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Grèves massives chez Lufthansa : derrière le conflit social, les premières fissures dans le "modèle allemand"

Les pilotes de Lufthansa, la compagnie aérienne nationale allemande, ont entamé leur quinzième grève en deux ans et demi cette semaine. Ce conflit social, durable et complexe, reflète en réalité un modèle faiblissant.

Edouard Husson

Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico : Lufthansa est frappée par une quinzième grève en deux ans et demi. Ce mercredi 30 novembre 2016, près de 900 vols ont été annulés. Ce mouvement de grève dure depuis 2014. Faut-il y voir une "simple" grève ou, finalement, les débuts d'une remise en cause du modèle allemand ? Quels sont les principaux points d'accrochage ?

Edouard Husson : L'Allemagne n'étant pas un pays centralisé, nous devons nous garder, nous Français, de plaquer sur notre voisin un scénario à la française. D'autant plus que les "grèves politiques" sont interdites en Allemagne : lorsqu'un syndicat de branche appelle à cesser le travail, cela doit obligatoirement avoir un rapport avec les conditions de travail et/ou les conditions tarifaires. Le droit de grève est très encadré. Il obéit même à un véritable rituel : lorsqu'un accord sur l'augmentation des salaires n'est pas trouvé entre le syndicat XXe branche et ses interlocuteurs patronaux, il y a d'abord, en général, une ou plusieurs grèves d'avertissement, et, habituellement, la négociation reprend, un compromis est trouvé. Toutes choses égales par ailleurs, c'est aussi codifié que la guerre entre États européens au XVIIIè siècle, que l'on appelait "guerre en dentelles" ! Cela n'en rend que d'autant plus frappant la durée et la répétition de grèves chez Lufthansa et Germanwings, à l'appel du syndicat des pilotes de ligne, Cockpit. D'une manière générale, le nombre de jours de grève a doublé en Allemagne sur les deux dernières années. Avec huit jours de grèves pour 1000 salariés, on est encore loin des records danois (120 jours) et français (117). Cependant, le droit de grève étant plus encadré en Allemagne, cela rend le phénomène d'autant plus frappant. 

Doit-on parler d'une remise en cause du "modèle allemand" ? Je parlerais de symptôme d'une lente érosion de la cohésion sociale. Les pilotes de ligne sont au cœur des contradictions auxquelles l'Allemagne commence à se confronter : alors qu'ils sont mieux payés que leurs homologues d'autres compagnies européennes, ils ont réclamé 22% d'augmentation, en cumulé, depuis trois ans ; ils se sont de fait désolidarisé des autres employés de l'entreprise. La direction de l'entreprise a un tableau de bord qui lui indique la concurrence croissante du low cost - qui commence à occuper le ciel du "long courrier" ; mais les pilotes de Lufthansa se comportent comme si l'Allemagne pouvait encore s'offrir les conditions tarifaires des années 1980. Le plus frappant, c'est l'indifférence à l'image négative qui est soudain donnée de l'Allemagne.

La figure d'Angela Merkel, si elle reste solide, a également été ébranlée. Dans la mesure où elle incarne ce modèle plus qu'elle ne le régit, peut-on supposer qu'elle en subira plus rapidement le contre-coup ? Cela suffirait-il à apaiser les tensions et régler les problèmes ?

Vous avez raison, Angela Merkel a incarné à merveille la force tranquille de la première puissance économique du continent. Elle a eu pendant plusieurs années une cote de popularité à 70%. Là aussi, on peut parler de lente érosion. L'ouverture des frontières allemandes à deux millions de réfugiés, décidée en solitaire par la chancelière, a commencé à ébranler la confiance des Allemands. Il est probable que la confiance des Allemands et des partenaires européens en Madame Merkel s'érodera plus vite que la confiance, plus générale, dans le modèle allemand. Mais on identifie une série de symptômes d'une crise plus profonde : l'usure de la chancelière en est un, tout comme les quinze grèves des pilotes, les fraudes de Volkswagen aux États-Unis sur les véhicules roulant au diesel ou, plus significative encore, la faillite camouflée de la Deutsche Bank, au chevet de laquelle tout le monde s'est pressé, pour éviter un effet systémique dévastateur. Derrière la respectabilité du "modèle allemand", la Deutsche Bank s'est adonnée avec détermination à toutes les pratiques critiquées chez les partenaires, à commencer par la financiarisation à outrance. Madame Merkel est appelée à se transformer toujours plus en pompier car les incendies se multiplient.

Le président sortant du Parlement européen, Martin Schulz, a décidé de revenir dans la politique allemande en espérant être le candidat du SPD à la chancellerie et profiter des difficultés politiques de la CDU. Mais sa décision est aussi un symptôme du désarroi de la classe politique allemande, qui voit monter les populismes et un anti-germanisme plus ou moins avoué dans toute l'Europe. Et cet homme, que je connais surtout pour ses tirades impuissantes contre l'égoïsme des États européens, a encore moins de réponses que Madame Merkel à la montée de la pauvreté ou à la percée de l'Alternative für Deutschland ou de Pegida, symptômes d'une droitisation de la vie politique allemande.

Au final, les problématiques qui secouent l'Allemagne aujourd'hui ne trouvent-elles pas un écho avec celles qui secouent la France depuis plusieurs années désormais ? Quels enseignements cela peut-il apporter au regard du "sens de l'histoire" économique, qui prônait un modèle allemand européanisé ?

En faisant financer la réunification par une politique de la monnaie forte imposée à tous les partenaires européens, l'Allemagne s'est permis, dans les années 1990, une relance sans déficit, tout en donnant à ses voisins des leçons d'orthodoxie économique. L'euro a durablement tué la concurrence monétaire au sein de l'Union, permis au pays d'accumuler des surplus commerciaux et assuré à l'Allemagne vingt ans de répit dans la mondialisation. Mais c'est une victoire à la Pyrrhus. La République de Berlin a cru qu'elle pouvait prolonger la vie du "modèle allemand" sans l'adapter à la mondialisation - tant ce sont les voisins de l'Allemagne qui ont pris les coups à sa place. Or, le système qui protégeait l'Allemagne est en train de craquer de toutes parts : la Grande-Bretagne, qui n'a jamais fait partie de la zone euro, sort en plus de l'Union européenne, revient à une politique économique faite d'investissements internes et de protectionnisme raisonné et il y a fort à parier qu'elle va gagner à tourner la page du néo-libéralisme. Si les États-Unis de Trump mettent en œuvre la dose de protectionnisme annoncée, l'Allemagne aura plus de mal à s'imposer sur un marché qui absorbe 10% de ses exportations. Il y a fort à parier qu'un Fillon élu à la présidence de la République serait, dans la relation franco-allemande, un partenaire moins accommodant que Hollande et pèserait plus que Sarkozy en direction des intérêts français. En se coupant de la Russie, l'Allemagne de Merkel se voit partiellement exclue de la zone économique eurasiatique en construction.

En un mot, la compétition économique va devenir plus dure pour l'Allemagne, qui devra accepter soit que ses partenaires rééquilibrent l'Union européenne à son détriment, soit qu'ils réaffirment des intérêts nationaux. La grève à répétition des pilotes de Lufthansa est bien un symptôme de la difficulté à accepter la remise en cause par la compétition internationale. Et il se peut que, plus touchées par la crise, les sociétés américaine, britannique, française, espagnole ou italienne soient en train d'élaborer de nouveaux modèles, de nouvelles exigences, avec lesquelles l'Allemagne devra composer. 

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