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Crédits Photo: Sebastien Bozon / POOL / AFP
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Gestion des crises

Insécurité : mais pourquoi l'Etat s'apprête-t-il à tuer le seul outil statistique un peu fiable ?

Au regard de l'insécurité, de la délinquance ou de la crise du Covid-19, les imprécisions statistiques peuvent être préjudiciables pour l'Etat. Quelles conséquences ces défaillances peuvent-elles avoir sur notre société, notamment sur les questions liées à l’insécurité ?

Alain Bauer

Alain Bauer

Alain Bauer est professeur de criminologie au Conservatoire National des Arts et Métiers, New York et Shanghai. Dernier livre paru : Vivre au temps du coronavirus (Cerf)

Il est également l'auteur de Les polices en France (Puf, 2010), Les politiques publiques de sécurité (Puf, 2011), Dernières nouvelles du crime (Cnrs, 2013) et Le terrorisme pour les Nuls" coécrit avec Christophe Soullez (First, 2014).

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Atlantico.fr : Comment les imprécisions statistiques peuvent-elles provoquer une faillite de l’Etat français?

Alain Bauer : Pendant longtemps on a cru que l’absence de statistiques constituait une défaillance majeure pour l’administration de l’Etat. Compter les recettes, les dépenses, recenser la population, les naissances, les malades, les morts et les blessés, les électeurs, permettaient de définir des politiques publiques, de répartir les impôts, de justifier des investissements, d’être comptable de l’usage du denier public ou de comparer des performances pour les travailleurs ou les investisseurs.

Le ministère du chiffre, devenu ministère des comptes, a peu à peu remplacé tous les autres étalons de mesure par celui de la dette ou du retour sur investissement. Les sondages d’opinion définissent pour leur part en grande partie les politiques publiques, le chiffre magique des 3% de déficit public, inventés sur un coin de table et au doigt mouillé, cornaquent la gestion des Etats, chacun ou chacune dispose de son outil de référence permettant d’affirmer sa compétence ou d’être jugé comme incapable par son opposition ou son opinion publique. Ainsi, l’appareil statistique a depuis longtemps cessé d’être un dispositif scientifique pour se transformer en outil politique.

Mark Twain disait qu’il existe trois sortes de mensonges : “Les mensonges, les sacrées mensonges et les statistiques”, les frères Goncourt ajoutaient que “la statistique est la première des sciences inexactes”.

Mais on ne pouvait s’en passer et on considérait généralement que disposer d’un outil fiable permettait de gouverner honorablement. Ainsi, en matière de criminalité, l’Etat s’était doté en 1539 d’un Etat Civil, puis en 1827 d’un compte général de l’administration de la justice criminelle,  enfin après 1972 d’un dispositif national dit “4001” de recueil des faits enregistrés par les services de police et de gendarmerie et depuis 2003 d’une enquête nationale de victimation régulière mise en place par l’ONDRP et l’INSEE.

L’outil administratif policier est resté, volontairement le plus souvent, partiel, parcellaire et partial. Il a surtout servi à définir une politique légitime du résultat, rapidement transformée en politique du chiffre en application de la mode comptable du moment,

Pourtant, grâce au dispositif de victimation, on a pu voir apparaitre des écarts de prise en compte de phénomènes majeurs (violences intrafamiliales, violences contre les femmes, les mineurs, des curiosités en termes d’ élucidation, de réponse publique, de confiance aux institutions, …).

Au fil du temps, en s’appuyant sur ces outils, lentement, progressivement, des évolutions importantes se sont dessinées. La statistique a trouvé son utilité de manière paradoxale. Elle a servi à la société pour imposer une évolution des politiques de l’Etat.

Hélas, cette mutation imposée de l’extérieur a rencontré des résistances féroces, à tel point que le seul outil à peu près fiable mis en place par Nicolas Sarkozy en 2003 va bientôt disparaitre (l’ONDRP) et que l’enquête de victimation semble condamnée…

Sans statistiques ou sans volonté  de les comprendre, l’Etat gouverne le plus souvent par compilation plutôt que par analyse. Situation répétitive en matière criminelle, terroriste, ou pour la gestion de la pandémie de Coronavirus... Soit l’Etat n’a rien et s’en sert d’excuse. Soit il est submergé et justifie son retard par la complexité supposée du problème.  Et quand miraculeusement le politique impose des outils fiables et efficaces, comme Xavier Bertrand ou Roselyne Bachelot en 2009/2010 contre le H1N1, ou Nicolas Sarkozy puis Manuel Valls, l’administration n’a de cesse de démanteler le dispositif…

Quelles conséquences ces défaillances peuvent-elles avoir sur notre société, en particulier sur les questions liées à l’insécurité ?

L’Etat passe le plus souvent du mode sceptique au mode panique. Il préfère gérer les évènements selon un triptyque abondamment utilisé au fil des décennies : Négation, minoration, Ejection. En français courant : Ce n’est pas vrai, ce n’est pas grave, ce n’est pas de ma faute...

Qu’il ne dispose pas d’outils fiables ou qu’il soit submergé par l’information, l’administration semble souvent parfaitement imperméable aux données qui ne correspondent pas à son positionnement initial.

La situation s’est largement dégradée avec les Infox et autres Fake, Trolls et agents de désinformation qui ont transformée internet et les réseaux sociaux en Far West débridé.

L’Etat, en situation de crise de confiance majeure, ne porte plus la parole publique et il n’y a plus d’operateur de confiance capable de dépasser la muraille du conspirationnisme ambiant.

Il n’y a plus de vérité mais seulement des opinions contradictoires. Or, en matière de sécurité, la dégradation est ancienne, particulièrement en matière de violences physiques et homicides. En 1998, j’écrivis dans Le Monde un article sur le retour des « Oranges Mécaniques ».

Faute d’outils, de compréhension des outils, depuis un quart de siècle, les agressions subies ou déclarées progressent inéluctablement en France. Contre les institutions certes, mais surtout contre des victimes « ordinaires » qui un jour se révolteront aussi contre l’Etat. Pour enfin disposer de la protection qu’il leur promet.

Quelles solutions peuvent être imaginées face à ces défaillances de l’Etat?

Gouverner c’est prévoir, gouverner c’est choisir. Entre Pierre Mendes France et Michel Rocard, la liste des options possibles reste large. Si l’on préfère Clémenceau ou encore le Général de Gaulle, la pratique d’un « Ordre juste », sous contrôle citoyen, disposant d’outils modernes et indépendants, est parfaitement à la portée de l’Etat Central français, construit sur sa promesse régalienne.

Il lui faudrait donc rétablir l’outil (statistique de déclaration indépendant du dépôt de plainte et automatique, contrôlée par une autorité indépendante ; maintien et développement de l’enquête de victimation ; conférence citoyenne Police/Justice de résultats et d’action après chaque retour d’enquête nationale, … sont autant de pistes a à suivre.

Le ministère de l’intérieur a la chance d’avoir, à la tête de ses principales institutions (Cabinet, DGPN, DGGN, PP, …) de responsables intègres et compétents, volontaires, capables sans doute de procéder a un mouvement de modernisation dont ils seront aussi les bénéficiaires.

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