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Les données personnelles de soldats peuvent devenir une arme entre les mains de l'Etat islamique.
©Reuters

ASV?

Hacking : comment les données personnelles de soldats peuvent devenir une arme entre les mains de l'Etat islamique

Inquiétude aux Etats-Unis : des hackers se revendiquant de l'Etat islamique assurent avoir diffusé les données personnelles de centaines d'employés, militaires et civils, du gouvernement. En France aussi, des données personnelles de soldats ont fait l'objet de tractations par des djihadistes. Adresses, noms et téléphones sont entrain de devenir une véritable arme psychologique au profit du terrorisme.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherches à l’Iris.
 
Il enseigne notamment au Celsa-Paris IV à l’Iris Sup, et anime le site http://huyghe.fr
 
Spécialiste des stratégies de l'information, il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont La Soft-idéologie (Robert Laffont ), L'Ennemi à l'ère numérique (Puf), Comprendre le pouvoir stratégique des médias (Eyrolles), Maîtres du faire croire de la propagande à l'influence (Vuibert), Les terroristes disent toujours ce qu'ils vont faire (avc A. Bauer, Puf), et Terrorismes, Violence et Propagande (Gallimard) 
 
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Atlantico : Un groupe se revendiquant de l'Etat islamique assure avoir piraté les données personnelles de plusieurs centaines d'employés d'institutions américaines, dont l'US Air Force, l'US Navy ou encore la Nasa. Si l'on ne sait pas encore quelle crédibilité accorder à cette revendication, le Pentagone se dit dans tous les cas préocuppé. En France aussi, les données personnelles de soldats sont recherchées par les militants islamistes. En quoi ces informations pourraient-elles devenir dangereuses ?

François-Bernard Huygue : C'est déjà arrivé en France, parallèlement à l'attaque contre TV5 Monde. Il y avait eu des diffusions de données personnelles de soldats ou de familles de soldats français. Ce ne sont pas des informations très difficiles à trouver, en général. Ce qui est recherché ici, c'est l'effet psychologique. Nous ne sommes d'ailleurs pas certains que ce soit le Cyber Califat, ou l'Etat islamique, qui ait mené l'attaque contre TV5. Il pourrait s'agir d'un "faux drapeau" cachant une attaque commerciale ou autre. Peu importe : il y a un problème qui est posé.

Aux Etats-Unis aussi, il y avait déjà eu des diffusions de données de soldats sur la place publique. Ce qui est recherché, c'est un effet de panique ou, au moins, d'inquiétude, sur les soldats et surtout sur leurs familles. Leur montrer qu'ils sont identifiés comme tels, c'est leur faire comprendre implicitement qu'ils sont des cibles légitimes pour l'Etat islamique. Je rappelle que l'idée de frapper des militaires ou des familles de militaires chez eux est depuis longtemps intégré dans le logiciel des islamistes, de l'Etat islamique ou d'Al Qaeda. Nous l'avions vu en 2013 avec ces deux individus qui avaient tué un soldat dans la rue en Grande-Bretagne. Ils l'ont identifié simplement par son T-Shirt. Même chose pour Mohammed Merah qui a pu identifier des parachutistes.

Aux Etats-Unis comme en France, la possibilité que les islamistes mettent la pression sur les militaires pour leur sapper le moral inquiète les armées. Pour être plus précis, c'est la pression que pourraient exercer les familles sur les militaires qui pose question.

Il faut également se demander ce que l'on entend par "données personnelles". Si quelqu'un veut faire une enquête sur vous, il n'est en général par bien compliqué de trouver où vous habitez ou si vous êtes marié. Cela ne donne pas le contenu de votre compte bancaire, par exemple. Mais si ces données sont sur Internet, même si l'on sait que Google et Facebook en savent beaucoup plus sur nous que l'Etat islamique, c'est toujours quelque chose qui fait monter l'inquiétude.

Le côté symbolique est important. Nous sommes habitués à l'idée qu'un soldat soit en danger à l'étranger, mais que lorsqu'il rentre à la maison, il raccroche son fusil et redevient un simple citoyen qui va chez son boulanger et joue au loto. On atteint ici le statut du soldat paisible au foyer, civil comme les autres pendant ses permissions. Mais bon, je n'ai pas vu beaucoup de militaires dont cela sappait le moral. Par contre, si un jour, une femme de militaire ou deux étaient abattues... ce serait autre chose. Et là, je ne vois pas vraiment de réponse autre qu'un soutien psychologique à apporter.

Comment faire face à cet effet psychologique ?

Il y a une double volonté. D'une part, il s'agit de créer de l'inquiétude chez les militaires et leurs proches. Plusieurs textes islamistes y font référence : plus vous inquiétez de gens, plus vous forcez l'adversaire à se protéger et donc à disperser ses forces. Et c'est efficace : que faire face à cette menace ? On ne peut pas mettre un policier ou un militaire derrière chaque militaire. D'autre part, il y a un message qui consiste à affirmer que nos militaires sont des criminels qui tuent des musulmans innocents. Dans leur optique, ce ne sont pas des victimes mais des cibles. Un soldat français est coupable d'avoir été en Afghanistan ou au Mali.

On ne peut pas cacher nos militaires, leur mettre des cagoules et en faire des ninja. Un militaire doit pouvoir marcher dans la rue en bombant le torse. On ne pourra pas empêcher ces gens de mettre des choses sur les réseaux. La réponse n'est pas dans la censure. La solution, à mon avis, est dans un soutien communautaire. Il faut que les familles de militaires en discutent entre eux. Il y a des dizaines de milliers de soldats. Ce n'est pas parce que l'on se retrouve avec son nom et sa plaque d'immatriculation sur Internet que l'on risque de se faire égorger le lendemain.

Par ailleurs, ce sont des gens, en tout cas je l'espère, à qui l'on peut faire admettre qu'il y a un minimum de risque.

Les données, et donc les identités en elles-mêmes, peuvent-elles être protégées ? On demande par exemple aux journalistes, en France, de ne mettre que les prénoms des militaires interrogés.

Effectivement, tous les gars en opération vont s'appeler lieutenant Jules ou lieutenant François. C'est une précaution pour cacher l'identité d'un militaire. Evidemment, les voisins le reconnaitront, mais cela évite qu'un fou puisse le retrouver avec un simple annuaire. Ceci dit, encore une fois, si vous cherchez des informations sur des militaires, ce n'est pas très difficile à trouver sur Internet. Dès qu'ils ont un changement de grade ou de poste, vous en trouvez des traces sur la toile.

On va chercher à cacher qui a été au Mali ou qui a été en Afghanistan. Mais globalement, les systèmes de l'armée sont très sécurisés. Dans un poste de commandement, par exemple, vous avez plusieurs ordinateurs physiquement séparés en fonction des différents niveaux de secret. Notre armée protège bien ses communications et l'identité de ses membres. C'est le minimum syndical.

Une mauvaise hygiéne sécuritaire, des individus, ne peut-elle pas justement être la faille à cette protection ?

Les militaires et leurs familles sont comme vous et moi : ils sont sur les réseaux sociaux. En plus, c'est une communauté. Ils ont des choses à se raconter. Les femmes de militaires, par exemple, sur Facebook, vont avoir tendance à échanger sur la situation de leurs époux : "le mien est au Mali", "il mange bien"... ou encore "ils ont reçu de supers véhicules blindés". Là non plus, l'armée n'est pas naïve. Il y a quelques années, il y avait eu diffusion d'un petit guide avec de bons conseils sur l'utilisation des réseaux sociaux. C'est un compromis raisonnable. Les militaires, jeunes par nature, appartiennent à une génération digital native habituée à ces outils. Les réseaux sociaux sont d'ailleurs précieux pour préserver le bon moral des familles ou encore entretenir un lien avec la nation. Par contre, il faut faire attention à la diffusion de photographies personnelles ou d'informations sur les missions en cours.

J'en ai discuté avec plusieurs officiers, au retour d'opération. Ils expliquent que tout cela se gère à l'humain. Ils comprennent que les soldats aient envie de parler à leur petite fiancée mais expliquent pourquoi il ne faut pas leur raconter que demain, leur unité va se mettre en marche vers l'ouest, par exemple.

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