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Epée de Damoclès

Grande braderie, concerts ou feu d'artifice annulés à cause de la menace terroriste : à quel monde allons-nous devoir nous habituer à vivre ?

Les annulations de grands événements populaires se multiplient autant que les effets d'annonces et les mesures "visibles" pour lutter contre le terrorisme et éviter une nouvelle tragédie. Mais il faudrait peut-être accepter l'idée que cela ne résout rien et que la société dans laquelle on vit sera désormais dangereuse.

Pierre Conesa

Pierre Conesa

Pierre Conesa est agrégé d’Histoire, énarque. Il a longtemps été haut fonctionnaire au ministère de la Défense. Il est l’auteur de nombreux articles dans le Monde diplomatique et de livres.

Parmi ses ouvrages publiés récemment, La Fabrication de l’ennemi : ou comment tuer avec sa conscience pour soi (Ed Robert Laffont, septembre 2011). 


Voir la bio »François-Bernard Huygue

François-Bernard Huygue

François-Bernard Huyghe est directeur de recherches à l’IRIS.

Il enseigne sur le campus virtuel de l’Université de Limoges, au Celsa Paris IV à l’IRIS et à l’Institut des Hautes Études Internationales.

Spécialiste des stratégies de l'information (chercheur à l'Iris responsable de son Observatoire Géostratégique de l'Information) il est l'auteur de nombreux ouvrages - dont "La Soft-idéologie" (Robert Laffont ), "l'Ennemi à l'ère numérique" (PUF),  "Comprendre le pouvoir stratégique des médias" (Eyrolles), "Maîtres du faire croire de la propagande à l'influence" (Vuibert), "Les terroristes disent toujours ce qu'ils vont faire" (avc A. Bauer, PUF), et "Terrorismes, Violence et Propagande" (Gallimard).

Son dernier ouvrage : "Gagner les cyberconflits Au-delà du technique" (Vuibert).

Son site internet est le suivant : www.huyghe.fr

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Atlantico : Le juge Marc Trévidic, spécialiste reconnu de l'anti-terrorisme a déclaré jeudi à la RTBF que l'année allait être "épouvantable" pour la France. Les mesures prises ce vendredi 5 aout, telle l'annulation de la Braderie de Lille ou du feu d'artifice du 15 aout à La Baule posent la question de savoir comment on peut continuer à vivre normalement dans un pays où la menace terroriste est devenue anormalement importante. Doit-on se préparer à cet état d'exception ?

Pierre Conesa : Supprimer des manifestations festives quand il y a un risque d'attentats terroristes, n'est pas l'état d'exception. Le risque terroriste existe il faut s'y habituer surtout quand on décide de faire la police militaire de la planète pour des raisons plus ou moins valables. Il faut se préparer à vivre avec cette idée.Mais aucune mesure sécuritaire ne pourra empêcher un attentat terroriste puisque le terrorisme vise toujours l'endroit le moins protégé et le plus médiatique. 

L'état d'exception c'est surtout l'application de mesures dérogatoires de surveillance et de contrôle qu'autorise l'état d'urgence. C'est cela qui doit être révisé dans l'esprit de la menace qui n'est plus la même que celle qui en avait donné naissance pendant le Guerre d'Algérie.

Cela fait de nombreuses années que Daech menace les pays participant à la coalition d'actions terroristes sur le sol métropolitain. La revue Dar al Islam publiée en Français en est pleine. Apparemment cette menace n'a pas été prise suffisamment au  sérieux pour se poser des questions politiques de fond.

François–Bernard Huygue : J'ai tendance à croire ce que dis le juge Trévidic. On constate aujourd'hui une intensification des attaques sur ce qu'on appelle des cibles molles : des militaires qui montent la garde dans le cadre de l'opération sentinelle, des policiers, des ministres (même si cela n'a pas encore été réalisé), certes, mais également ces attaques visent des promeneurs, un curé, un policier hors service… Toutes les cibles apparaissent légitimes aux yeux de l'Etat Islamique. Il l'explique d'ailleurs dans sa revue, puisqu'il estime que tous ceux qui payent des impôts participent à financer les bombardements contre lui.

Cela implique clairement que n'importe qui est susceptible de faire office de cible pour l'EI. C'est un véritable problème : il est proprement impossible de protéger l'intégralité de la population.  Quant à savoir si nous pouvons nous habituer à la situation… J'ai aujourd'hui le sentiment que nous vivons aujourd'hui une sorte de confusion idéologique. D'une part nous célébrons constamment l'esprit du 11 janvier (pas d'amalgame, tous unis, etc) et celui du 13 novembre, ce qui consiste à envoyer aux terroristes un message actant leur échec. Dans la mesure où nous restons unis, où nous ne nous détestons pas les uns les autres, ils ont échoué. Cependant, notre comportement est complètement contradictoire avec ce message que nous cherchons à envoyer, puisqu'on annule les braderies, les fêtes, etc.

Ce n'est pas la seule contradiction du discours officiel : on entend souvent que nous sommes en guerre ; sans pour autant la faire. La guerre consiste à envahir une nation ennemie – ce que nous ne faisons pas, puisqu'on se contente de bombarder – où à repousser une invasion – laquelle n'a pas lieu. Nous ne sommes pas non plus en situation de guerre civile comme cela a pu être le cas au Liban. Nous prétendons être en guerre, que la situation est aussi grave qu'un tel conflit quand, pourtant, nous ne faisons pas cette guerre. Nous ne la faisons pas pour une raison très simple, d'ailleurs : personne ne saurait désigner précisément l'ennemi ou ses couleurs.

Aujourd'hui, nous payons ces contradictions.

A quoi selon vous le quotidien des Français risque-t-il de ressembler  ? Comment les populations proches de la nôtre vivent-elles lorsqu'elles sont confrontées à une menace terroriste élevée  dans leur quotidienneté ?

François–Bernard Huygue : Vous avez plusieurs sortes d'exemples. D'un côté, il y a par exemple pays comme l'Italie des années 70-80 faisant face à la Mafia ou les terroristes d'extrême-gauche, où tout le monde connaissait quelqu'un qui s'était fait tirer dessus  – il y a eu des milliers de morts à l'époque. Dans l'Italie des années de plomb, dans laquelle j'ai vécu un certain temps, il y avait certes quelques carabiniers, mais les gens ne s'affolaient pas tellement. Ils se disaient "Qu'est-ce que je peux y faire ? Il faut bien que j'aille au travail ou boire un café avec mes copains". Les Italiens ont réagi calmement. 

L'exemple Irlandais est un peu différent. Les gens étaient contrôlés et fouillés en permanence dans certains quartiers, devaient passer des chicanes, et avaient donc réellement l'impression d'être dans une zone occupée. En Israël, les gens se sont habitué car la population est très unie, pour qui le service militaire a beaucoup d'importance… Il est difficile de savoir auxquels de ces pays on doit se comparer. Mais ce qu'on peut voir, c'est qu'il y a globalement un effet du temps. On ne peut pas annuler, sur le long terme, toutes les braderies, marchés etc. Après qu'est-ce qu'on ferait ? Plus de tourisme, plus de café, plus de métro ? A partir d'un certain moment, il est normal que la population se remette à vivre normalement. Une population peut s'adapter et continuer ses habitudes : à Beyrouth alors que les rockets pleuvaient, les gens jouaient aux courses ou faisaient des fêtes d'anniversaire. 

La population s'adapte de toute façon, et entre en contradiction avec sa volonté de prendre des précautions, de sécuriser son espace de vie. C'est pourquoi on aime tous être rassuré en voyant des braves soldats – et demain peut-être des réservistes – patrouiller dans le métro ou la rue. On sait parfaitement que c'est bidon. Ils ne sont là que pour nous rassurer et faire une communication de protection. Ils sont des signes visibles de protections, pas réellement des protecteurs. Mais ce n'est certainement pas leur présence qui changera quoi que ce soit. Ils peuvent même être de nouvelles cibles. En même temps, nous rendons service à nos adversaires qui proclament qu'ils vont terrifier les mécréants qui nous bombardent et nous attaquent.  Dans leur revue, il parle de la France à genoux, la France apeurée. Mais comprenez-moi bien, il ne s'agit pas de faire comme si rien n'existait. Il ne faut pas arrêter de contrôler certains sacs ou personnes dans certains cas. C'est une question d'ambiance. Il y a quelques jours, j'étais en Autriche, et ai pu constater que les Autrichiens se moquent de la sécurité. J'ai pu entrer sans être contrôlé dans des bâtiments officiels. On ne m'a demandé aucune carte… A mon avis, il y a un milieu entre ces extrêmes dans lequel la France va se situer dans les années à venir. 

Les mesures prises ou débattues ces derniers temps (état d'urgence, Sentinelle, garde républicaine, déchéance de nationalité, augmentation des effectifs, enfermement des fichés S) sont-ils suffisants pour préserver la vie sociale ? Ne s'attaque pas souvent plus aux symptômes qu'à la source ?

Pierre Conesa : Il y a deux volets dans votre question. Le volet de surveillance passive qui consiste à mobiliser l'armée de terre, la police, la gendarmerie et maintenant la garde nationale ou réserve, c'est important pour rassurer la population.

Il y a aussi le volet législatif et pénal qui doit évoluer. L'état de droit c'est l'indépendance des pouvoirs et la règle de la loi. Mais chaque pays a sa spécificité : les Etats-Unis des années 60 étaient un pays ségrégationniste mais pourtant tous les monde le qualifiait d'état de droit. Inutile de prendre l'exemple de la vente d'armes de guerre.

Adapter la loi c'est tenir de la réalité de la menace : le salafisme qui est la "pratique la plus raciste,la plus intolérante, la plus  antisémite, la plus misogyne, la plus homophobe et la plus sectaire de l'islam" comme me l'a défini un théologien musulman  peut très bien être contré et interdit de prêche avec les lois existantes. L'expulsion en urgence absolue de certains prédicateurs peut facilement être validée par le juge administratif. 

Idem sur le droit d'asile conçu pour protéger des personnes persécutées pour des  raisons religieuses etc... mais qui doit être réservé aux "combattants de la liberté", ce qui n'était pas le cas de nombreux musulmans intégristes qui ont trouvé refuge au Londonistan ou ailleurs et se sont faits le relais des propagandes salafistes les plus odieuses, protégés par la liberté d'expression. C'est l'exemple le plus connu mais je pourrais vous en citer de nombreux autres dans tous les pays de UE qui se sont crus ainsi sanctuarisés '(exemple :  la Hollande , l'Italie, le Danemark...). Les quartiers communautaristes ont partout été des sanctuaires pour les actions terroristes récentes.

Idem pour la déchéance de nationalité qui au titre de l'article 25 du code civil est applicable aux trafiquants de drogue condamnés. Le terrorisme serait moins grave? Ce n'est pas le kamikaze qui est visé ce sont les membres du réseau qui ont aidé à préparer l'attentat. Certains des membres du réseau de novembre à Paris et à Bruxelles avaient été jugés pour faits de terrorisme. Pourquoi avaient ils le droit de se trouver en France ?

Idem pour le cas de terroristes condamnés ayant purgé leur peine, mais inexpulsables. Les Anglais ont bien trouvé le moyen d'expulser Abou Qatada et Abou Hamza après les attentats de 2005. L'assignation à résidence doit avoir pour but de les éloigner de leur réseau. Donc l'assignation peut se faire sur un territoire de la république très éloigné de leur lieu de vie.

Ainsi des mesures pratiques sans changement de l'esprit de l'Etat de droit peuvent se mettre en oeuvre sans changer la démocratie.

François–Bernard Huygue : Oui, je pense. Mais je ferai du tri dans ces mesures. Créer une réserve nationale pour soulager nos militaires, c'est idiot. C'est exposer des petits gars qui savent un peu se battre pour les envoyer protéger des jardins publics. Si l'opération est menée avec intelligence, de sorte qu'il n'y ait pas de bavures, c'est une bonne idée d'un point de vue de la communication à la limite.

L'enfermement des fichés S est une déclaration démagogique, cela ne changera rien. Ceux qui sont condamnés, comme celui qui a égorgé le prêtre (pour avoir tenté de monter une filière djihadiste pour la Syrie), on ne sait pas les garder. Alors que faire des fichés S, qu'on assigne à résidence ou à qui on met un bracelet électronique ?  Nous ne sommes pas capable de les suivre aujourd'hui.

J'aimerai me tromper, mais à moins que quelqu'un dispose de solutions pour éviter le bazar administratif que ces mesures vont représenter, on peut les éviter. A la limite ce serait efficace pour empêcher des gens de faire des holdups. Mais avec des gens décidés à mourir, l'assignation à résidence n'est pas très efficace.

Fermer des mosquées salafistes, c'est là encore une mesure symbolique. Cela ne veut pas dire que je les approuve : mais on peut fermer une mosquée salafiste avec les lois actuelles. Ne seraient-ce celles qui empêchent de prôner la violence, de battre sa femme, de tenir des propos homophobes, sexistes, antisémites etc. On peut interdire les prêches salafistes pour leur propos et non pas en raison de leur étiquette salafiste. 

Aucune de ces mesures défensives ne peut empêcher des attentats au couteau ou au camion. Il s'agit de rassurer. L'opinion publique l'aurait reproché au gouvernement si celui-ci n'avait pas agi ainsi. 

Evidemment, je critique et ne propose rien. Mais si j'avais une solution, je demanderai le prix Nobel ! On a un problème de fond : il n'existe pas encore de discours alternatif pour ces jeunes gens qui sont séduit par l'idée du paradis et de la conquête du monde. De notre côté, on ne leur promet (sans tenir souvent) que l'on va baisser la courbe du chômage, et être encore plus sympa avec les minorités. 

Les échéances électorales de 2017 ne risquent-t-elles pas de provoquer une surenchère sécuritaire, chacun voulant passer pour le candidat le plus protecteur, quitte à sacrifier une réelle sécurité au profit d'une présence symboliquement rassurante ?

François-Bernard Huygue : C'est déjà le cas non ? Il est probable que l'élection ne se joue pas sur 0,5% de chômage, la question du protectionnisme ou du libéralisme… Les prochaines élections se feront autour des questions sécuritaires et identitaires. Ce sont deux choses différentes, et c'est le lien qui généralement est douloureux. Il y aura donc une surenchère, y compris à gauche, sur ces thèmes. on demandera plus de mesures, de surveillance … même si on sait que ce n'est pas vraiment ça qui marche !

Pierre Conesa : Hélas oui ! Chaque attentat a donné lieu à une srurenchère de propositions sécuritaires sans aucune réflexion sur la cause du ciblage de la France. Certains disent "nous sommes attaqués pour ce que nous sommes" , c'est vrai et faux. "nous sommes attaqués pour ce que nous faisons". 

Est-il compréhensible que les pays occidentaux dont la France soient seuls aujourd'hui à se battre contre Daech alors que les pays du Golfe et en particulier l'Arabie saoudite qui est à l'origine du salafisme aille se battre avec 10 pays arabes contre les Chiites du Yémen ? Frapper Daech parce qu'il décapite, coupe les mains des voleurs, opprime les femmes et interdit les autres religions pour défendre l'Arabie saoudite qui fait la même chose, est ce compréhensible ?

Les Français savent-ils que les 5 pays arabes qui participaient à la coalition se sont simultanément retirés quant Riyad a attaqué le Yémen ?

Mais il faut la dimension d'un homme d'Etat pour ne pas promettre plus d'action militaire et dire que nous nous sommes trompés, dans le cadre d'une campagne électorale après une vague d'attentats. 

Rappelez vous Mendès France le disant à propos de la guerre d'Indochine ou De Gaulle en Algérie. Je ne vois pas d'homme de cet taille dans la vie politique française. Par contre dénoncer la menace du Front National cela ils savent faire ! Pourtant ce n'est pas le FN qui tue 85 personnes sur la promenade des Anglais.

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