie par les organisateurs, a confirmé l'interdiction.

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier

Guylain Chevrier est docteur en histoire, enseignant , formateur et consultant.

Il est membre du groupe de réflexion sur la laïcité auprès du Haut conseil à l’intégration.

Dernier ouvrage : LAÏCITÉ, ÉMANCIPATION ET TRAVAIL SOCIAL
 
L’Harmattan, Sous la direction de Guylain Chevrier, Les Ecrits de BUC Ressources SOCIOLOGIE TRAVAIL SOCIAL, juillet 2017, 270 pages.
Voir la bio »

Atlantico : La manifestation pro-palestinienne qui devait avoir lieu le 19 juillet a été interdite par la Préfecture de police, notamment par crainte de voir se rejouer un scénario similaire à celle du dimanche 13 juillet où militants pro-palestiniens et pro-israéliens se sont violemment affrontés rue de la Roquette à Paris. Pourtant ce combat est très éloigné des préoccupations quotidiennes des Français. En quoi s'y engager est-il révélateur des fractures qui traversent la société ? Quelles sont-elles ?

Guylain Chevrier : Tout d’abord, il faut bien voir que le soutien à la cause palestinienne a changé de nature comme la manifestation du week-end dernier à Paris l’a bien révélée. Il y a une nouvelle continuité que l’on peut lire entre l’affirmation du Hamas, comme organisation islamique emblématique de cette grande cause et une crise identitaire française où on retrouve une montée de l’islam comme référence communautaire dans nos banlieues. On a entendu traiter depuis une trentaine d’année la question sociale dans les banlieues, sur le mode des minorités visibles, avec une logique de discrimination positive sur le terrain largement menée par les élus de tous bords par le moyen d’accommodements déraisonnables, pour mieux aider, on a pu le croire, à ce que certaines populations trouvent mieux leur place à travers la valorisation de l’islam dans notre société. Finalement, cette logique est allée à l’encontre de nos valeurs communes, et les a donc mises, gravement à mal. S’est-on rendu compte par-là que l’on a suivi un mouvement qui, en France, se faisait l’écho d’un phénomène bien plus large avec sa résonnance internationale, dans laquelle le conflit israélo- palestinien a servi de modèle d’identification entre une religion du pauvre, l’islam, qui serait celle de l’opprimé, le palestinien, et celle du juif, propre à un pays riche, aux valeurs occidentales, Israël. On voit s’exprimer dans la cause palestinienne aujourd’hui le passage à un repli communautaire à caractère religieux, qui est aussi caractérisée par l'identification avec l'idée d'une cause arabo-musulmane plus large. De mon point de vue, il y a une continuité qui correspond à un contexte de fracture identitaire et sur lequel on continue de ne pas vouloir débattre qui est au cœur de nos problèmes de vivre-ensemble et des risques d’un antisémitisme où on retrouve toujours l’idée que le juif c’est le riche, synthétisant tous les ressentiments vis-à-vis de la symbolique de l’oppresseur.

N'y a-t-il aucune cause commune française auxquelles s'identifier ? Que cela révèle-t-il des difficultés de la France à assumer son identité ?

Nous vivons une crise économique, politique et sociale qui recouvre l'incapacité de l'autorité publique à imaginer et à incarner une cohésion nationale fédératrice. On a cru que, pour bien gérer  l’apport incessant de population venue essentiellement de pays d’origine arabo-musulmane où l’islam est religion d’Etat ou religion officielle, que l’on allait mieux intégrer en valorisant l’identité de ces nouveaux venus, ce qui s’avère être une énorme bévue historique. 

Par exemple, on a introduit le fait religieux dans les programmes scolaires très officiellement depuis le début des années 2000, pour intégrer en quelque sorte par le versant identitaire la diversité de nos banlieues. Il aurait au contraire fallu valoriser le domaine commun de la connaissance qui va avec la raison et une société occidentale fondée sur les valeurs de démocratie et de liberté, brouillées derrière cette démarche, lorsqu’on ne les ramène pas systématiquement par raccourci, en les dévalorisant, à la question coloniale, en encourageant tous les ressentiments vis-à-vis de la France. Une France qui porte un principe d’égalité qui bénéficie à tous, avec son modèle social accueillant sur des valeurs de solidarité formidable, qu’on laisse l’arrière plan. Il en va de se sentir être membres d’une même société dont il manque aujourd’hui largement le ciment, avec un éclatement communautaire qui tourne au communautarisme dont on voit les effets inquiétants y compris à travers ce que révèle l’identification à la cause palestinienne dans les banlieues. C’est un échec cuisant de l’intégration qui est une terrible impasse politique à laquelle nous assistons.  

Comment en sommes-nous arrivés là ? Où les responsabilités sont-elles à chercher ?

Depuis 30 ans, nous avons effectivement abandonné progressivement l'idée d'une communauté nationale revendiquée comme première dans l’ordre des valeurs et des symboles, comme cadre de l’histoire commune à écrire avec tous. Du coup, on voit les symboles de la nation décriés, la Marseillaise sifflée, le drapeau national remisé ou servant d’élément décoratif dans le paysage, la langue française contestée dans trop de quartiers, où la langue du quotidien est devenue la langue de l’origine, où l’histoire de la France devrait céder le pas à une histoire de la repentance qui fait perdre de vue le chemin qui a été celui de notre pays pour en arriver à être, à l’aune de combien de contradiction dépassées dont le colonialisme, un grand pays riche de ses valeurs de liberté-égalité et fraternité. Notre pays qui est la première destination d’accueil au monde pour les demandeurs d’asile avec les Etats-Unis. La disputation permanente de l’identité de la France sous couvert de procès de la mémoire, a ouvert la voie à la légitimation d'une forme contestataire au plus profond de la Nation. Cette culpabilisation a pu également faire naître un repli au regard d’un juste sentiment d’appartenance nationale, sans tomber évidemment dans le travers pathologique du nationalisme. Malheureusement cette réalité a été générée autant par des gouvernements de droite que de gauche, ce qui a provoqué un éclatement identitaire de la France, pourtant porteuse de ces valeurs phares issues de la Révolution française. Nous avons désormais du mal à faire entendre ces valeurs, qui sont de facto brouillées, et non réaffirmées dans leur cohérence par nos dirigeants politiques, comme fondement d’un projet de société. 

L'attitude adoptée par les pouvoirs publics est-elle adaptée ? Quelle devrait être la réponse face à ces manifestations d'un communautarisme en pleine expansion ?

Tout d’abord, il faudrait faire preuve de beaucoup de pédagogie en en passant par l’ABC d’une démarche de réconciliation qui passe par poser en grand les questions que je viens d’évoquer dans le débat public sans réticence, en rejetant les accusations systématique d’islamophobie ou de rejet de l’autre, sous prétexte de vouloir réfléchir sans rien écarter des enjeux. Cela est vital car nous sommes, on le voit à travers la montée de l’antisémitisme comme révélateur de cette fracture identitaire dont nous parlons, à la croisé des chemins. Il faut arrêter de donner à la "liberté religieuse" la primeur contrairement au sens de nos institutions, dans le traitement de la question sociale identifiée à celle de l’immigration, et revenir à une politique dont l’action s’assoie sur la question des classes sociales au regard de l’idée de Nation, sous l’inspiration de nos valeurs républicaines qui seules sont susceptibles de créer les conditions d’une réconciliation, sans nier les différences, mais en leur donnant leur juste place. Aucune société ne peut être une simple addition de différences. Il en va tout simplement que notre société reste viable et accueillante pour tous, mais pour cela, forte sur ses valeurs. Il en va même du sens donné à une juste défense de la cause palestinienne. 

 

 

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