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Gare aux gourous : le poids et l’impact des dérives thérapeutiques

Georges Fenech publie "Gare aux gourous - Santé, bien-être : Enquête sur les dérives thérapeutiques d'aujourd'hui" aux éditions du Rocher. Depuis l'avènement du New Age dans les années soixante, des charlatans ont pris possession de notre santé et de notre bien-être. Georges Fenech lève le voile sur les dangers de certaines pratiques. Extrait 1/2

Georges Fenech

Georges Fenech

Georges Fenech était député de la 11ème circonscription du Rhône et ancien juge d'instruction du procès lyonnais de l'Eglise de scientologie.

Il est aussi l'auteur de plusieurs livres, dont "Face aux sectes : Politique, Justice, Etat" (1999) et "Criminels récidivistes : Peut-on les laisser sortir ?" (2007).

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Il ne faudrait pas croire que ça n’arrive qu’aux autres et que jamais, qui que nous soyons, nous ne puissions un jour tomber dans le piège. Il y a d’abord, parmi les innombrables victimes, celles qui sont les plus vulnérables, tout à coup confrontées à un aléa de la vie : perte d’un être cher, perte d’emploi, séparation conjugale, mal-être, maladie, etc. En réalité, personne n’est à l’abri du piège.

Les charlatans ne se limitent plus à attraper des personnes en état de faiblesse. Les victimes se comptent tout autant parmi les personnes parfaitement équilibrées et pleinement insérées dans la société. Un sondage commandé par le service d’information du gouvernement à l’institut Ipsos, en septembre 2016, a révélé que 20% des Français connaissent dans leur entourage au moins une victime de dérives sectaires dont la grande majorité est de nature thérapeutique, ce qui représente le nombre impressionnant de quinze millions d’individus. Comment en serait-il autrement quand le marché mondial des médecines complémentaires et alternatives a été estimé, en 2017, à 316 milliards d’euros?

D’ailleurs, il suffit d’observer l’activité soutenue des tribunaux et des cours d’assises qui condamnent régulièrement des fake doctors pour homicide involontaire, non-assistance à personne en danger, mise en danger d’autrui, exercice illégal de la médecine et de la pharmacie, abus frauduleux de l’état de faiblesse…

Rien ne semble plus pouvoir contenir l’explosion des offres dites « alternatives » ou « complémentaires », celles que l’autorité sanitaire qualifie de « pratiques non conventionnelles à visée thérapeutique » (PNCAVT).

L’Organisation mondiale de la santé les définit comme un « ensemble de pratiques de santé qui ne font pas partie de la tradition du pays même, ou ne sont pas intégrées à son système de santé dominant ».

Pour le Parlement européen, ce sont « toutes les pratiques thérapeutiques non fondées sur les données actuelles de la connaissance scientifique et/ou sur des travaux de méthodologie rigoureuse et contrôlée, effectués par des expérimentateurs indépendants de tout intérêt lucratif quelconque ».

En France, le Groupe d’appui technique (GAT) rattaché au ministère de la Santé retient essentiellement trois critères : les PNCAVT sont exclues de la formation initiale du professionnel de santé; elles ne sont pas prises en charge par l’Assurance maladie; elles ne font pas l’objet d’études cliniques rigoureuses.

Le marché de la santé parallèle est si juteux que le risque pénal (au demeurant souvent hypothétique) n’est pas en soi un frein suffisant à l’expansion d’un phénomène de dimension mondiale. Aujourd’hui, les dérapeutes avancent à visage découvert, utilisent tous les moyens modernes de communication et de promotion de leurs techniques miraculeuses et de leurs produits magiques.

Pour discréditer leurs détracteurs, ils n’hésitent pas à brandir le spectre de la minorité opprimée par une majorité ne jurant que par la médecine conventionnelle. Ils réclament haut et fort à la fois le respect de leur liberté de conscience et de leur libre accès au soin. Capables de se défendre, de s’organiser et de se faire entendre et reconnaître, ces mouvements mettent tout en œuvre pour déstabiliser la médecine officielle en exploitant habilement ses failles, ses faiblesses, son manque de moyens, son insuffisante écoute de la souffrance du malade réduit à un simple numéro d’entrée et de sortie à l’hôpital. Dès lors, leur méthode holistique rencontre un succès grandissant, notamment pour certaines pathologies incurables quand la médecine a (provisoirement) montré ses limites.

Ces groupes entretiennent le fantasme du complot supposé mené contre eux par de puissants lobbies médicaux et pharmaceutiques soucieux de protéger leurs intérêts. Ils exploitent les scandales sanitaires (vache folle, sang contaminé, amiante, Mediator, etc.) pour mieux discréditer la médecine et la pharmacie. Quiconque se lèverait face à eux pour réveiller l’esprit critique se verrait à coup sûr taxé de liberticide. De fait, plus rien ne semble pouvoir stopper leur montée en puissance. Les chiffres sont sans appel : 4 Français sur 10 ont recours aux médecines alternatives ou complémentaires, dont 60% parmi les malades du cancer; on recense quelque 400 PNCAVT sur un marché en constante évolution; 1 800 centres d’enseignement ou de formation à risques ont été identifiés; environ 4 000 psychothérapeutes autoproclamés ne peuvent justifier d’une formation qualifiante et ne sont inscrits sur aucun registre professionnel. Enfin, et c’est sans doute là le plus inquiétant, environ 4 000 médecins seraient liés à des mouvements thérapeutiques alternatifs, certains n’hésitant pas à se faire radier du Conseil de l’ordre pour pouvoir exercer leur nouvel art, sans encourir de sanction ordinale. Comment expliquer qu’un médecin, homme de l’art ayant suivi un long cursus universitaire et prononcé le serment d’Hippocrate, bascule tout à coup dans le monde magique des pratiques non validées, aux antipodes des données acquises de la science? « Aujourd’hui, de nombreux médecins s’interrogent sur ce qu’ils peuvent appeler… les échecs de la médecine allopathique classique, explique un médecin repenti (Commission d’enquête parlementaire – Assemblée nationale – 1995). Ils cherchent donc des voies nouvelles dans les médecines parallèles que l’on voit fleurir : médecines qui nous viennent de la Chine ou de l’Inde, en particulier les médecines énergétiques. Dans ce contexte, le médecin peut être amené à rencontrer un confrère qui appartient déjà à la “secte” et qui lui dira : “J’ai trouvé la réponse à ton problème; nous sommes un groupe de médecins et nous sommes en train d’étudier les théories énergétiques, viens et tu verras!” Le nouvel arrivant a ainsi la caution de ses confrères, qui est quand même importante, sur un plan scientifique. Il entre donc dans la secte, il y découvre un groupe accueillant, sympathique et un gourou qui n’est pas un imbécile. Tous les gourous que j’ai été amené à rencontrer étaient d’une grande intelligence! »

Comment les fake doctors s’y prennent-ils? Ils procèdent habituellement en trois étapes pour « recruter » le futur patient : la séduction, la démonstration et la soumission.

La première approche, la séduction, se matérialise par une offre anodine, autour du développement de soi, de thérapies douces, de méditation, de spiritualité. On promet plus de bien-être et de bonheur. Ce premier contact est engageant, chaleureux, réconfortant.

La rencontre entre le pseudo-thérapeute et le patient se fait par le bouche-à-oreille, par des distributions de prospectus, des visites dans les nombreux forums du bien-être qui envahissent les centres urbains comme les moindres villages.

L’hameçonnage le plus efficace se fait par Internet qui affiche d’innombrables offres pseudo-médicales. À noter l’habileté de certains, qui s’infiltrent sur les forums de discussion pour insérer des mots-clés renvoyant vers leurs propres sites…

Lorsqu’on procède à une recherche sur Internet en tapant les mots « cancers médecines naturelles » sur Google, la première réponse est « quand la médecine naturelle soigne mieux »; la deuxième correspond à un article intitulé « Cancer – les médecines douces font leurs preuves ». Le site officiel e-cancer.fr, de l’Institut national du cancer (INCA) n’arrive qu’en troisième position!

Internet est devenu le « Web-open-bar » des charlatans et des prodiges médicaux les plus extravagants.

Pour juguler ce déferlement sur la Toile, le Parlement a contraint les principaux sites internet consacrés à la santé (ex. : doctissimo.fr) à faire figurer sur leur page d’accueil des liens avec des sites institutionnels comme celui de la Haute Autorité de santé proposant un système de certification des sites dédiés à la santé.

Conscients de ce dévoiement, certains réseaux sociaux peu regardants, à l’instar de YouTube, se sont limités à mettre en place des contenus automatiques de prévention qui affichent des contre-discours rationnels.

Malgré tous ces efforts, le développement des outils numériques reste une source inépuisable de recrutement. On constate que des groupes protéiformes se créent sur les réseaux sociaux et s’échangent leurs expériences. Ce processus d’isolement virtuel favorise encore davantage l’emprise sur des individus déjà fragilisés par la maladie.

Extrait du livre de Georges Fenech, "Gare aux gourous - Santé, bien-être: Enquête sur les dérives thérapeutiques d'aujourd'hui", publié aux éditions du Rocher

Lien vers la boutique : ICI et ICI

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