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Les tendances de l'immigration ont clairement évolué depuis les dernières décennies.
©Reuters

D'un monde à l'autre

Immigration : plus de régularisations en France, plus de pression migratoire sur les côtes européennes

Le ministère de l'Intérieur a publié jeudi 9 avril les premières estimations quant aux flux migratoires en France en 2013. Radiographie des nouvelles mobilités à l'ère de la mondialisation.

Les flux d'étrangers en France sur les dernières années

Michèle Tribalat : Jusque vers 2010, l’Ined fournissait l’estimation la plus élaborée sur les entrées d’étrangers en France. Le dernier chiffre estimé par l’Ined est celui de 2008 (213 000 entrées). Xavier Thierry qui a construit la série 1994-2008 se fondait sur la durée du titre de séjour au moins égale à un an et y ajoutait une estimation des entrées d’Européens et des enfants mineurs non astreints à la détention d’un titre de séjour. Il avait ainsi anticipé sur le règlement européen (CE/862/2007) visant à harmoniser la production statistique sur les flux migratoires dans l’UE. L’Ined semble, depuis, avoir abandonné toute idée de remplir cette mission d’information démographique.

Ne disposant pas de registres de population comme c’est le cas dans le nord de l’Europe ni d’enquête aux frontières comme au Royaume-Uni, l’information sur les flux migratoires tient, en France, aux procédures administratives et à la qualité de leur enregistrement. Ces procédures administratives portent essentiellement sur les entrées d’étrangers des pays tiers à l’espace économique européen pour lesquels elles sont obligatoires. Nous n’enregistrons donc pas les sorties d’étrangers ni les flux migratoires des nationaux. Le recours aux enquêtes annuelles de recensement s’est révélé peu fructueux car les étrangers entrés récemment y souffrent d’une sous-déclaration.

Il faut bien comprendre ce que cela veut dire. Toute innovation administrative peut  avoir des conséquences dramatiques sur l’enregistrement du flux d’entrées d’étrangers. La centralisation informatique de la gestion des titres de séjour entreprise au début des années 1990 a constitué un progrès indéniable sur lequel s’appuyait d’ailleurs les estimations réalisées à l’Ined. La dernière innovation procédurale en date a été le remplacement pour de nombreuses catégories d’étrangers des premiers titres de séjour par des visas de long séjour valant titre de séjour (VLSTS). C’est parce que l’Office français pour l’immigration et l’intégration (OFII) contrôle ces détenteurs de VLSTS et valide la procédure en inscrivant les informations s’y rapportant dans le fichier centralisé du Ministère de l’Intérieur que ces entrées peuvent être comptabilisées, et encore vraisemblablement pas toutes. Que l’on décharge l’OFII de cette tâche et s’en sera terminé de la quasi-exhaustivité de l’enregistrement centralisé au ministère de l’Intérieur.

Ce dernier publie désormais plusieurs séries de données à différents moments. Au printemps, il livre une première estimation de l’année n-1. À l’été, il publie les données provisoires qui seront définitivement validées au printemps suivant. Ces étapes sont nécessaires en raison des délais qui séparent la délivrance d’un titre, son retrait et l’entrée de l’information dans l’application informatique.

Avec le printemps 2014, le Ministère vient donc juste de donner sa première estimation du flux de 2013. Contrairement à l’Ined, il garde l’ensemble des premiers titres délivrés, quelle qu’en soit la durée, et ne procède à aucune estimation des entrées d’Européens ou de mineurs. Il livre les données résultant de son activité. Le Ministère aurait ainsi contrôlé, dans une première approximation, 206 330 étrangers. Le chiffre de 2013 est plus élevé que ceux de 2012 (193 120) et de 2011 (193 031) en raison des régularisations faisant suite à la circulaire du 28 novembre 2012. Pour l’essentiel, elles ont été faites pour des raisons humanitaires ou familiales, comme la circulaire invitait à le faire. Le relativement faible nombre de régularisations supplémentaires suggère que l’application de la circulaire a été probablement assez restrictive.

Il n’en reste pas moins que, contrairement à ce que l’on a pu observer autrefois lors des crises économiques, les entrées d’étrangers ne présentent plus aucune réactivité par rapport à la conjoncture économique. Fondées sur les droits ouverts par la législation, les entrées d’étrangers sont toujours aussi nombreuses qu’avant le début de la crise en 2008, et probablement plus dans l’année qui vient de s’écouler. 

Au-delà des tendances directement françaises, des évolutions sur les dynamiques de migration se font sentir au niveau mondial

Atlantico : L’Italie affirme avoir sauvé 4 000 migrants en 48 heures alors qu’ils dérivaient dans des barques de fortune en Méditerranée, plus de 15 000 depuis le début de l'année. Les pressions migratoires aux portes de l'Europe sont-elles plus fortes qu'auparavant ? Comment l'expliquer ?

Catherine Witol de Wenden : En générale, les migrants ne viennent pas au cœur de l'hiver parce que la mer n'est pas bonne, le printemps étant avancé par rapport aux années précédentes, cela pourrait expliquer les récentes arrivées alors que d'habitude, elles commencent au mois de juin en Méditerranée. Ensuite, il y a toujours la pression des passeurs ; plus il y a d'interdictions, plus il y a une économie de la frontière, plus l'économie du passage est florissante. Il ne faut pas non plus oublier les situations difficiles dans les pays concernés : la corne de l'Afrique est en crise politique et économique depuis très longtemps (Érythrée, Somalie, Ethiopie), tout comme le Congo. L'absence d'espoir pour des jeunes de plus en plus déscolarisés dans de nombreux pays d'Afrique subsaharienne et du Maghreb, mais aussi les problèmes de passeports, car ils n'entrent pas dans les catégories de visas, incitent particulièrement les gens a tenté l'arrivée clandestine. Plus on restreint les conditions d'entrée et les conditions du regroupement familial, de l'asile et de l'entrée sur le marché du travail pour les non européens, plus on aura cette économie du passage, et plus on aura de morts en Méditerranée.

De quels types de migrations s'agit-il ? 

Aujourd'hui, on parle de flux mixtes, c’est-à-dire que ce sont des gens qui cherchent du travail mais qui ne sont pas complètement infondées à demander l'asile. On dit d'eux que ce sont de faux demandeurs d'asile, mais quand ils viennent de pays où l'insécurité est totale : politique, économique, environnementale, professionnelle, il faut qu'ils partent.

L'Europe est-elle la seule confrontée à ce genre de problématiques ?

Les Etats-Unis par exemple, sont confrontés à la même situation avec l'Amérique latine (Mexique, Amérique centrale), ou d'autres, comme le Canada ou l'Australie. Mais beaucoup de pays du Sud sont aussi des terres d'immigration : c'est le cas du Brésil, de l'Inde, des pays du Golfe (3ème destination migratoire au monde). Ce n'est pas nécessairement des gens qui ont envie de s'installer définitivement, mais des gens qui veulent tenter leur chance ailleurs avec une autre vie. Comme cette envie de bouger est contrariée par les politiques de frontières, l'économie du passage est encore une fois florissante.

Quelles sont les évolutions des flux migratoires ces dernières années ? Est-on toujours sur axe de migrations allant du Sud vers le Nord ou la donne a-t-elle changé ?

On assiste à la fois à la progression des flux Sud-Nord, mais aussi beaucoup plus de flux vers le Sud : c’est-à-dire Sud-Sud et Nord-Sud. Parce que la crise économique a amené des gens du Nord et surtout des Européens à chercher du travail dans les pays notamment émergents. Et pour ceux qui viennent du Sud, il est plus facile d'aller vers un autre pays du Sud, c'est moins risqué et moins coûteux. Aujourd'hui, on a presque autant de flux vers le Sud que le vers le Nord, les chiffres sont presque à égalité, d'autant que l'on connaît mal les chiffres du Sud, on a peut-être déjà autant de migrants qui vont vers le Nord que vers le Sud. Un migrant africain sur deux va en Afrique par exemple, la plupart des migrants asiatiques vont en Asie.

Quelles sont les possibles évolutions à la fois en termes quantitatifs mais aussi en termes de pays de destination ?

Les migrations vont se poursuivre parce que les politiques de fermeture des flux ou de restriction de dissuasion n'ont pas donné des effets marquants. On va vers une progression des mobilités. Deuxièmement, on assiste à l'émergence de catégories nouvelles de migrants : c’est-à-dire des femmes, des enfants non accompagnés, des étudiants, ou des gens très qualifiés. D'autre part, certains pays de départ sont devenus des pays d'accueil et de transit à cause de la fermeture des pays européens, mais aussi des Etats-Unis, fermés aux flux migratoires les moins qualifiés. Ce qui transforme le devenir du Maroc, de l'Algérie, de la Libye, de la Turquie ou du Mexique qui sont devenus des pays essentiellement d'accueil. Il y a également une tendance à la régionalisation forte des flux migratoires car de nouvelles catégories de gens partent, aujourd'hui il y a plus de flux dans une région donnée de personnes qui viennent de la même région au sens géopolitique du terme. Aux Etats-Unis, la moitié des migrants viennent d'Amérique latine, avant c'était des Européens. En Australie, la dominante anglaise s'efface derrière la dominante Asie du Sud-Est. De même en Europe l'essentiel des flux vient de la Méditerranée.

Les nouveaux chiffres de l'enquête transnationale Migrants Files sont accablants. Entre 2000 et 2013, plus de 23 000 migrants seraient morts en tentant de rejoindre l'Europe. Des chiffres équivalents à ceux d'une guerre. Comment peut-on aujourd'hui éviter ce genre de drames ? En quoi la politique migratoire de l'UE n'est pas efficace ?

Les forces censées maîtriser les frontières de l'Europe, comme Frontex, devraient clairement avoir comme mission de secourir en mer. Frontex dit que sa mission est d'assumer la sécurité des mers mais pas la sécurité des personnes. Autre problème, dans beaucoup de pays d'arrivées, notamment en Europe, les riverains qui ont porté secours aux migrants ont été condamnés pour aide au séjour clandestin. Ils sont donc dans un dilemme entre secourir les personnes ou respecter la loi, ce qui est quand même surprenant pour une destination comme l'Europe. Il faudrait également ouvrir les frontières a plus de catégories de gens, notamment aux métiers dits "en tension". On est face à 30 ans d'échec des politiques de dissuasion, l'Europe a aujourd'hui une politique dominée par la dimension sécuritaire, au détriment d'autres considérations, économiques, démographiques et droits de l'Homme. 

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