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Crédits Photo: Thomas SAMSON / AFP

Affaire Fillon

François Fillon : un traquenard politique, une rigueur judiciaire...

Philippe Bilger revient sur le jugement rendu dans l'affaire Fillon. François Fillon a été condamné à cinq ans de prison, dont trois avec sursis, et à une peine d'inéligibilité de dix ans. Penelope Fillon a été condamnée à trois ans de prison avec sursis.

Philippe Bilger

Philippe Bilger

Philippe Bilger est président de l'Institut de la parole. Il a exercé pendant plus de vingt ans la fonction d'avocat général à la Cour d'assises de Paris, et est aujourd'hui magistrat honoraire. Il a été amené à requérir dans des grandes affaires qui ont défrayé la chronique judiciaire et politique (Le Pen, Duverger-Pétain, René Bousquet, Bob Denard, le gang des Barbares, Hélène Castel, etc.), mais aussi dans les grands scandales financiers des années 1990 (affaire Carrefour du développement, Pasqua). Il est l'auteur de La France en miettes (éditions Fayard), Ordre et Désordre (éditions Le Passeur, 2015). En 2017, il a publié La parole, rien qu'elle et Moi, Emmanuel Macron, je me dis que..., tous les deux aux Editions Le Cerf.

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Le jugement qui a été rendu le 29 juin par le tribunal correctionnel de Paris à l'encontre des époux Fillon est sévère - 5 ans dont 3 avec sursis, une lourde amende et 10 ans d'inéligibilité pour François, 3 ans avec sursis et une amende élevée pour Penelope - mais les infractions qui leur étaient reprochées, et considérées comme établies, étaient graves, surtout de la part d'un ancien Premier ministre.

Je ne veux pas faire preuve d'une trop facile lucidité rétrospective mais je n'ai pas douté un seul instant, dès l'ouverture de leur procès, que leur cause était entendue dans la mesure où leur argumentation en défense - François Fillon parlant avec fermeté et hauteur pour deux et son épouse s'abritant dans son ombre judiciaire - ne me semblait pas pouvoir battre en brèche le poids et la nature des accusations portées contre eux.

J'en avais déjà eu l'intuition, quand François Fillon, après un long silence, était venu s'expliquer, le 30 janvier à la télévision sur France 2 et qu'il avait dévoilé ce que serait leur stratégie judiciaire. Sans connaître le détail du dossier mais au regard de tout ce que j'avais lu et écouté et qui avait constitué cette procédure comme quasiment un objet de curiosité publique, j'avais craint le pire pour le couple Fillon tant une relaxe ultérieure aurait relevé du miracle, à considérer, sur la balance de la Justice, les charges semblant incontestables d'un côté et les dénégations fragiles de l'autre.

Il ne faut pas oublier non plus, sans mettre en cause l'impartialité du tribunal correctionnel dont la présidente a mené les débats avec maîtrise et qui a rendu un jugement de 168 pages, que François Fillon, et évidemment son épouse avec lui, n'est pas arrivé vierge devant la juridiction, qu'il portait déjà sur ses épaules et sur sa personne tant publique que privée, sans oublier son existence familiale, tout ce qui, depuis l'article du Canard enchaîné, les péripéties ultérieures et sa défaite au premier tour de l'élection présidentielle de 2017, avec une médiatisation qui ne le ménageait pas, faisait déjà de lui un coupable tout désigné et presque méprisé par certains.

Pour forcer le trait, devant la juridiction, sa cause était gangrenée par une présomption de culpabilité au sens banal et apparemment les débats ne sont pas parvenus à démontrer le contraire.

François Fillon, parfait républicain dans son rapport avec l'institution et assisté par deux avocats de talent et de loyauté désaccordés avec l'atmosphère générale et singulière de ce dossier hors de l'ordinaire, est apparu, dès le premier jour du procès, handicapé par ce que le grand avocat américain Alan Dershowitz a appelé "la culpabilité par accusation".

Difficile, dans ces conditions, de mettre à bas une telle chape sauf à refuser la thèse extrême de la totale innocence du couple Fillon pour plaider une sorte de périphérie : "ils sont coupables mais ils étaient nombreux à faire comme François Fillon et il convient de prendre en compte l'étrangeté précipitée d'un processus de destruction". Démarche guère brillante pour un homme fier et qui aurait sans doute abouti à une sanction moins rigoureuse.

L'erreur est de mettre ensemble deux moments radicalement différents du destin de François Fillon ; le moment politique et la phase judiciaire. Pour le premier, il est clair qu'il s'est agi d'un traquenard qui a détruit sa candidature présidentielle et relégué en troisième place le favori qu'il était avec un score non négligeable : on imagine alors son triomphe s'il n'avait pas été brisé net en y ajoutant quelques erreurs et maladresses de son fait (Sud Radio : Matinale du 30 juin).

On voudra bien se reporter à mes billets du 19 juin : "Houlette aurait dû mettre le holà" et du 21 juin : "Emmanuel Macron : j'y suis j'y reste", traitant de la saisine pour avis, par le président, du CSM. Au sujet de la procédure Fillon lui ayant facilité son "dégagisme", son principal concurrent ayant été écarté.

Mais ce traquenard politique - le PNF ayant retenu sa compétence même à discuter - n'a pas eu une incidence directe sur la phase judiciaire qui lui a succédé avec une lenteur, l'élection passée, tranchant avec l'urgence dévastatrice de l'origine. Processus judiciaire distinct du piège partisan.

Il y avait des infractions - caractérisées ou non - reprochées au couple Fillon et leur élucidation ne devenait pas inutile, parce que le candidat Fillon avait été "coulé", à la suite d'une information ouverte et de mises en examen à bride abattue puis avec un cours ayant retrouvé un rythme judiciaire habituel aboutissant à un renvoi devant le tribunal correctionnel de Paris.

On pourrait faire une sorte de "justice-fiction" et se demander ce qui se serait passé si face à un PNF soumis à un pouvoir politique de gauche largement entendu, François Fillon avait suivi le conseil que Me Dupond-Moretti lui aurait donné et qui est rapporté par Tugdual Denis dans son excellent livre "la Vérité sur le mystère Fillon" : ne pas se rendre aux convocations et manifester donc son opposition à cette procédure "politique".

Il se serait engagé alors dans une autre forme de défense qui lui aurait fait gagner du temps et qui probablement l'aurait sauvé sur le plan présidentiel. En différant, après son ou ses mandats, le jugement sur les faits que le Canard enchaîné avait vicieusement révélés après sa victoire éclatante à la primaire de la droite et du centre.

Me Antonin Lévy a annoncé que le premier mot de François Fillon, après la décision les ayant condamnés, avait été "appel" et l'avocat, après l'avoir qualifiée d'injuste, a fait preuve à mon sens d'un optimisme exagéré pour la suite. Il est risqué et d'une certaine manière indécent de faire des pronostics dans cette matière. Mais si j'imagine une possible atténuation des peines avec plus de considération pour le couple Fillon, je ne serais pas surpris si le principe des condamnations était maintenu.

Certes les conseils du couple, même si ce n'est pas leur genre, tenteront de "casser la baraque" en intégrant dans leur défense tout ce qu'ils n'avaient pas pu invoquer en première instance et qui a été révélé par Eliane Houlette et, probablement aussi, des comparaisons avec la gestion paresseuse de certains autres dossiers comme celui par exemple de Richard Ferrand.

Ce ne sera pas inutile.

Mais, si le traquenard politique a brisé le candidat, la rigueur judiciaire n'épargnera pas forcément le couple Fillon.

Même en appel.

Cet article a été initialement publié sur le site de Philippe Bilger, cliquez ICI 

A lire aussi : Fillon : une condamnation pour l’exemple, mais une justice loin d’être exemplaire

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