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En lambeaux

François Hollande ou la (mi)molletisation de la gauche : pourquoi le PS pourrait disparaître durablement comme après 1959

François Hollande laissera, comme Guy Mollet, une gauche harassée et presque éteinte. Pourtant, en dépit de cet état de fait, le PS reste présenté comme le principal adversaire de la droite par les médias, ignorant complètement la recomposition du paysage politique en cours.

Jean Petaux

Jean Petaux

Jean Petaux est docteur habilité des recherches en science politique. Ingénieur de recherche, directeur de Communication, des Relations extérieures et institutionnelles de Sciences Po Bordeaux, il dirige une collection aux éditions Le Bord de l’Eau, « Territoires du politique ». Il a publié une dizaine d’ouvrages, pour la plupart consacrés à l’analyse localisée de la vie politique mais également à l’histoire politique sous la Vè République. Le dernier, à paraitre début octobre 2019, est un livre d’entretiens réalisés avec Philippe Madrelle qui fut président du département de la Gironde pendant 36 ans et parlementaire plus de 50 ans.

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Atlantico : Sous Guy Mollet, la SFIO ne cessait de rappeler son appartenance à la gauche, tout en menant une politique que certains observateurs classeraient davantage à droite. Après son passage, la gauche s'effondrait. En quoi François Hollande aurait-il pu, à l'image de Guy Mollet, porter atteinte à la gauche ? Quel bilan peut-on effectuer après son quinquennat ? 

Jean-Petaux : La comparaison est compliquée entre la SFIO de Guy Mollet et le PS de François Hollande. Et ce n’est pas parce que les deux fins de ces "histoires" risquent de se ressembler que justement ces deux histoires sont comparables et encore moins identiques.

D’abord le contexte. Guy Mollet prend la tête de la SFIO contre Léon Blum et Daniel Mayer en 1946 sur une ligne "à gauche toute" qui se veut à la fois "marxiste" et "anti-communiste". Blum et Mayer représentaient, quant à eux, une ligne "social-réformiste" beaucoup plus proche du SPD allemand par exemple. Les deux caractéristiques, accolées l’une à l’autre, peuvent surprendre mais le congrès de Tours, celui de la grande scission entre les deux "familles" socialistes, la SFIO (IIème internationale) et la SFIC (IIIème internationale, léniniste) qui deviendra le PCF, date tout juste d’un quart de siècle. Donc, si l’on veut comparer les lignes politiques : Mollet serait une position aujourd’hui située entre Mélenchon et Montebourg ou Hamon et Hollande sur la ligne de Daniel Mayer.

Deuxième élément de contexte. En 1956, Guy Mollet est confronté au drame algérien. Il fait toute la campagne des législatives de fin 1955 au sein d’une coalition dite de "Front Républicain" qui rassemble des gaullistes comme Chaban-Delmas, des hommes politiques de centre-gauche (François Mitterrand à la tête de l’UDSR), une grande figure radical-socialiste, Pierre Mendès France, et les socialistes de la SFIO eux-mêmes très divisés entre une ligne plutôt droitière, très répressive contre les "rebelles du FLN" en Algérie (Lejeune, Lacoste) et une ligne plutôt anticolonialiste (Savary, Defferre), et Mollet fait la synthèse entre ces courants. La ligne du Front Républicain est "la paix en Algérie". Mais très vite, après la formation du gouvernement Mollet, en janvier 1956, tout explose et le gouvernement met la barre "à droite toute". Mollet confie quasiment les pleins-pouvoirs aux parachutistes en Algérie. C’est ainsi que débute la "droitisation" de la SFIO à l’époque avec nombre de départs et de dissidences, tel Alain Savary qui va fonder le PSA puis le PSU situé à la gauche de la SFIO tout en n’étant pas le PCF.

Sauf que la SFIO va mettre près de 13 ans à "mourir" pour fonder d’abord le NPS (Nouveau Parti Socialiste) en 1969 et le PS que l’on connait encore, fondé au Congrès d’Epinay en juin 1971 et dont François Mitterrand va prendre la tête. Le PS modèle Epinay, que François Hollande a dirigé de novembre 1997 à novembre 2008, soit 11 longues années, ne connaît pas du tout la même histoire que la SFIO. En 1958, la SFIO soutient le retour du général de Gaulle au pouvoir. Si Mollet continue d’avoir un discours "marxisant" et encore plus ou moins révolutionnaire, il n’y a plus un seul dirigeant socialiste aujourd’hui qui se livre à ce genre de "grand écart". Même Montebourg ne saurait pas citer un chapitre du "18 Brumaire" ou de la "Lutte des classes en France".

Aujourd’hui, le président Hollande tient un discours de centre-gauche et conduit une politique de centre-gauche. Cela ne veut pas dire que le PS ne va pas sombrer pour autant. C’est une autre histoire. En tous cas, les causes de ce naufrage ne sont pas celles qui ont amené la SFIO à disparaître. En revanche, l’agonie du PS modèle "Epinay 1971" risque d’être bien plus rapide que celle de la SFIO malgré une accumulation de stress sur le PS bien moindre que celle qu’a connu la SFIO. Cela tient aussi à l’accélération du temps politique.

Les médias ne semblent pas avoir pris en compte cette déchéance du Parti Socialiste et continuent de raisonner comme si l'opposition principale à la droite était le PS. Cette analyse tient-elle toujours, quand les sondages indiquent invariablement l'absence de candidat socialiste au second tour de la présidentielle ? Ne s'agit-il pas d'un réflexe de le penser ? Le véritable clivage, aujourd'hui, n'oppose-t-il pas Les Républicains au Front national ?

Je considère que Marine Le Pen n’a pas obligatoirement son ticket du second tour d’ores et déjà dans sa poche… Il peut se passer nombre d’événements d’ici le 23 avril 2017 au soir. Ce qui s’est passé pour la primaire de la droite et du centre devrait servir de leçon à tout le monde. Le FN a obtenu certes 6,82 millions de voix aux dernières élections régionales de décembre 2015, il affiche une potentialité de vote insolente dans les sondages en faveur de sa cheftaine en avril prochain (entre 25% et 30%) mais ce genre de prédictions n’a aucun sens. La victoire de François Fillon est la pire des options pour le FN. Comme toutes les formations politiques, le FN n’avait pas préparé la "solution Fillon". On l’a bien vu pendant la semaine de l’entre deux-tours de la primaire. Et si les lieutenants de Marine Le Pen ont commencé, dès la soirée électorale de dimanche dernier à "cogner" sur Fillon, c’est que le tocsin a sonné dans les rangs de l’état-major du FN… La tension idéologique et tactique entre les lignes Philippot et Maréchal-Le Pen ne va cesser de produire ses effets en interne désormais, et on peut faire confiance au père fondateur, maintenant qu’il a été réinstallé dans son fauteuil de président d’Honneur du FN par la Justice, pour ne cesser de "travailler" sa fille "à la pique"…

Certes, aujourd’hui la gauche toute entière et le PS en particulier semblent destinés à rejouer le film du 21 avril 2002 et à concourir pour l’élimination directe au soir du 23 avril 2017. L’idée qu’un bipartisme de type nouveau "LR + alliés centristes" vs "FN" se reconstitue sur la base de l’exclusion du jeu du PS et de toutes les forces de gauche n’est pas du tout du registre de l’improbable… Mais elle n’est pas non plus certaine et écrite d’une façon telle qu’elle serait "gravée dans le marbre" et "lisible dans les nuages". La victoire de Fillon va avoir un vrai mérite pour la gauche : elle recrée du clivage "droite-gauche", bien plus que n’en aurait produit un Alain Juppé par exemple. Pour faire simple, nous dirons que la victoire de Fillon à la primaire se révèle être le cauchemar du FN et l’espérance du PS… A condition que celui-ci arrête la "machine à perdre" qu’il semble avoir bien mise en place ces derniers jours… Car, encore une fois, en politique ce ne sont pas les adversaires qui vous battent c’est souvent vous-même qui devancez vos adversaires dans cet exploit…

Jean-Luc Mélenchon qui modifie ses positions sur la question migratoire, adhésion des partis au libéralisme... En quoi ce nouveau clivage peut-il modifier les dynamiques au sein du paysage politique français ?

Jean-Luc Mélenchon est une boursouflure qui n’existe que par dépression de tout le reste. Son attitude dimanche soir sur le plateau de France 2 vis-à-vis de Daniel Cohn-Bendit en dit long sur la posture du personnage. Daniel Cohn-Bendit lui a dit ce qu’il avait à lui dire et il n’y a rien à ajouter à cela tellement la remarque était juste. François Hollande rapporte dans le livre de Davet et Lhomme qu’il se souvient avoir vu Mélenchon ramper pour obtenir un portefeuille ministériel dans le gouvernement Jospin. Mélenchon ne va pas cesser jusqu’au premier tour de la présidentielle de faire du vent avec des mots et des mots avec du vent. Il se peut très bien qu’il rencontre des électeurs en faisant un tel cirque. Cette adhésion sera plus le signe et le symptôme d’un mal-être profond de l’électorat de gauche que de la force de conviction de l’ancien sénateur PS de l’Essonne qui jouait moins les "pères la vertu" et les "donneurs de leçon" quand il a été élu au Sénat à l’âge de 35 ans, en 1986… Etrange quand même pour un "révolutionnaire en peau de lapin", fils naturel de Castro et de Chavez, se prenant pour le stratège Mitterrand alors qu’il lui arrive tout juste à la cheville, étrange donc cette envie d’entrer au Sénat à l’âge de 35 ans quand la moyenne d’âge de cette docte assemblée est plutôt supérieure à 60 ans… Comptenteur du Sénat, il y siège de 1986 à 2009 (23 ans !) avec une interruption de deux années entre 2000 et 2002 en tant que ministre délégué à la Formation professionnelle. Anti-Européen, il siège au Parlement européen depuis 2009, élu de la circonscription du "grand sud-ouest" où il ne met jamais les pieds… "Professionnel" de la politique depuis 30 ans et pourfendeur du "système"… Comprenne qui peut ! Ou qui veut bien, surtout.

Alors Mélenchon peut redynamiser toutes les modifications de la gauche qu’il veut ou modifier toutes les dynamiques du paysage politique français qu’il rêve : tout cela n’est que gesticulations et coups de menton. Pour paraphraser Guy Mollet, que vous évoquiez dans votre première question, Mollet parlant de Mitterrand au Congrès d’Epinay : "Mitterrand n’est pas devenu socialiste, il a juste appris à le parler !", on s’autorisera à écrire : "Mélenchon ne fait pas partie des "hommes d’Etat", il croit avoir appris à les singer".

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