Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
Economie
Crédits Photo: Reuters

Révolution en Amérique

Hausse des salaires : Jeff Bezos peut-il révolutionner le capitalisme américain ?

Dans une lettre adressée à ses actionnaires, Jeff Bezos, entrepreneur milliardaire à la tête du géant Amazon, a mis au défi ses concurrents au défi de s'aligner sur le relèvement du salaire minimum au sein de sa société, soit 15$ par heure.

Philippe Waechter

Philippe Waechter

Philippe Waechter est directeur des études économiques chez Natixis Asset Management.

Ses thèmes de prédilection sont l'analyse du cycle économique, le comportement des banques centrales, l'emploi, et le marché des changes et des flux internationaux de capitaux.

Il est l'auteur de "Subprime, la faillite mondiale ? Cette crise financière qui va changer votre vie(Editions Alphée, 2008).

Voir la bio »

Atlantico : Dans une lettre adressée à ses actionnaires, Jeff Bezos, entrepreneur milliardaire à la tête du géant Amazon, a mis au défi ses concurrents au défi de s'aligner sur le relèvement du salaire minimum au sein de sa société, soit 15$ par heure. En quoi cet exemple pourrait-il illustrer un changement progressif des mentalités ? Ne pourrait-on pas voir la notion de "néolibéralisme" dériver vers une approche plus "inclusive" ? 

Philippe Waechter : Non il ne s'agit pas de fordisme, cette doctrine qui indiquait qu'Henry Ford augmentait les salaires de ses ouvriers pour leur permettre d'acheter des voitures.

Le geste de Jeff Bezos est plus en ligne avec une accentuation de la concurrence et la volonté d'imposer son modèle.

Pour s'en convaincre on fera deux remarques. La première est issue d'un interview récent du regretté Alan Krueger. Il indiquait que le passage à 15 dollars pour le salaire minimum était une marche un peu trop haute pour l'économie américaine. Il avait écrit, il y a longtemps, un papier avec David Card indiquant qu'une hausse du salaire minimum n'avait pas d'impact sur l'emploi parce que le marché du travail n'est pas un marché comme les autres. La hausse du salaire n'est pas synonyme de réduction de l'emploi. Krueger estimait dans cet interview que le passage généralisé de 7.25 USD à 15 dollars n'était pas tenable pour l'économie américaine. Dès lors, on ne peut imaginer que la proposition de Bezos ait un caractère macroéconomique soutenable. Ce n'est donc pas une incitation, pour les autres entreprises, à faire la même chose spontanément. D'ailleurs Walmart a indiqué qu'elle ne suivrait pas.

Et c'est là que les choses deviennent intéressantes. Le monde des entreprises est devenu plus hétérogène avec l'arrivée des innovations technologiques. Les grandes entreprises de plateforme sont profitables et associées à un niveau très élevé de productivité. Elles peuvent donc payer des salaires très chers et généralement elles le font. Les entreprises qui n'ont pas cette caractéristique  de plateforme sont à rendement décroissants et ont une productivité plus faible. Elles ne peuvent pas payer des salaires très élevés. La proposition de Bezos les fragilise. Elles ne peuvent pas suivre et Amazon les renvoie à des entreprises de seconde zone. C'est malin de la part de Bezos d'avoir généralisé cette situation de salaire élevé parce que la productivité de l'entreprise est élevée et de ne pas cantonner cette caractéristique qu'aux têtes pensantes.

Au cours de ces dernières années, certaines institutions comme le FMI ou l'OCDE, ont pu produire des documents de rechercher prenant de plus en plus en compte des thématiques liées aux classes populaires et aux classes moyennes occidentales, qui semblerait marquer un virage idéologique. Comment expliquer ce virage, et quel peut-être son influence sur les politiques publiques ? 

Il ne s'agit pas d'un virage idéologique mais d'une analyse calée sur des faits. On constate depuis une vingtaine d'années que les jobs intermédiaires, ceux des personnes peu et moyennement qualifiés, diminuent alors que les emplois qualifiés augmentent avec des salaires conséquents et que les emplois pas qualifiés du tout prospèrent également mais en raison d'une moins grande sécurité de l'emploi, une plus grande précarité et parce que les primes des gouvernements (en France notamment) permettent d'abaisser le coût de ces emplois. Les emplois intermédiaires sont ceux qui sont en concurrence avec les innovations qui progressivement entrainent des automatisations de tâches. De nombreux jobs de ce type vont encore disparaitre dans les années à venir. De ce point, de vue, les femmes sont un peu plus concernées que les hommes.

Ces emplois, 50 % du marché du travail au moins, sont associés à la classe moyenne. Ils étaient nombreux et très bien rémunérés dans la période de forte croissance, ce n'est plus le cas et la classe moyenne est un peu désespéré. Les mouvements populistes trouvent une partie de leur terreau sur ces données économiques. Cela est d'autant plus criant que les gains de productivité globaux sont plus faibles et qu'ils ne sont pas redistribués sur la classe moyenne puisque celle-ci est associée à un univers qui change. Cette dynamique ne va pas et ne peux pas s'inverser rapidement. Il y a un coté déterministe qui appelle à l'action.

Cela veut dire qu'il faut prendre des orientations pour inverser ce phénomène. C'est le sens des propositions récentes de l'OCDE. Il peut y avoir des mesures fiscales pour redistribuer les fruits de la croissance autrement et un peu plus au bénéfice des classes moyennes. Ce phénomène est déjà plutôt important en France. Il y a surtout la nécessité d'accentuer la formation pour qualifier davantage la population à risque. Cela la rendra plus compétitive face aux innovations mais cela donnera surtout aux populations concernées les moyens de développer d'autres activités. C'est aussi cela le rôle de la formation que de donner à quiconque la capacité de changer sa trajectoire. Ce point sera clé dans tous les pays développés dans les prochaines années et pas simplement pour les classes moyennes. C'est essentiel pour celles-ci mais il faut disposer de la capacité, pour l'ensemble de l'économie, à se réinventer en raison du changement structurel de l'économie.

Si le Prix Nobel attribué à Friedrich Hayek en 1974 est parfois présenté comme un point de départ important de la propagation des idées qui ont été qualifiées de néolibérales, ne pourrait-on pas voir la période actuelle comme une période de transition vers un autre système ? Ce qui a été présenté comme néolibéralisme n'est-il pas déjà, en ce sens, déjà derrière nous ? 

L'idée d'une économie qui se place sur la bonne trajectoire spontanément est une hérésie. Il est nécessaire de corriger les allures et les trajectoires pour éviter les dérives qui sont couteuses sur le plan macroéconomique. La période récente, faite d'innovations, de renouvellement de la concurrence et d'ouverture au monde, est complexe et on ne peut imaginer une capacité à converger vers la trajectoire qui satisfera tout le monde. Il est bien que l'on sorte de cette forme de réflexion inefficace.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !