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Crédits Photo: Reuters
Julie Gayet.

Bonnes feuilles

François Hollande et Julie Gayet : comment la rédaction de Closer a décidé de publier son scoop

Directrice de la rédaction de Closer, Laurence Pieau nous raconte en détail comment le groupe Mondadori, propriétaire du titre, prit la décision audacieuse de publier ces images, et leur gigantesque retentissement... Extrait de "Scoop story", publié chez First (1/2), suivi d'une interview de l'auteur.

Laurence  Pieau

Laurence Pieau

Laurence Pieau est actuellement directrice du magazine Closer.

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François Hollande attaquera-t-il ? Pourra-t-il demander la saisie du journal ? Après tout, il reste à ce jour le seul « people » – oui, people – à avoir demandé le retrait des kiosques du magazine. Et pour quel motif attaquerait-il ?

« Appelle l’avocate ! » Quand cet « appelle l’avocate ! » fuse, ce n’est généralement pas bon signe. Appeler notre avocate, celle qui depuis neuf ans défend brillamment le journal devant les tribunaux, c’est solliciter un avis juridique. On a beau, lors de l’écriture des articles, essayer de parer, d’atténuer, de trouver le mot qui sera moins fort, qui dira sans dire mais dira quand même, la loi française étant ce qu’elle est, l’« avis du juridique », comme on dit, est souvent un avis contraire, qui estime risquée la plupart des publications. L’éditorial aura certes le mot de la fin, mais l’avocate au moins aura prévenu et il ne faudra pas se plaindre si on est assignés, hein ? Cet après-midi du 6 janvier donc, elle déboule dans sa Fiat 500 bleu pétrole pour évoquer ce sujet dont on ne veut pas parler au téléphone. Un bon signe : le sujet ne la met pas de mauvaise humeur, elle n’est pas comme on dit « debout sur les freins », bref, elle est moins tendue, moins « dedans » que nous. À notre grande surprise, elle se veut même rassurante. Qu’est-ce qu’on risque alors ? Elle s’interroge un instant sur le délit d’offense au chef de l’État. Puis elle rectifie : l’incrimination d’offense au président de la République a été abrogée par la loi du 5 août 2013 et a été remplacée par l’ajout des circonstances aggravantes de l’injure et de la diffamation… Le président est sur la voie publique, Julie Gayet aussi… Certes, c’est un papier à risque, mais on est dans un schéma « classique » : atteinte à la vie privée et atteinte au droit à l’image. Si tant est que le président ait droit à une vie privée, mais c’est un autre débat qui sera mené abondamment les jours suivants… Voilà pour ce qui est du point de vue du droit. Reste à décider de publier ou pas.

La décision appartient bien évidemment à la haute direction. On ne la sollicite que dans des cas exceptionnels, mais là, oui, la situation nous semble « exceptionnelle » ! Une chance : les dirigeants italiens de Mondadori, groupe à forte culture journalistique qui édite notamment Panorama et Chi, sont dans la même logique que les Anglo- Saxons d’Emap, le groupe anglais qui lança le magazine. À partir du moment où la rédaction a la certitude d’une histoire, que l’éditeur est solidaire de sa rédaction, à partir du moment où l’on révèle une vérité susceptible d’intéresser le lecteur, que le risque juridique est identifié et accepté, pourquoi ne pas publier ? Carmine Perna en France comme Ernesto Mauri en Italie sont tous deux sur la même ligne. D’autant que pour les Italiens comme pour les Anglais, la loi française de protection de la vie privée est une vraie originalité… Est-ce parce que la maison mère de Closer est étrangère que le magazine a pu être le seul, en 2006, à évoquer la rumeur de liaison entre Nicolas Sarkozy et une reine du JT ? Est-ce pour cette raison que Closer a pu révéler la citation de DSK dans l’affaire du Carlton ou encore la grossesse de Carla Bruni ? Entre Stéphane et Carmine, les échanges n’ont pas duré une journée. Stéphane lui a certifié que notre enquête était béton, que nous n’avions aucun doute, que Sébastien Valiela a fait certaines images à trois mètres seulement du Président… Carmine nous a fait confiance. À aucun moment, la question ne s’est posée de prévenir ou pas l’Élysée. Dans un cas aussi lourd, la deuxième interrogation qui vient, c’est comment protéger notre histoire, nos photos. Comment tenir le secret jusqu’à la sortie du magazine ? Éventer ce sujet de couverture, c’est s’exposer peut-être à des pressions, à des poursuites avant impression, à une procédure en référé, à une bataille judiciaire. C’est aussi voir le coup nous échapper en partie, fuiter sur le Net… La seule solution, c’est de monter une deuxième couverture. Un choix difficile parce que cela signifie qu’une partie de la rédaction est tenue à l’écart. Non pas que nous n’ayons pas confiance en elle évidemment, mais l’ampleur du sujet est telle qu’une simple sortie papier qui traîne, un regard extérieur qui s’attarde sur une maquette posée au mur, ou même que le simple fait qu’on ait du « lourd » commence à s’ébruiter pourrait nous mettre en difficulté… Le risque pris étant proportionnel au nombre de personnes au courant, nous serons une dizaine dans la confidence. Dans ces cas-là, donc, il faut protéger. D’autres journaux pratiquent ces deuxièmes couvertures, nous ne l’avons fait qu’une fois seulement, à l’occasion, ironie de l’histoire, des premières photos de François Hollande et Valérie Trierweiler justement… Et puis à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux, où la couverture, sitôt interceptée, pourra être diffusée sans que nous puissions rien enrayer, il faut mettre en place un circuit spécial. Les images sont sur deux clés USB. Dans l’après-midi du 7 janvier, le directeur artistique s’isole deux étages plus bas dans le bureau de Julie Bergeron, le bras droit de Stéphane. Au troisième étage, on boucle le magazine à la fausse couv’ : quatre pages sur Vanessa Paradis qui ne se remet pas du prochain mariage entre Johnny Depp et Amber Heard, deux pages sur Gwyneth Paltrow et son régime à 300 calories par jour, une page sur Charlize Theron et Sean Penn qui officialisent, au total sept pages qui sauteront au dernier moment pour être remplacées par les sept pages sur le sujet François Hollande-Julie Gayet. Sur le coup de 23 h 30 ce mardi 7 janvier, le faux numéro est enfin bouclé. On peut enfin se poser sur la vraie couv’, la vraie maquette, le vrai papier… Comment ne pas s’emmêler entre les dates, les heures mentionnées dans les légendes numé- riques la nuit du 30 au 31 décembre, celle du 1er au 2 janvier… Autour de l’ordi, dans ce bureau de 15 mètres carrés, on est quatre à essayer de monter ce sujet, ces photos où le président est tout le temps casqué. Avec toujours cette question : comment l’identifier ? Pour aider à la compréhension, le manège de la rue du Cirque est numéroté. 1 : 22 h 48, Julie arrive. 2 : 23 h 24, le garde du corps inspecte. 3 : 23 h 25, le président déboule. 4 : 8 h 03, le lendemain, le garde du corps apporte les croissants. 5 : 11 h 18, le président regagne l’Élysée. 6 : 12 h 13, Julie sort à son tour. Les légendes sont plates, volontairement. Informatives. Le papier au nom de code « Clown » regorge de détails : il faut montrer qu’on a du « biscuit ». « On le laisse ou pas que ça se passe rue du Cirque ? » L’avocate n’est pas pour : divulguer l’adresse, ce sera une circonstance aggravante en cas de poursuites… On floute donc la plaque de la rue. Sitôt le numéro publié, pourtant, l’adresse sera vite éventée, diffusée sur les radios, les télés… Enlevés aussi, les noms des locataires de l’appartement : Emmanuelle Hauck, l’amie comédienne qui prête son appartement à Julie Gayet, a été la compagne de François Mancini, assassiné en Corse en mai 2013. Elle est aussi l’ex du comédien Michel-Antoine Ferracci, moins connu pour son jeu d’acteur dans Mafiosa, la série diffusée sur Canal +, que pour son rôle au sein de l’affaire du Cercle Wagram, liée au Gang de la Brise de mer, la plus redoutable bande corse des trente dernières années.

Tôt ou tard, ces liens vont être soulignés, on le sait bien. Mediapart et Le Point publieront cette info beaucoup trop politique pour nous… Et parce qu’on est un magazine féminin, il nous faut aussi parler de l’histoire d’amour, de ce sourire de Joconde qu’a Julie Gayet lorsqu’elle pousse la lourde porte vert bouteille du porche : « C’est toujours Julie qui arrive en premier dans l’appartement où ils ont l’habitude de se retrouver, écrit-on. Le téléphone à portée de main, le coeur battant, elle l’attend… » La légende, là aussi, sera jugée « consternante » par certains, d’autres plus cléments trouveront le papier plutôt bien écrit. Et puis comment titrer ? « L’amour secret du président » ? « François Hollande : la femme qu’il aime en secret » ? « La femme cachée de François Hollande » ? Clin d’oeil à Seb, mais cela ferait trop penser à Mazarine… Sur le coup de minuit, la chef du secrétariat de rédaction, qui pensait avoir bouclé tranquille le numéro sur Vanessa Paradis, découvre qu’un autre numéro est en cours, moins tranquille. Elle écarquille les yeux. Elle devait commencer plus tard demain, mais elle viendra pour relire, elle veut « en être »… Cinq heures dix, le papier est fini, les légendes lues et relues, les rares sorties papier ont toutes été passées au broyeur. Demain, enfin dans quelques heures, le numéro 448 de Closer « roulera »… Entre la réception des images, le lundi, le montage le mardi et l’envoi définitif des fichiers à l’impression le mercredi à 14 heures, il ne s’est écoulé que deux jours et demi. « Est-ce qu’il y a eu débat dans la rédaction ? » interrogeront plus tard ceux qui se seront intéressés au déroulé de ces jours-là, imaginant des débats d’idées, des discussions enflammées… Non, juste moins de dix personnes attentives à ce que rien ne fuite. Moins glamour mais plus vrai ! Cette nuit-là, entre le café froid, les yeux qui piquent, le noir qui s’est emparé des bureaux désormais déserts et le DG qui passe jeter un dernier coup d’oeil avant de rentrer, on sait qu’on boucle un numéro qui va faire parler. Reste à savoir s’il va se vendre. Et si François Hollande va nier…

Jeudi 8 janvier au matin, le magazine a été imprimé. Pas dans une imprimerie spécialement réquisitionnée en Belgique comme cela a été écrit. Mais sur nos rotatives habituelles, celles de Taverny, sur lesquelles ont veillé une partie de la nuit Julie et Gregory, le chef de fabrication de Closer. Un exemplaire incomplet et non broché sur le bureau (le seul dont on dispose, tout juste sorti de l’imprimerie), on discute de la stratégie web. Quand lâcher l’info sur Closer.fr ? Pas à 17 heures, heure à laquelle la news annonçant le sommaire du mag’ est traditionnellement postée. On lâchera l’info à minuit. Trop tard pour les quotidiens paraissant le lendemain qui auront déjà bouclé et ne pourront donc pas reprendre l’info. Sur le site, la couv’ sera floutée. Le magazine, qu’on peut d’ordinaire télécharger sur tablette dès 20 heures, ne sera disponible que le lendemain matin, au même moment que la vente en kiosque. Une fois le buzz assuré on évitera de fanfaronner…

 

Atlantico : Vous regrettez que la presse people ait si mauvaise réputation. Néanmoins, certaines des méthodes employées ne peuvent-elles pas à juste titre être décriées ?  

Laurence Pieau : Il faut arrêter le fantasme et c’est l’un des buts de ce livre : montrer que les « prétendues méthodes » de la presse people ne sont rien d’autre que les méthodes de la presse traditionnelle : des infos ramenées par des journalistes qui enquêtent et travaillent avec un réseau d’informateurs.  Un job de journaliste, sur une matière – la vie des stars, leurs amours, leurs succès, leurs échecs- qui reste légère dans la grande majorité des cas ; On a le droit de ne pas trouver cette presse essentielle mais pas celui de mépriser ses lecteurs. Vous évoquez une presse qui a « mauvaise réputation » … Au vu des scoops que nous avons sortis ces dernières années, particulièrement les scoops pipolitiques, c’est de moins en moins le cas. Mais il est vrai que l’indignation à l’égard de cette presse est un sentiment bien commode. Personne ne viendra vous dire publiquement qu’il est addict à la presse people, cette presse que personne soi disant n’achète mais que bizarrement, tout le monde lit.

Quelles sont justement les méthodes de la presse people et comment ont-elles évolué ? 

Ces dernières années, le web a changé la donne pour la presse people comme pour toute la presse mais c’est le cas pour tout le monde non ? Et le travail de fond reste toujours le même : une info et des séries photos exclusives. A nous de nous adapter et de distiller nos exclus entre la version papier de Closer, le site internet du magazine ainsi que la version mobile . L’audience de la marque n’a jamais été aussi forte : entre l’hebdo, le mobile, le site web, Closer touche aujourd’hui 9 millions de personnes.

Quelles relations entretenez-vous avec les personnalités publiques ? Dans quelle mesure les personnalités trouvent-elles leur compte dans leur exposition ? 

C’est tout le paradoxe : les people ont besoin de cette presse quand ils sont en devenir – on a un peu tendance à l’oublier mais ce sont les lecteurs qui achètent les disques, les places de concert, envoient les sms surtaxés au cours des émissions de télé, et puis ils la dédaignent  une fois arrivés au sommet. A partir du moment où les uns et les autres deviennent un peu connus, Ils sont conseillés par des avocats qui voient bien l’intérêt de poursuivre cette presse là : les dommages et intérêts sont donnés rapidement (la justice est souvent rendue selon une procèdure d’urgence, c’est à dire de référé) et sont net d’impôt, et la loi française étant ce qu’elle est, la condamnation pour atteinte à la vie privée est assurée !  L’article 9 du code civil qui édicte « chacun a droit au respect de sa vie privée» est très large, trop large. Qu’est-ce que la vie privée d’abord ? Qu’est ce que la vie privée d’une personne publique ? Est-elle la même que celle d’un anonyme ? L’article 9 ne le dit pas. La notion de vie privée elle même est impossible à cerner précisément. C’est aux tribunaux de s’en dépatouiller. Heureusement, la cour européenne des droits de l’homme à Strasbourg fait évoluer la jurisprudence. Lentement mais surement. En posant ce principe simple : on ne peut pas espérer toucher de dommages et intérêts si on a précédemment exposé sa vie privée ou  si on a été complaisant avec la presse au moment ou cela nous arrangeait. Comme  l’a écrit le Figaro Magazine cette semaine, la loi française protège très bien l’image…et très mal la vérité »

Vous parlez d'un business juteux mais pour qui ? L'enjeux pour les personnalités est-il réellement financier ?

Le business est juteux pour les avocats et pour les stars elle-même. C’est beaucoup d’argent. ..Des personnalités comme l’avocat général Philippe Bilger ont mainte fois exprimé leur malaise à l’égard des sommes importantes que gagnent les stars au cours de ces procéè pour atteinte à la vie privée . Bilger, qui a passé prés de vingt ans aux Assises s’étonne d’ailleurs dans le livre de ces «  dommages et intérets que les anonymes, victimes des plus grandes tragédies n’ont pas  »   On sourit en comptant parfois les dommages et intérêts que certaines starlettes récoltent avec leurs procés et il y a de nombreux exemples dans mon livre: c’est parfois bien davantage que ce que leur procure la vente de leurs disques ! Certaines stars affirment verser l’argent qu’ils récoltent au cours de leurs procés à des associations caritatives… Alors que lorsque les avocats des journaux proposent de verser directement l’argent des procés à ces causes, dans la totalité des cas, les avocats essuient un refus !  Aucun risque pour la star en question que cela s’ébruite car les négociations entre avocats sont confidentielles. L’honneur sera sauf ! Dans toute l’histoire de Closer, une seule star a accepté que les dommages et intérêts soient remplacés par des pages de pub au profit des restaus du cœur. C’est elle même qui avait proposé la démarche. Elle n’y avait mis qu’une condition : que cela ne s’ébruite pas…

On peut imaginer qu’une star type Deneuve ou Myléne Farmer qui n’a jamais exposé sa vie personnelle dans la presse, attaque et gagne ses procés si son intimité est exposée. Mais en ne s’exposant pas dans la presse, en ne transigeant jamais, elles n’ont pas donné envie de gens de s’y intéresser. C’est aussi simple que cela. On ne peut pas ouvrir la porte quand ça arrange et décider de la fermer quand ça dérange.

Extrait de "Scoop story", de Laurence Pieau, publié chez First, 2014. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

 

 

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