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©ANNE-CHRISTINE POUJOULAT / AFP

Bonnes feuilles

Comment l'idéologie du droit à la différence a fait basculer les banlieues dans le ressentiment identitaire et racial

Guillaume Bigot publie "La populophobie" aux éditions Plon. Les peuples semblent avoir pris en grippe leurs élites. Mais, est-ce que ce ne sont pas les classes dirigeantes qui, en vérité, avaient déjà décidé de rompre avec leurs peuples ? Extrait 1/2.

Guillaume Bigot

Guillaume Bigot

Guillaume Bigot est membre des Orwéliens, essayiste, et est aussi le Directeur Général d'une grande école de commercel. Il est également chroniqueur sur C-News. Son huitième ouvrage,  La Populophobie, sort le 15 septembre 2020 aux éditions Plon.

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En vingt ans, la proportion de consommateurs réguliers de cannabis a triplé. Aujourd’hui, un jeune de 17 ans sur deux a déjà «fumé», contre un jeune sur cinq au début des années 1990. Selon l’INSEE, le trafic de drogue dans l’Hexagone représente chaque année 2,7 milliards d’euros, soit un peu plus de 0,1 point du PIB, et 21000 emplois à plein temps. Sur cette somme, 1 milliard d’euros est généré par le cannabis et 800 millions d’euros par la cocaïne.

À l’instar d’un réseau commercial d’une grande entreprise, des «supermarchés de la drogue» implantés dans les cités populaires des grandes métropoles françaises alimentent en direct les nombreux consommateurs qui résident dans leur zone de chalandise respective mais desservent également des points de vente, plus modestes, situés eux aussi dans des quartiers populaires, mais cette fois dans des villes de taille moyenne.

 Ce business illégal revêt une ampleur considérable et gangrène un tissu social déjà fragile :

Toute une partie de la jeunesse est achetée et détournée de l’école pour occuper les fonctions de petits soldats de la «bicrave» (vente de drogue) et pour protéger le territoire face aux incursions des forces de l’ordre ou de bandes concurrentes. L’argent du trafic permet aussi d’acheter une partie de la population du quartier dans une logique de contrôle social du territoire, et il est recyclé et blanchi dans certains commerces locaux .

Ces trafics et l’activité criminelle qu’ils impliquent (circulation d’armes, conflits entre bandes, vols de véhicules, affrontements avec les forces de l’ordre, etc.) accélèrent la glissade de ce tiers du Tiers hors de la nation, en même temps qu’ils permettent aux trafiquants de s’enrichir et d’imposer un ordre social concurrent, avec ses propres mœurs et la mise en place d’un monopole de la violence alternatif exercé par les bandes.

Le triomphe du ressentiment identitaire et racial dans les quartiers

La sécession des «quartiers» s’explique aussi par le triomphe d’une mentalité identitaire qui rejette l’universalisme français. Dans notre tradition politique, aucune distinction entre «citoyens» autre que celle fondée sur le mérite ne devrait être dans l’espace public. L’ethnicisation des débats et des rapports sociaux a débuté dans les années 1980-1990, avec la diffusion d’une doxa célébrant l’orgueil des racines et faisant l’apologie du multiculturalisme. Ces discours ont été portés par les hommes politiques de gauche comme de droite, mais aussi relayés par des groupes de pression, tels que SOS Racisme.

La victoire de l’équipe de France à la Coupe du monde de football 1998 avait déjà révélé l’ampleur prise par cette vision du monde dans les cercles de pouvoir français. Le soir de la finale, Zidane, Karembeu et Thuram n’étaient plus regardés comme français mais comme algérien, kanak et guadeloupéen. On salua le triomphe d’une équipe «black-blanc-beur». Dans Le Destin des immigrés, Emmanuel Todd avait anticipé les ravages de ce discours :

L’idéologie du droit à la différence n’a permis la préservation d’aucune culture immigrée mais elle a largement contribué à la désorientation psychologique et sociale de la deuxième génération issue de l’immigration maghrébine. En retardant l’adhésion aux valeurs de la société française d’adolescents coupés de leurs valeurs d’origine, elle a été un facteur d’anomie.

Au lendemain des émeutes de 2005, la propagande des obsédés de la race et des maniaques de la diversité s’est radicalisée. Les apprentis sorciers et ceux qui leur tendent complaissament des micros laissent dorénavant entendre qu’une confrontation avec les dominants (c’est-à-dire les Blancs, ceux de la France périphérique comme ceux des élites métropolitaines) doit être envisagée. Le Parti des Indigènes de la République (PIR) illustre cette dérive haineuse qui, sous couvert d’antiracisme, cultive un racisme assumé. Azzedine Benabdellah, membre du PIR, écrivait en 2015 :

C’est dans le seul rapport de force racial, dans la seule confrontation avec le Pouvoir blanc, que nous pourrons réellement devenir ce que nous sommes déjà, le début de sa fin.

Cette vision manichéenne du monde (réduit à un affrontement entre «eux» et «nous») a dissuadé ces identitaires de participer au mouvement des Gilets jaunes. L’article du membre du PIR, Wissam Xelka, «Quartiers populaires et Gilets jaunes : mêmes galères, même combat?» révèle l’ethnicisation des luttes sociales vouée à entraver leur convergence :

Les banlieusards appartiennent bien aux classes populaires, mais ils sont sacrifiés au profit d’autres membres de ces mêmes classes populaires, en l’occurrence, les Blancs. Nous sommes donc bien devant un traitement racial. Les banlieues peuvent être complètement délaissées et stigmatisées tout simplement parce qu’elles sont habitées par les Indigènes. Leurs territoires ne sont pas considérés comme faisant pleinement partie de la Nation en tant que «zones de non-droit» ou «territoires perdus de la République». La France, celle avec les vrais Français, se trouve là où habitent en grande majorité les Blancs. La campagne devient alors le symbole absolu de cette France «pure». Les petits-Blancs peuvent connaître des situations similaires en termes de précarité économique ou de non-représentation, reste que leur blanchité leur accorde un immense privilège : leur appartenance à la Nation est assurée. De ce fait, il apparaît toujours plus illégitime et scandaleux d’être un Blanc pauvre qu’un Indigène pauvre en France. Comprenez : le Blanc est davantage chez lui que l’Indigène. Que l’Arabe ou le Noir soient pauvres ne dérange pas pour la simple raison qu’une certaine logique et qu’un certain ordre social sont respectés. Ils restent des «invités» et à ce titre doivent se contenter de ce qu’ils ont. Mais pour le Blanc c’est différent puisque c’est une hérésie que de le voir souffrir dans sa propre maison, alors même que des Indigènes profiteraient grassement des aides de l’État.

S’adressant au peuple des «souchiens», comme dirait Houria Bouteldja, Wissam Xelka reprend les paroles du rappeur Youssoupha :

Trop d’choses nous séparent, on n’a pas la même vie Dès le départ, on n’a pas la même vie Pourquoi tu m’compares, on n’a pas la même vie Ne me juge pas, on n’a pas la même vie.

Cette involution, qui va de Touche pas à mon pote (la stigmatisation du racisme français était déjà présente, mais l’immigré ou son descendant était encore un proche) à SOS Racisme (le racisme a disparu, lançons un SOS pour le faire revenir !), aux Indigènes de la République (qui signifie à la fois : «Nous sommes étrangers à “votre” République, mais nous sommes aussi les nouveaux habitants du pays»), a fracturé la société. L’épilogue de cette dérive s’exprime dans une haine qui s’affiche sans vergogne, comme dans le rap de Nick Conrad qui appelle à «pendre les Blancs».

Les autorités françaises ne sont pas les seules à blâmer. En exerçant leur soft power sur l’Hexagone, à travers la propagation de leur obsession racialiste, les États-Unis cherchent à détruire le moule universaliste à fabriquer des Français. Alliance citoyenne, une association qui défend les femmes portant le burkini, et décrivant celles-ci comme des «Rosa Parks musulmanes», a par exemple été financée par George Soros, tout comme l’association «Stop au contrôle au faciès» . Le CRAN (Conseil représentatif des associations noires) a reçu, à plusieurs reprises, des financements de la Fondation Ford, notamment en 2009 à l’occasion de la publication d’une étude sur les discriminations envers les Noirs en France, comme l’a révélé Marianne, qui cite également l’exemple de la banque JP Morgan.

L’Union européenne entend, elle aussi, en finir avec le modèle français. Pour Bruxelles, il n’y a pas d’alternative à l’immigration. Celle-ci est jugée à la fois inéluctable et bénéfique, notamment en raison du vieillissement. En 2004, Jacques Barrot, le vice-président de la Commission européenne, a rédigé une note édifiante :

Reflétant l’importance d’une implication de la société tout entière, l’intégration est définie au niveau européen comme processus dynamique à double sens d’acceptation mutuelle de la part de tous les immigrants et résidents des États membres. Il va de soi que les immigrants comme les citoyens du pays d’accueil doivent pouvoir vivre dans le plein respect de la Charte des droits fondamentaux. À l’heure où la diversité s’accroît en Europe, il est essentiel pour le bien-être public d’adopter des mesures destinées aux sociétés européennes afin de promouvoir la compréhension et la coexistence entre les différentes identités culturelles. L’amélioration de la capacité des institutions publiques à s’adapter à la diversité liée à la migration est indispensable à la suppression des obstacles structurels à l’intégration des immigrants. Parallèlement nous devons associer les médias afin d’améliorer la compréhension de l’immigration, et de souligner son rôle «d’agent fertilisant» de notre culture.

En clair, l’UE incite les immigrés à rejoindre le Vieux Monde «comme ils sont», pour reprendre le slogan d’une célèbre chaîne de restauration rapide. Immigrer, selon la doxa européiste, ne nécessite plus de changer et de géographie et d’histoire; mais consiste à se rendre d’un point A à un point B. Ce qui correspond au projet de Bruxelles, destiné à remplacer des nations ancrées dans une histoire et désireuses de la prolonger par un espace de libre-échange anonyme, une zone duty free.

Enfin, le culte de la repentance joue un rôle important dans la désintégration nationale. On assiste depuis trois décennies en France à une recrudescence des lois mémorielles, celles-ci devant servir à offrir une réparation symbolique aux victimes et à en interdire la contestation. Ainsi, à la loi Gayssot du 13 juillet 1990 (laquelle n’a d’ailleurs nullement empêché et a probablement même facilité l’immonde propagande négationniste du couple Dieudonné-Soral) se sont ajoutées la loi du 29 janvier 2001, reconnaissant le génocide arménien de 1915, la loi Taubira du 21 mai 2001, tendant à la reconnaissance de la traite et de l’esclavage en tant que crime contre l’humanité et, enfin, la loi du 23 février 2005 portant «reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés». Ces lois engendrent une confusion entre l’histoire, la morale et la religion. En démocratie, le Parlement et l’autorité judiciaire n’ont pas à définir la vérité historique, surtout s’ils dépendent de l’émotion au moment de l’apprécier. Chaque fraction de la population est incitée à s’identifier à une communauté aspirant à la sacralisation d’un malheur, qui n’est plus celui de l’humanité, mais le sien propre, le socle de son identité et le titre fondateur de ses droits spécifiques. Dans un article de 2006 intitulé «L’histoire et la loi» et paru dans la revue Études, René Rémond avait repéré les impasses vers lesquelles nous entraînaient ces lois :

Elles procèdent toutes de la même aspiration de communautés particulières, religieuses ou ethniques, à faire prendre en considération par la communauté nationale leur mémoire particulière par l’intermédiaire de l’histoire, qui est prise en otage. C’est contre cette instrumentalisation qui entraîne une fragmentation de la mémoire collective que les historiens ont pris position.

Renan constatait qu’une nation est tissée de souvenirs mais aussi d’oublis communs. Tant que la France restera «l’avant-garde de la mauvaise conscience universelle» (Pierre Nora) et que ses élites continueront de propager le mythe d’une France éternellement coupable, le délitement de la patrie ne pourra que s’accélérer et l’assimilation se gripper.

Conformément à la vision exposée par Condorcet dans ses Cinq Leçons sur l’instruction publique, l’école en France est censée former des citoyens émancipés. L’Éducation nationale a joué un rôle clé dans l’enracinement d’un patriotisme républicain. L’Histoire de France, cours moyen d’Ernest Lavisse, qui faisait référence sous la IIIe République, commençait par cette injonction : «Tu dois aimer la France, parce que la Nature l’a faite belle, et parce que l’Histoire l’a faite grande.» Cette vision n’a plus droit de cité aujourd’hui, et l’école est devenue un laboratoire des lubies idéologiques d’universitaires convertis au «gauchisme culturel» et pour qui la France serait enlaidie par son histoire et nanifiée par la mondialisation. Cela se vérifie dans les cours d’histoire-géographie-éducation civique qui entendent remplacer le « roman national » par un récit postnational destiné à «faire évoluer les mentalités», selon l’expression consacrée. Barbara Lefebvre a très bien décrit cette dérive :

Leur discours prétend penser la complexité de l’histoire dans une vision binaire : dominants/dominés, bourreaux/victimes, vainqueurs/vaincus. La vision téléologique de l’histoire n’est absolument pas la mienne, qui n’est ni au service du progrès ni au service d’une utopie. Quand on enseigne l’histoire, on n’enseigne pas une métaphysique mais une représentation non dogmatique du passé. L’histoire scolaire doit être rigoureuse dans ses contenus, mais n’a pas vocation à faire partager aux élèves les tâtonnements de la recherche. Elle doit contribuer à faire d’eux de futurs citoyens ayant en partage une culture et une histoire communes. Or le commun est disqualifié puisque l’histoire scolaire est l’otage des identités et des mémoires qui clament chacune leurs droits dans une concurrence effrénée, parfois radicale.

Il suffit de se plonger dans les manuels de collèges pour vérifier que l’école aggrave les fractures françaises, en entreprenant une rééducation identitaire, au mépris du réel et du bon sens. Au sujet de l’islam, la présidente du Conseil supérieur des programmes, Souâd Ayada, a révélé que les programmes avaient voulu véhiculer une image positive et sans nuance de l’islam, afin de prévenir la montée de l’islamophobie.

Extrait du livre de Guillaume Bigot, "La populophobie", publié aux éditions Plon

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