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Génération radicale : des jeunes écolos angoissés aux jeunes musulmans, la même crise du sens?

Selon un sondage Ifop pour la fondation Jean Jaurès, 74% des Français musulmans de moins de 25 ans affirment mettre l’Islam avant la République. De nombreux jeunes issus de mouvements écologistes radicaux estiment que leurs revendications lors des manifestations et des marches pour la défense du climat ne sont plus écoutées.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico.fr : 74% des Français musulmans de moins de 25 ans affirment mettre l’Islam avant la République alors qu’ils sont 25% parmi les 35 ans et plus selon un sondage Ifop pour la Fondation Jaurès. Dans le même temps, un certain nombre de jeunes issus de mouvements écologistes radicaux estiment que les manifestations et les marches pour la défense du climat sont désormais tellement inscrites dans le paysage social que les revendications ne sont plus écoutées. S’agit-il de la même crise du sens ? 

Bertrand Vergely : Des jeunes Français musulmans déclarent faire passer l’Islam avant la France. Des jeunes écologistes déclarent ne plus avoir confiance dans la société française. Il s’agit là d’une crise du sens au sens où, derrière ces attitudes, on voit poindre la tentation de la violence. 

Le sens s’oppose à la violence et la violence s’oppose au sens. Qui dit sens dit le fait de savoir pourquoi on fait quelque chose en traduisant ce que l’on fait dans le langage, dans la raison, dans une ou des valeurs et dans une expérience personnelle. Par là même, qui dit sens dit le fait de s’inscrire dans une communauté humaine réelle en se représentant ce que l’on est et ce que l’on fait dans cette communauté. 

Quand on est un jeune, ce qui fait sens consiste à s’inscrire dans son pays, dans la société et dans une communauté humaine en donnant du sens à ce que l’on est comme à ce que l’on fait au sein de son pays, de la société et de cette cette communauté. Or, dans le cas présent, que voit-on ? Il y a de la part des jeunes soit un rejet de la France soit un rejet de la société, ce rejet débouchant sur un comportement totalement irrationnel. 

Prenons le jeune musulman Français qui rejette la France. Il s’agit là d’une position suicidaire. Ce jeune est français. S’il rejette la France, comment va-t-il faire pour vivre ? La vie en France va devenir impossible. On ne peut pas vivre en étant contre le pays dans lequel on vit. Quand on se met à rejeter son pays, outre que l’on vit dans la haine, on se condamne à devoir se réfugier dans l’imaginaire. Ce qui est bien le cas des jeunes musulmans qui rejettent la France. 

Prenons un jeune Français musulman qui rejette la France. Que se passe-t-il ? Lorsqu’il se met à rejeter la France, il se met à rêver d’un Islam imaginaire. Le pays réel dans lequel il vit n’étant plus son pays, il se met à rêver d’un pays imaginaire, à savoir celui de l’Islam triomphant comme religion universelle. En vivant l’Islam ainsi, il s’enferme dans un mécanisme infernal. 

Lorsque l’on est divisé entre le réel et l’imaginaire, que se passe-t-il ? L’imaginaire ne pouvant s’incarner dans le réel, on se met à voir dans le réel ce qui persécute l’imaginaire. Résultat : se sentant opprimé, on rêve de se venger. Se sentant opprimé, on devient oppresseur. 

Un certain nombre de jeunes Français musulmans sont tentés par la radicalisation. Rien de plus normal. Refusant la France, ils se condamnent à vivre un Islam imaginaire. Vivant un Islam imaginaire, ils s’imaginent que la France les persécute. S’imaginant que la France les persécute, ils rêvent de se venger. 

Toute crise du sens consiste à préférer la violence au sens. Quand on préfère la violence au sens, on connaît ce qui est le lot habituel de toute conduite violente : on bascule dans une attitude suicidaire avant de s’enfoncer dans une attitude meurtrière. 

La même chose a lieu avec les jeunes écologistes. Lorsque l’on est un jeune écologiste, il est grave de penser que les manifestations et les marches pour le climat ne servent à rien. Cela revient à penser que l’action politique concrète dans la société n’est plus possible. 

Dès que l’on bascule dans cette attitude désespérée, logiquement on débouche sur la violence. Puisque les manifestations et les marches pour le climat sont inutiles, seules les actions violentes ont du sens. Le jeune écologiste se met alors à devenir comme le jeune Français musulman qui rejette la France. Refusant la société telle qu’elle est, celui-ci s’enfonce dans une écologie imaginaire. Opposant l’écologie imaginaire à l’écologie réelle, il se met à croire que la société opprime son écologie imaginaire. S’imaginant que son écologie est opprimée, il se met à rêver d’une grande vengeance écologique pour purifier la planète. 

Le jeune Français musulman qui rejette la France va rêver d’une dictature islamique pour purifier le monde. Le jeune écologiste qui rejette la société va se mettre à rêver d’une immense dictature verte pour sauver la planète. 

Bien des choses séparent le jeune Français musulman du jeune écologiste. Alors que le jeune Français musulman met tout son espoir dans Dieu et la religion, le jeune écologiste met tous les siens dans la nature et la politique. Pourtant, la structure de leur comportement est la même. Refus du monde tel qu’il est. Refuge dans l’imaginaire. Sentiment que le réel opprime l’imaginaire. Impression d’humiliation. Désir de vengeance. Passage du désespoir à la violence. Passage d’une conduite suicidaire à une conduite meurtrière. 

Cette crise du sens traduit-elle un rejet du système ou un défi à l’autorité ? 

Il en va du système et du sens comme il en va de la France et de la société française. Contrairement à bien des préjugés, le système est une bonne chose et l’autorité également. 

Un système est un ensemble d’éléments organisé rationnellement si bien qu’il finit par pouvoir agir de façon propre. D’où ce paradoxe : un système bien conçu n’est pas le contraire de la liberté. Il est la liberté même. Quand on est parfaitement organisé, on est libre. Quand on est libre, on est parfaitement organisé. 

Il en va de l’autorité comme du système. On croit que l’autorité signifie la violence. On se trompe totalement. L’autorité qui vient du terme auteur signifie être original et donc libre en permettant aux autres de le devenir. 

Quand on sait de quoi on parle on devient l’auteur de ce que l’on dit. Quand on est l’auteur de ce que l’on dit, on s’impose sans violence. Comme on sait de quoi on parle, on est réel et sérieux. Comme on est réel et sérieux, on permet aux autres de le devenir et d’être ainsi à leur tour réels, sérieux, libres, originaux, avec une réelle autorité. 

Rien ne nous permet autant d’être libres que le système et l’autorité. Or, les jeunes penser le contraire. Ils pensent le contraire parce qu’il est très à la mode d’être antisystème. Ainsi, lorsqu’il s’est agi de se faire élire, pour gagner les voix des jeunes, Emmanuel Macron n’a pas hésité à se présenter comme le candidat antisystème. Ce qui lui a valu d’être élu. 

On ne devrait pas être contre le système et l’autorité. Il s’avère qu’on l’est. Il n’y a pas là simplement un effet de mode. Pour devenir libre, il faut accepter la raison et la réalité. Pour accepter la raison et la réalité il faut accepter l’Autre avec un grand A. 

L’Autre avec un grand A vient du fait inouï qu’il y ait le réel, la raison, le réel devenant raison et la liberté. Cela se voit quand on fait l’expérience du réel en étant sérieux. Rentrant dans la réalité de façon sérieuse, on se met à être organisé. Étant organisé, on sait de quoi on parle. Sachant de quoi on parle, on aide le monde à devenir réel, sérieux et libre. 

Il y a un moyen pour accéder à la liberté, et pour tout dire il n’y en qu’un. Il s’appelle écouter, écouter étant le même mot que l’on trouve dans le mot obéissance, ce mot voulant dire écouter ce qui vient d’en haut. 

Quand on se met à écouter, on rentre dans le réel. Quand on rentre dans le réel, étant en accord avec le réel, en voyant le bienfait que cela procure, on se laisse guider par cet accord. Quand on se laisse guider par cet accord, on rentre dans la raison. Quand on rentre dans la raison, on devient libre. Devenant libre, on transforme le monde. Là où il n’y avait pas d’esprit, on fait venir l’esprit. Là où le monde était chaotique, on fait venir la paix et l’harmonie. 

Les jeunes Français musulmans qui refusent la France et les jeunes écologistes qui refusent la société devraient accepter la France, la société, le réel, la raison, le système et l’autorité. Ils les refusent. Pourquoi ? Parce qu’ils refusent l’Autre avec un grand A. Ils refusent le réel, la raison, l’écoute du réel et de la raison. Ils les refusent parce tout autour de nous refuse le réel, la raison et l’Autre. Personne n’écoute. Personne n’est obéissant. Tout le monde n’en fait qu’à sa tête. Tout le monde rêve de n’en faire qu’à sa tête. 

Le jeune Français musulman qui refuse la France croit être musulman. Il n’est pas musulman. Il se sert de l’Islam pour désobéir, ne rien écouter et n’en faire qu’à sa tête. Le jeune écologiste qui refuse la société croit être écologiste. Il n’est pas écologiste. Il se sert de l’écologie pour ne pas écouter, ne pas obéir, n’en faire qu’à sa tête. 

Les hommes vont vers leur servitude en pensant que c’est leur liberté, rappelle Spinoza. Notre monde qui devient de jour en jour une fantasmagorie a fait de la non écoute et de la désobéissance généralisée le pilier de ce qu’il appelle la liberté. Résultat : ne nous étonnons pas que des jeunes refusent la France et la société. Ils sont notre reflet. L’obéissance que nous n’avons pas su vivre nous revient dans la figure sous la forme du désespoir et de la haine. Le jour où l’on demandera pardon à propos du tombereau d’absurdités que l’on déverse depuis des années contre l’obéissance, on commencera à se libérer du désespoir et de la haine en faisant de réels progrès. 

Islamisme, écologisme désabusé : ces postures adoptées par la nouvelle génération s’inscrivent à l’extérieur du champ démocratique. La société doit-elle s’attendre à une mosaïque de totalitarismes idéologiques dans le débat public, si tant est que l’on puisse parler de débat ? 

Débattre veut dire interpréter ensemble les contenus d’un événement ou d’un discours afin d’en tirer la substantifique moelle. Il arrive que l’on débatte de façon positive. Cela se fait à chaque fois que l’on a une discussion intelligente. 

On parle constamment du débat et notamment du débat démocratique. S’il existait vraiment, on n’en parlerait pas autant. Si on en parle autant, cela vient de ce qu’il n’existe pas. Et pour cause. Le débat a été confisqué par des journalistes bateleurs qui appellent débat un pugilat médiatique dans lequel une opinion reconnue comme seule opinion admise casse la figure à toutes les autres opinions. Le politiquement correct qui gouverne nos consciences a l’art de pratiquer de tels débats. 

On s’étonne que des jeunes soient aujourd’hui contre la France ou contre la société. On peut remercier le politiquement correct, la pensée unique et leurs fameux débats. Pourquoi des jeunes sont-ils aujourd’hui anti-français ? Parce que depuis des décennies ils ont entendu que vouloir être français, c’est être nationaliste et qu’être nationaliste c’est être un fasciste. Pourquoi des jeunes sont-ils aujourd’hui contre la société ? Parce que depuis des décennies ils entendent qu’une société qui ne satisfait pas immédiatement les désirs individuels est une société pourrie. On s’étonne aujourd’hui que les jeunes soient anti-français et antisociaux. On s’en inquiète même. Regardons-nous en face. Ces jeunes sont le pur produit des discours ahurissants que l’on tient depuis des années sur la France et sur la société. 

Les jeunes Français musulmans qui refusent aujourd’hui la France pourquoi la refusent-ils ? Parce que disent-ils, en Islam on a le respect. Paradoxe de leur part. Ils ne respectent pas la France par désir de respect. Ce n’importe quoi à propos du respect n’est pas un hasard. Il reflète le n’importe quoi qui sévit à propos de tout en l’appelant démocratie.

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