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Carnet d'un fou du foot

France-Allemagne, de 1982 à 2014 : Séville, le syndrome d’une génération...

Il y a 32 ans, l'Allemagne brisait le destin de l'équipe de France en demi-finale de Coupe du monde. Un traumatisme qui ressurgit désormais alors que les deux pays vont (enfin) se retrouver...

Vincent Roger

Vincent Roger

Vincent Roger est Conseiller du 4ème arrondissement de Paris et conseiller régional d'Ile-de-France.

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France-Allemagne, 32 ans après... Cette demi-finale de la Coupe du Monde 82 fait la une de tous vos journaux, envahit vos écrans télé, et est même retransmis en intégralité sur une grande radio. Connaissez-vous un événement sportif qui, 30 ans plus tard, suscite encore tant d’émois ? Nos parents se souviennent de l’endroit où ils étaient le jour où l’homme marcha sur la Lune ; les quadras de mon espèce n’ont pas oublié le lieu où ils regardèrent France-Allemagne. Cette soirée hante nos mémoires tant elle fut un condensé d’émotions. Ce soir-là, c’est plus qu’un match qui se déroula à Séville sur la pelouse du stade Ramon-Sanchez-Pizjua : c’est le rendez-vous d’une génération, son symbole voire pire son syndrome !

La veille du match, dans un château andalou, l’Alcazar del rei don Pedro, Michel Hidalgo, sélectionneur des bleus, avait posé le décor : « Si on doit mourir, ce sera d’une belle mort ». La fin tragique de la rencontre fut au-delà de ses espérances : ce match fut au football ce que l’œuvre de Racine est à la dramaturgie. Ce France-Allemagne a été une succession de coups de théâtre. Chaque instant fut un événement. Il n’y eut aucun temps mort mais la mort roda. « J’ai cru que Patrick était mort » déclara Platini en parlant de « l’attentat »  non sanctionné par l’arbitre  de Schumacher sur Battiston. Chaque équipe chercha le coup de grâce, à l’image d’un Manuel Amoros qui tira sur la barre… à la 90’. Les prolongations furent l’avant-dernier acte de ce drame. Après deux buts extraordinaires de Trésor et de Giresse, la France menait 3 à 1 Il ne restait plus que 20’ de jeu pour aller au Paradis de la finale : l’enfer fut au rendez-vous ! 

Le football, quand il est au sommet de son art, prend des allures de rencontre imaginaire entre Kasparov et Noureev. Incontestablement, ce duel franco-allemand associa le ballet à la partie d’échecs. A Séville, Hidalgo fut le chorégraphe ; son homologue allemand Jupp Derval fit échec et mat. Son coaching durant les prolongations détermina la fin. L’entrée de Rummenigge, pourtant blessé, permit à l’Allemagne de marquer par deux fois et d’égaliser. La séance des pénaltys constitua le dernier acte de cet incroyable scénario : son dénouement fut fatal aux Français. Et c’est à ce moment qu’ils rentrèrent dans l’histoire...

Dans la nuit du 8 au 9 juillet, le comédien Francis Huster écrivit une lettre sublime à Michel Platini. Cette missive illustre ce que ressentit tout un peuple en général et en particulier ma génération. Extrait : « Nom de dieu, Michel, tu te rends pas compte ou quoi ? Ce pourquoi Cyrano, Molière, Jean Moulin en France, mais aussi dans le monde entier, des soldats, des médecins, des artistes, des sportifs, des inconnus sont morts : le panache. Contre la brute aveugle, contre la bêtise de la force, contre la masse des muscle sans faille, vous avez jailli avec poésie, votre imagination, votre intelligence, votre inspiration, et tu sais quoi Michel, votre humilité. » Tout est dit !

Ce match confina au sublime parce qu’il incarna une aventure romantique. Il en glorifia ainsi la défaite. Footballistiquement parlant, le France-Brésil de 1986, quart de finale du Mondial mexicain, fut aussi intense que ce France-Allemagne : malgré tout, il n’en eut pas le même retentissement. Pour une raison simple : la France l’emporta (également aux tirs au but). « La défaite est plus intelligente, on pourrait passer sa vie à la méditer » a écrit l’académicien Jean-Marie Rouart. C’est un mystère français – un mal ?  nous préférons sublimer les grognards de Waterloo à ceux d’Austerlitz. Notre pays s’aime romantique. Enfin il s’aimait ainsi...

C’est tout le paradoxe de ce match. Il fut d’une part un acte de bravoure et d’autre part signifia la fin du romantisme à la française. Platini expliquait récemment que « Michel Hidalgo avait une façon romantique de concevoir le jeu, presque idéologique ». Après Séville, le jeu français ne fut plus le même : il s’italianisa. Il y eut moins de poésie et plus de « catenaccio » (verrouillage) : la France en domina l’Europe deux ans plus tard. Le passage de Platini de l’AS Saint-Etienne à la Juventus de Turin constitua un acte fondateur de cette évolution. Ce transfert ouvrit le football français à la mondialisation. Au lendemain de cette demi-finale, le football français n’allait jamais plus être le même, à la fois dans son organisation et dans son style de jeu. Séville est au football français d’aujourd’hui, ce que furent les Etats-Généraux pour le Tiers état : une prise de conscience pour faire la révolution.

Mais si ce match est à part dans notre inconscient collectif, c’est aussi qu’au fil des ans, la date du 8 juillet est apparue comme un marqueur générationnel. Ce match n’est pas qu’une affaire de ballon rond,  il est devenu avec le temps un repère sociologique.

Si ce France-Allemagne cogne encore et toujours dans nos têtes, c’est aussi parce que nous autres gamins à l’époque comprirent que l’injustice pouvait triompher. « Nous, à Séville, nous apprîmes l’immoralité » écrivit début juin, Benoit Hopquin, grand reporter au Monde, dans un remarquable papier consacré à ce match.   

Ce match marqua également dans le marbre de l’inconscient français la fin des années 70, la fin de la dolce vita à la française. Avec retard la France prit, au même moment, acte du décès des « Trente Glorieuses ». Sans le savoir, les adolescents que nous étions s’apprêtaient à être, bien malgré nous, les acteurs et les victimes des « Trente Piteuses » pour reprendre l’expression de l’économiste Nicolas Baverez. Notre génération allait connaître ses premiers émois sexuels avec l’apparition du Sida alors que nos parents avaient été les bénéficiaires de la libération des mœurs. Elle allait également devoir vivre avec le chômage de masse alors que la France d’après-guerre n’avait connu que le plein emploi. Séville apparaît comme un briseur de rêve : ce match symbolise, sans doute malgré lui, la fin d’une époque. Il fut un élément déclencheur pour percevoir que les décennies à venir allaient être tout sauf romanesques. Selon l’écrivain Philippe Delerm, après ce match, « on a enterré les rêves de 68 ». Changement de paradigme, cette rencontre fut le cimetière de beaucoup d’illusions françaises. Sur le plan footballistique avant tout, mais le 9 juillet 1982 au matin, la France qui un an auparavant s’était donnée à François Mitterrand, prit progressivement conscience qu’il fallait retourner à la réalité. Quelques mois plus tard, le vieux sage du Morvan opéra le tournant de la rigueur.

Pour en revenir au football, rien qu’au football, le journaliste Pierre-Louis Basse dédia en 2005 son  époustouflant ouvrage « Séville 82, France-Allemagne : le match du siècle » à « ceux qui ont perdu le sommeil, le 8 juillet 1982 ». Formons le vœu que demain nous le retrouvions... La différence entre Michel Hidalgo et Didier Deschamps réside que pour ce dernier, « seule la victoire est belle » ! Pas si simple…

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