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Danger ?

Frédéric Encel : "L’usage cynique du Covid-19 par des régimes autoritaires et/ou expansionnistes et des mouvances religieuses pose problème"

Frédéric Encel publie "Les 100 mots de la guerre". Pour l'universitaire, le risque d'un conflit de grande ampleur est faible, même si des tensions aux causes diverses existent à travers le monde.

Frédéric Encel

Frédéric Encel

Frédéric Encel est Docteur HDR en géopolitique, maître de conférences à Sciences-Po Paris, Grand prix de la Société de Géographie et membre du Comité de rédaction d'Hérodote, l'auteur a fondé et anime chaque année les Rencontres internationales géopolitiques de Trouville-sur-Mer dont la 5è édition se tiendra  les 26-27 septembre 2020 sur le thème "Mémoire et géopolitique". Il vient de publier Les 100 Mots de la  guerre, coll. Que Sais-Je? (PUF).  

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Atlantico : Vous publiez "Les 100 Mots de la guerre" aux éditions PUF dans la Collection Que Sais-je ? En conjuguant ainsi les mots et les maux de la guerre, considérez-vous que nous connaissons une situation pacifiée à l'échelle internationale et également en Europe ?

Frédéric Encel : Oui et ce constat est objectif ! Contrairement à l’idée reçue et à un fort sentiment ambiant, notamment en France, ces dernières années ont compté parmi les moins meurtrières depuis 1945, non seulement en quantité de conflits mais en matière de létalité. Si plusieurs guerres sont hélas toujours en cours (Syrie, Yémen, Libye), elles sont à présent de basse intensité ou tendent à s’estomper.

Quant à l’Europe, si l’on excepte la guerre larvée en Ukraine orientale (mais est-ce encore l’Europe ?), elle est pacifiée comme jamais dans l’histoire.

Quel est l'état de la menace d'un conflit armé de grande ampleur ? Au regard de la crise en Méditerranée avec la Turquie, des dossiers iraniens et du bras de fer entre les Etats-Unis et la Chine, sommes-nous dans une période similaire à la Guerre froide ?

La menace d’un conflit de grande d’ampleur me parait très faible. D’abord parce qu’on n’a sans doute jamais autant négocié entre les États, ces acteurs demeurés absolument prépondérants en dépit de l’apparition de nouveaux acteurs puissants tels les GAFA, ensuite car les capacités de destruction sont telles que la dissuasion joue encore à plein ; de ce point de vue-là, oui, il subsiste un « parfum » de guerre froide, et pas uniquement dans les rivalités entre géants. Cela dit, je serais prudent sur l’usage du concept ; les tensions que vous citez avec raison ne relèvent pas de la guerre froide, sont de nature fort différente et présentent des spécificités : une crise nucléaire autour d’une puissance moyenne, l’expansionnisme et la déloyauté d’un État membre de l’OTAN vis à vis de ses propres alliés, un bras de fer bien plus économique qu’idéologique entre grands, etc.

La guerre connaît-elle une révolution suite à la sophistication des armes et des communications ces dernières années ?

Oui et non. Oui sur le plan technique, avec le développement fulgurant du cyber espace comme nouveau théâtre d’opérations et de déploiement de la puissance, et via les outils high-tech du renseignement, du spatial ou encore de l’aérien. Mais sur les plans stratégique et philosophique, parler de révolution me semble d’autant plus hasardeux que, pour l’heure, ces nouveaux moyens n’ont heureusement pas été employés dans un conflit majeur, et que les représentations et les finalités de la guerre,  recours à l’usage collectif de la violence organisée, demeurent au fond assez classiques.

Quelle est votre analyse des rapports de force à l'échelle internationale ? Une institution comme l'OTAN et l'ONU joue-t-elle encore son rôle ?

Un rôle, sans aucun doute, mais à quel niveau et pour quoi faire ? L’OTAN est une alliance militaire bâtie au début de la guerre froide pour endiguer le péril soviétique et plus globalement faire face au bloc de l’Est. Elle aura tenu son rang, extrêmement dissuasive par son degré de puissance et de cohésion sans précédent. Questions essentielles : déjà trente ans après la chute du bloc communiste, à quoi sert l’OTAN ? A nous protéger de la Russie post soviétique ? Si oui, qui est ce « nous » au regard des politiques défiantes et erratiques d’un Trump et d’un Erdogan, et quelle menace sérieuse représente la Russie d’un Poutine quand c’est bel et bien la Chine qui incarne à présent un « adversaire systémique », dixit à juste titre Emmanuel Macron ? En outre, est-ce à l’OTAN d’assurer à l’avenir la stabilité et la sécurité en Méditerranée orientale, en Afrique ou encore en Afghanistan ? Quant aux rapports de force, ils demeurent le substrat des relations internationales et à certains égards celui inhérent à toute société ; tenter de les rejeter n’a guère de sens, c’est leur nature qu’on doit faire évoluer dans le sens d’une moindre dangerosité. Après tout, eu égard à leur quantité phénoménale, rares sont les rapports de force à dégénérer en guerre...

La crise sanitaire a-t-elle fragilisé la voie de la paix et accentué les tensions (comme ce fut le cas entre la Chine et l'Inde par exemple) ?

Le covid 19 n’est qu’un objet, au sens où il n’incarne en aucun cas un acteur ni une idée. C’est son usage cynique par des régimes autoritaires et/ou expansionnistes et des mouvances religieuses qui pose problème, comme ce fut souvent le cas avec d’autres fléaux naturels dans l’histoire du reste. Instrumentaliser un virus pour mieux réprimer sa propre population, verrouiller ses frontières, renforcer la pression socio-religieuse ou stigmatiser le prétendu complot ennemi et, comme vous le dites, « accroître les tensions », n’est pas nouveau mais toujours aussi condamnable.

J’ai toujours prôné - devant mes étudiants à Sciences-Po et à la PSB comme dans mes ouvrages, en colloques comme devant les lycéens, les diplomates, les militaires, les chefs d’entreprise, les journalistes, les auditeurs de l’IHEDN et les autres citoyens - une géopolitique à la fois réaliste et humaniste. Le cynisme déguisé en réalisme ne peut ni ne doit tenir lieu de pensée géopolitique. Sur les champs de bataille et dans les quartiers civils bombardés, ce sont des êtres de chair et de sang qui souffrent, pas des concepts...

Frédéric Encel, "Les 100 mots de la guerre", éditions Presses Universitaires de France – PUF, dans la collection Que sais-je ?

Atlantico a publié ce weekend deux extraits de l'ouvrage :
Les 100 mots de la guerre : civils, colombes et commandement
Les 100 mots de la guerre : de la guerre nucléaire à la paix en passant par la peur

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