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©LILLIAN SUWANRUMPHA / AFP

Révolte du public

Hong Kong : “les pays démocratiques n’ont plus le temps ou l’énergie pour ceux qui veulent rejoindre leur club”

Une interview exclusive avec Martin Gurri, ancien analyste à la CIA, spécialiste des révoltes populaires à l’ère d’internet et des open media.

Martin Gurri

Martin Gurri

Martin Gurri est un analyste, spécialiste de l’exploitation des "informations publiquement accessibles" ("open media"). Il a travaillé plusieurs années pour la CIA. Il écrit désormais sur le blog The Fifth Wave. Il est l'auteur de The Revolt of The Public and the Crisis of Authority in the New Millennium (Stripe Press, 2014).

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Note de la rédaction : Martin Gurri a développé dans son ouvrage The Revolt of the Public and the Crisis of Authority in the New Millenium l’idée selon laquelle la révolution de l’information, au tournant du millénaire, a provoqué l’apparition du “public”, c’est à dire de communautés qui se rassemblent temporairement autour d’un intérêt commun et qui remettent en question toutes formes d’institutions ou d’autorités. 

Atlantico : Depuis le début du mois de juin, des manifestations en faveur de la démocratie ont lieu à Hong Kong contre la politique de Carrie Lam, qui est très proche de Pékin. Peut-on comparer ces manifestations aux grands mouvements anticommunistes du siècle dernier, ou assiste-t-on bien à une révolte du public, comme vous les avez définies dans votre livre La révolte du public et la crise de l'autorité dans le nouveau millénaire ?

Martin Gurri : Dans leur forme, les manifestations actuelles à Hong Kong sont bien propres à 2019, et non à 1989. Les manifestants n'ont aucune structure organisationnelle, aucun chef ou chaîne de commandement, aucune idéologie commune, ils ne défendent aucun programme et aucune politique. (Quatre de leurs "cinq demandes" sont négatives : ce sont des demandes au gouvernement Lam de cesser ou d'enquêter sur certaines actions).  Ces caractéristiques les rapprochent fortement d'autres révoltes du XXIe siècle - des "indignados" d'Espagne, par exemple, ou des Gilets jaunes en France.

Les insurgés ont également fait preuve d'une brillante maîtrise de l'agilité rendue possible par les réseaux numériques.  L’unique conseil d'un personnage du 20ème siècle qu'ils semblent prendre au sérieux est celui de la star des arts martiaux Bruce Lee : "Be water", soyez aussi liquide que de l’eau. En s’organisant grâce à des applications cryptées comme Telegram, les manifestants apparaissent soudainement dans l’espace public, perturbent le trafic et les affaires, puis se dirigent vers un autre endroit avant que les autorités n’aient pu réagir.  La main lourde de la répression tombe, mais les manifestations l’évitent comme de l'eau.

Cela me semble être une adaptation tactique nouvelle et très intelligente. Le public en révolte s'est toujours organisé en ligne, mais la méthode de perturbation préférée a été "d'occuper" un espace public - Puerta del Sol, Parc Zuccotti - qui devient alors le symbole du mouvement. Telle a été l'approche adoptée lors des manifestations de Hong Kong en 2014. Plusieurs bâtiments gouvernementaux ont été occupés jusqu'à l'intervention de la police. Mais les leçons de ces occupations ont été tirées. L'occupation présente des inconvénients tactiques évidents : elle concentre et expose les occupants à la répression, tout en les privant de mobilité et de flexibilité. La mobilisation "liquide" de 2019 nécessite des communications numériques constantes et intenses, mais elle a permis aux militants anti-Lam, jusqu'à présent, de garder l'initiative.

Inutile de dire qu'aucune de ces tactiques ou outils n'était à la disposition des dissidents anticommunistes du siècle dernier.

Un dernier aspect contemporain du conflit est la domination de l’image. Les foules énormes, les transports de troupes rassemblés de l'autre côté de la frontière, les affrontements avec la police - médiés par des dizaines de milliers de caméras de téléphone portable - deviennent des scènes dans une longue vidéo diffusée sur le web : et les deux parties semblent désespérées de ne pas être jetées dans le rôle du bandit. Pour les manifestants, le désespoir est existentiel : ils ne veulent pas servir de prétexte à une intervention du régime chinois. Ils ont donc veillé à ce que leur révolte soit perçue comme " la plus polie, la plus propre et la plus ordonnée de toutes les révoltes ", comme le disait un rapport. Il est intéressant de se demander pourquoi toutes ces caméras ont jusqu'à présent empêché le régime de mettre fin aux manifestations par la force brute, à la manière de la place Tiananmen. Il se peut que Xi et ses dirigeants soient gouvernés par la prudence : mais il se peut aussi, sans contradiction, qu'ils soient conscients de la relation malaisée qui existe entre leur pouvoir et toute idée de légitimité. (Pour ceux qui ont un sens tragique de l'histoire, qui croient que, dans le monde non biblique, Goliath bat habituellement David, l'obsession du visuel semble être une lutte pour la mémoire future : c'est-à-dire pour les images puissantes et les émotions évoquées qui seront associées aux actions du régime pour mener la révolte à son terme).

Le seul moment visuel de la libération de l'Europe du communisme a été la chute du mur de Berlin - et le système s'était déjà effondré, tout comme le mur lui-même.

Mais à côté de l’aspect formel, le fond de la révolte de Hong Kong est directement lié aux aspirations de 1989 : mais ces aspirations, je l'espère, sont universelles. La population de Hong Kong, en grand nombre, lutte contre un lent étranglement politique de la part de Pékin. Ils veulent leur liberté et, comme les rebelles de 1989, ils associent la liberté à un système spécifique : la démocratie. La seule revendication positive qu'ils ont formulée est celle du droit de vote universel. C'est, je pense, la seule demande que le gouvernement autoritaire du continent ne pourra jamais satisfaire.

Même si Donald Trump ou Dominique Raab semblent élever la voix contre la répression du mouvement [ndlr. les propos de Martin Gurri ont été recueilli la semaine dernière] l'Occident semble plutôt réservé. Selon vous, est-ce révélateur du fait que le conflit idéologique entre le communisme et le libéralisme a cédé la place à un conflit international entre les élites dirigeantes et le public ? Ou s'agit-il simplement d'opportunisme économique, en particulier pour les dirigeants européens ?

L'un des développements les plus remarquables du XXIe siècle a été le déclin de l'idéologie en tant que force politique. À l'époque où le nazisme et le communisme disputaient la maîtrise du monde à la démocratie libérale, le choix d'une idéologie ressemblait à une conversion religieuse - déterminante non seulement en politique mais aussi dans la vie personnelle. Aujourd'hui, la démocratie a gagné. La classe dirigeante en Chine est composée de milliardaires privilégiés, et non de révolutionnaires ou de communistes. Le régime chinois n'est pas un "modèle" mais une mafia. Il en va de même pour Poutine et la Russie. Tous deux ont des admirateurs mais peu d'imitateurs : il n'y aura jamais de modèle chinois international. La démocratie est donc la seule alternative, mais elle n’engage pas vraiment ceux qui la défendent : elle ne compte pas beaucoup dans les engagements politique ou personnels. Sans l'Holocauste ou le Goulag comme points de comparaison, les failles du système démocratique semblent être énormes, monstrueuses pour beaucoup de gens. Ceux qui font l'éloge de la démocratie sont souvent des hypocrites intéressés. Lorsque les manifestants à Hong Kong expriment leur foi en notre système, nous nous sentons, au mieux, incertains. D'autres manifestants - en Égypte et en Ukraine, par exemple - ont fait de même, et leurs révoltes ont conduit directement à l'autoritarisme ou à la corruption.

La politique dans les vieilles démocraties est actuellement consumée par la lutte entre un “public” en colère et des élites effrayées et démoralisées. Le “public” aime s'en prendre à des institutions qu'il considère comme éloignées et antidémocratiques. Les élites identifient la démocratie à leur contrôle éclairé sur les masses. L'idéologie n'intervient guère dans la querelle : les politiciens et les mouvements surgissent à gauche ou à droite, mais la question mobilisatrice est toujours de savoir si vous répudiez ou adoptez le système. Dernièrement, la direction des événements a favorisé les populistes, c'est-à-dire les instruments choisis par le public. Trump, Salvini, Bolsonaro, López Obrador sont en mouvement, tandis que les modèles de l'ancien régime, comme Merkel et Macron, sont sur la défensive. Les mandarins qui gouvernent l'UE considèrent probablement l'Amérique de Trump comme une menace plus immédiate pour leur autorité que la Chine de Xi. Chaque événement et chaque aspect de la société crée un conflit à propos du sens à leur donner : il laisse les forces en présence épuisées.  Pris dans les premières étapes chaotiques de la sortie de l'ère industrielle, les pays démocratiques n'ont ni temps ni énergie à consacrer à ceux qui, comme les insurgés de Hong Kong, souhaitent rejoindre leur club.

Dans quelle mesure le cas de Hong Kong montre-t-il une adaptation croissante des gouvernements autoritaires aux nouvelles méthodes et objectifs des manifestations ? Un article de Peter Pomerantsev souligne par exemple les nouvelles méthodes du régime. 

Je suis continuellement étonné par le nombre de penseurs occidentaux qui attribuent des superpouvoirs à la classe dirigeante chinoise. Parfois, je pense que c'est une forme de réalisation d’un voeu : les intellectuels ont envie de découvrir un système qui peut mettre fin au chaos informationnel actuel et imposer l'ordre. Le succès économique colossal de la Chine, j'imagine, en fait le candidat parfait.

J'aborderai ici deux super pouvoirs prétendus à propos de la situation à Hong Kong : l'affirmation selon laquelle la surveillance de la population par le régime a atteint les niveaux de sophistication du "Big Brother" de 1984, impliquant toutes sortes d'instruments électroniques et d'intelligence artificielle (IA) ; et l'idée, avancée par Pomerantsev et d'autres, que la Chine a, d'une certaine manière, trouvé la solution magique pour décourager l'opposition à l'aide de désinformation et de propagande.

Sur la première affirmation : vous pouvez installer une surveillance de type 1984, et collecter chaque mot et chaque image (et mettre en place des détecteurs de mouvement, la reconnaissance faciale, et des vidéos de surveillance) produits par chaque personne en Chine. Quand on additionne tout ça, qu'est-ce qu'on a ? D'une part, vous avez contracté le problème de la gestion des Big Data : il s'agit surtout de Big Noises, de gros bruits. La Chine compte (environ) 1,3 milliard d'habitants. Ils vont générer de fantastiques volumes d'informations. Comment les analyser ? Vous pouvez identifier certains mots, phrases et images récurrents. Mais la population chinoise sur internet est très habile lorsqu’il s’agit de modifier son langage pour éviter les censeurs (je renvoie les lecteurs à l'expression apparemment absurde, "grass mud horse"). Les policiers finiront par comprendre ces écarts, mais les dissidents s’adapteront et changeront leur langage : cela ne fait qu'aggraver exponentiellement le problème des Big Data. Il faudrait des millions d'heures de travail pour commencer à comprendre les résultats des algorithmes de surveillance de l'IA.

Jorge Luis Borges a écrit une nouvelle intitulée "Funes ou la Mémoire", à propos d'un homme qui se souvient parfaitement, seconde après seconde, de chaque expérience de sa vie. À la fin, il est submergé par les données et s'allonge dans son lit, paralysé, se souvenant minutieusement d'un détail insignifiant du passé. C'est ainsi que j'envisage ceux qui font de la surveillance numérique en Chine dans le scénario de 1984.

En ce qui concerne la désinformation, Pomerantsev fait beaucoup d'observations intéressantes, mais elles ne changent pas grand-chose. 2019, insiste-t-il, ce n'est pas 1989. C'est tautologiquement (et trivialement) vrai. Le régime chinois, écrit-il, a appris la "flexibilité" idéologique : il mélangerait désormais "le langage du communisme avec la culture de consommation". Mais qui est convaincu par cet étrange couplage d'idéaux ? Et qu'est-ce que cela révèle, sinon la contradiction massive qui est au cœur des revendications de légitimité du régime ? On dit que le régime promeut des théories du complot impliquant des pouvoirs obscurs, et l'effet de ces théories, soutient Pomerantsev, est la croyance que "vous, le petit bonhomme, ne pouvez jamais changer les choses". Mais c'est le contraire de ce que j'ai observé. La "toile" est la mère de toutes les théories du complot et la révolte du public est née précisément de ce sombre monde souterrain. La croyance dans des complots enflamme le "citoyen lambda" et le motive à l'action politique. Aux Etats-Unis, par exemple, la croyance que l'"État profond" (Deep state en anglais, la bureaucratie etc.) a conspiré de diverses manières contre Trump, a aidé à mobiliser les forces du populisme.

Pour plus de clarté sur ces questions, il est toujours préférable de se pencher sur les effets plutôt que sur les allégations causales. Dimanche 18 août, une foule gigantesque a défilé dans les rues de Hong Kong, sous la chaleur et la pluie battante, pour protester contre le gouvernement Lam et affirmer les "cinq revendications". Les estimations des chiffres variaient de plusieurs centaines de milliers à plus d'un million. Les marcheurs ont gardé leur calme et se sont dissous sans incident dans la soirée. Cela s'est produit trois mois après le début des premières grandes manifestations dans la ville. C’est alors que les propagandistes chinois et le gouvernement de Hong Kong ont utilisé leur capacité magique de désinformation. On peut supposer qu'ils cherchaient à confondre les manifestants avec le consumérisme et à répandre des théories du complot. La taille de la foule du dimanche est une preuve empirique que, ce jour-là au moins, leurs super pouvoirs les ont abandonnés.

                                Propos recueillis par Augustin Doutreluingne.

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