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Des rixes à la frontière hongroise.
Des rixes à la frontière hongroise.
©Reuters

Divorce à l'amiable

Fracture Est/Ouest sur les migrants : l’Europe doit-elle tenter de sauver son destin commun ou le moment est-il venu de faire du “conscious uncoupling” comme Gwyneth Paltrow et Chris Martin ?

Alors que l'Europe est confrontée à la première grave crise sécuritaire de son Histoire avec la question migratoire, les divisions apparaissent au grand jour entre les Etats de l'Est et ceux de l'Ouest. La Pologne, la République Tchèque, la Slovaquie et la Hongrie sont les pays les plus réticents à l’accueil des migrants.

Roland Lombardi

Roland Lombardi

Roland Lombardi est consultant géopolitique indépendant et associé au groupe d'analyse JFC-Conseil. Il est docteur en Histoire contemporaine, spécialisation Mondes arabes, musulman et sémitique. Il est membre actif de l’association Euromed-IHEDN et spécialiste des relations internationales, particulièrement sur la région du Maghreb et du Moyen-Orient, ainsi que des problématiques de géopolitique, de sécurité et de défense.

Il est intervenant à Aix-Marseille Université et à Sup de Co La Rochelle – Excelia Group. 

Editorialiste à Fildmedia.com, il est par ailleurs un collaborateur et contributeur régulier aux sites d'information Atlantico, Econostrum, Kapitalis (Tunisie), Casbah Tribune (Algérie), Times of Israel. 

Ses dernières publications notables : « Israël et la nouvelle donne géopolitique au Moyen-Orient : quelles nouvelles menaces et quelles perspectives ? » in Enjeux géostratégiques au Moyen-Orient, Etudes Internationales, HEI - Université de Laval (Canada), VOLUME XLVII, Nos 2-3, Avril 2017, « Crise du Qatar : et si les véritables raisons étaient ailleurs ? », Les Cahiers de l'Orient, vol. 128, no. 4, 2017 et « L’Égypte de Sissi : recul ou reconquête régionale ? » (p.158), in La Méditerranée stratégique – Laboratoire de la mondialisation, Revue de la Défense Nationale, Eté 2019, n°822 sous la direction de Pascal Ausseur et Pierre Razoux.

Il a dirigé, pour la revue Orients Stratégiques, l’ouvrage collectif : Le Golfe persique, Nœud gordien d’une zone en conflictualité permanente, aux éditions L’Harmattan, janvier 2020.  

Ses derniers ouvrages sont intitulés Les Trente Honteuses, la fin de l’influence française dans le monde arabo-musulman (janvier 2020) et Poutine d’Arabie, ou comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (février 2020), aux VA Editions.

Vous pouvez suivre Roland Lombardi sur les réseaux sociaux :  FacebookTwitter et LinkedIn

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Guillaume Klossa

Guillaume Klossa

Penseur et acteur du projet européen, dirigeant et essayiste, Guillaume Klossa a fondé le think tank européen EuropaNova, le programme des « European Young Leaders » et dirigé l’Union européenne de Radiotélévision / eurovision. Proche du président Juncker, il a été conseiller spécial chargé de l’intelligence artificielle du vice-président Commission européenne Andrus Ansip après avoir été conseiller de Jean-Pierre Jouyet durant la dernière présidence française de l’Union européenne et sherpa du groupe de réflexion sur l’avenir de l’Europe (Conseil européen) pendant la dernière grande crise économique et financière. Il est coprésident du mouvement civique transnational Civico Europa à l’origine de l’appel du 9 mai 2016 pour une Renaissance européenne et de la consultation WeEuropeans (38 millions de citoyens touchés dans 27 pays et en 25 langues). Il enseigne ou a enseigné à Sciences-Po Paris, au Collège d’Europe, à HEC et à l’ENA.

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Atlantico : Ce lundi se tenait la réunion entre  des chefs de la diplomatie du groupe de Visegrad (Pologne, République Tchèque, Slovaquie et Hongrie) et leur homologue luxembourgeois - dont le pays préside l'UE - lundi à Prague.  Est-ce que cette première crise sécuritaire montre la fragilité de l'Europe ?

Roland Lombardi : Encore une fois l’Europe démontre qu’elle est un « nain politique » impuissant. Face à la plus grande crise de son histoire, il n’y a eu qu’incohérences et désunion. Les responsables européens sont complètement dépassés et ne maîtrisent absolument pas les évènements. Aucune stratégie, aucune autorité, aucune préparation et encore moins de clairvoyance, alors que cette situation était pourtant prévisible depuis plus de quatre ans et les fameux « printemps arabes » qui ont déstabilisé le Maghreb et le Moyen-Orient.

Avec autant de politiques migratoires que d’Etats membres de l’Union européenne, on assiste depuis à un spectacle véritablement affligeant. De plus, les frontières de l’Europe sont littéralement battues en brèche, niées, violées et enfoncées. Si certains continuent encore à y voir la tolérance et la générosité de l’Europe, beaucoup au contraire n’y voient que sa bêtise et surtout sa faiblesse. Il n’y a qu’à lire la presse internationale (hors Europe) pour s’en convaincre… Imaginez aussi l’image que donne alors cette Europe aux combattants de l’Etat islamique !

Devant la fracture Est/Ouest sur les migrants, quelle solution pour l’Europe ? Doit-elle travailler à sauver son destin commun ou le moment est-il venu de faire du "couscious uncoupling" ?

Guillaume Klossa : Il faut éviter à tout prix de tirer des enseignements rapides des désaccords actuels entre les pays de l'Est et de l'Ouest de l'Union européenne et de parler d'une fracture mortelle Est/Ouest comme certains sont censés le faire. C'est inexact et irresponsable.

La force du projet européen, c'est de créer les conditions d'un dialogue continu pour trouver des solutions à des problèmes dépassant la sphère nationale et souvent complexes, sans jamais que le dialogue soit rompu entre les partis. L'expérience montre que l'émergence de solutions communes prend du temps.

Pensons par exemple à la résolution de la crise financière de 2007, suivi de la crise grecque de 2010, les Européens, en raison notamment de divergences fortes entre les Français et les Allemands et non entre Est et Ouest ont mis près de deux ans pour aboutir à la création du mécanisme de stabilité financière et plus encore pour se mettre finalement sur la création de l'Union bancaire. La dernière crise grecque a plutôt montré des désaccords entre Etats de l'Europe du Nord et les Etats du Sud, mais finalement un mémorandum de compromis a été trouvé.

Plus récemment sur la question, il faut rappeler que c'est la Commission européenne qui a introduit avant l'été l'idée d'une stratégie globale pour gérer le défi migratoire et celle d'une répartition. La quasi totalité des Etats membres a alors réagi contre, France incluse avant de se rallier progressivement à un principe de répartition des réfugiés entre les différents Etats membres. 

Roland Lombardi : Le problème c’est qu’il n’y a pas de politique migratoire européenne commune. Par ailleurs, pourquoi n’y a-t-il pas eu de votes extraordinaires sur le sujet au Parlement européen ? Les sommets, non moins extraordinaires, n’arrivent-ils pas un peu tard ? A présent nous assistons à une véritable fracture Est/Ouest ou plutôt à une fracture entre les pays de l’Est européen et surtout l’Allemagne ainsi que la France. A l'Est nous avons un réalisme basé sur l'inquiétude légitime des autochtones, avec toutes les conséquences qu'on peut imaginer... Et l'Ouest, nous avons les appels d'air, comme la politique des quotas (afin de répartir dans l’Union les 120 000 premiers réfugiés), et l'irresponsabilité basée sur les bons sentiments et la dictature de l’émotionnel, qui n'ont pourtant rien à faire en géopolitique et dans la conduite d’une nation. Notons au passage, qu’à l’Ouest, les craintes, là encore légitimes de la majorité silencieuse, sont totalement ignorées voire même condamnées et fustigées par un matraquage médiatique et idéologique quotidien orchestré par une minorité totalement déconnectée des réalités…

Pourtant, comme je l’écrivais déjà il y a plusieurs mois, la seule solution d’urgence et nécessaire aurait été celle de la fermeté. L’Europe, d’une seule voix, aurait dû interdire catégoriquement l’accès à son sol à tous les réfugiés. Tout en créant et finançant de grands centres d’accueil par exemple en Turquie, en Egypte, en Libye ou sur des îles grecques (cela aurait d’ailleurs évité les drames en mer que nous avons connus depuis). Ainsi, avec l’aide du HCR de l’ONU, les demandes auraient été traitées le plus sérieusement possible afin d’éviter toutes fraudes et afin de différencier les migrants économiques, des vrais demandeurs d’asile et des réfugiés de guerre.

Nicolas Sarkozy, dans sa dernière interview au Figaro, est un des rares responsables politiques français à avoir proposer de vraies solutions courageuses, réalistes et pragmatiques dans ce sens.

Autre chose : pourquoi ne pas obliger les monarchies du Golfe à accueillir, elles aussi, les réfugiés syriens ? Comme je le déclarais dans une précédente interview, ces Etats, qui ont pourtant une grande part de responsabilité dans les crises de la région, « refusent d’ouvrir leurs frontières », de « peur d’être déstabilisés ». Car comme le rappelle une militante saoudienne des droits de l’homme : "la responsabilité première de nos responsables, c’est de protéger leurs peuples"! On croit rêver !

En attendant, il faudrait pourtant que l'Europe soit unie et forte devant ce phénomène sans précédent et c'est malheureusement l'inverse qui se produit. Il ne faudrait pas que les déclarations menaçantes ou les diktats de « l'Ouest » annoncent un « divorce » alors qu'il faudrait comme vous le dites un conscious uncoupling entre les membres de l’Union qui prendrait en compte, enfin, les visions et les positions de « l'Est » mais aussi du « Sud » confrontés à une réalité autre que certains voudraient nous faire croire...

A la veille d’un conseil extraordinaire des ministres de l’intérieur européens, consacré à la crise des réfugiés, mardi 22 septembre 2015, puis d’un sommet tout aussi extraordinaire des chefs d’Etat et de gouvernement le lendemain, les Allemands se montraient optimiste, écartant toute mésentente entre les pays de l’Europe de l’Est et Berlin. De fait, entre les pays d’Europe centrale et le Royaume-Uni hostiles aux quotas, la France, qui s’y est ralliée à contrecœur, l’Autriche, qui soutient Berlin mais s’empresse de lui envoyer les réfugiés qu’elle reçoit, et Bruxelles, où l’on est furieux du cavalier seul allemand depuis trois semaines, l’Allemagne s’est fait peu d’amis.

Roland Lombardi : Les Etats du groupe de Visegrad (Pologne, République Tchèque, Slovaquie et Hongrie) sont en première ligne. Depuis leur sortie de la sphère communiste, le redressement de leurs économies a été difficile et celles-ci restent fragiles. Avec leur intégration à l’Europe, ils sont, depuis des années, des pays d’immigration. Ils connaissent ainsi depuis bien longtemps les corollaires d’une immigration clandestine et sauvage à savoir la délinquance ou le développement du communautarisme. N’oublions pas comment et pourquoi a été élu en Hongrie le nationaliste Viktor Orban… Aujourd’hui, ces pays sont confrontés de plein fouet à cette submersion spectaculaire. Il est normal qu’il y ait des inquiétudes. Pour le coup, les images n’ont pas les mêmes effets qu’en Europe de l’Ouest… Par ailleurs, les populations de l’Est sont témoins quotidiennement de situations que nos médias passent sous silence, comme les dégradations, les violences et même, comme déjà en Grèce, en Italie ou en Espagne, des premières tensions entre autochtones et « migrants ». De plus, les Hongrois, par exemple, sont plus sensibles du fait que 70 % des réfugiés seraient des hommes (chiffres de l’ONU) ou encore des risques, que certains experts évoquent pourtant, d’infiltration de djihadistes parmi l’afflux de réfugiés, comme ces quatre combattants de l’EI arrêtés il y a quelques semaines à la frontière bulgare. Un ministre libanais n’a-t-il d’ailleurs pas annoncé que sur cent réfugiés 2 seraient peut-être des infiltrés ? Peut-on réellement en vouloir aux responsables de ces pays d’être soucieux du sort de leurs nations, de leurs sécurités et de leurs cohésions ?

L’Allemagne, elle, a une vision purement technocratique et mercantile quant à la gestion du problème. Vision clairement personnelle et égoïste par rapport à celle de ses partenaires. D’ailleurs les doutes ou les volontés de ces derniers sont purement et simplement occultés. On dit que l’économie de l’Allemagne va bien mais que sa démographie va mal et qu’elle a besoin de travailleurs. Certes. Mais pourquoi alors ne pas faire appel par exemple aux chômeurs français ou européens en général ? En attendant, depuis quelques jours, face aux dures réalités et surtout, sous la pression de ses services de renseignements et de sécurité, Madame Merkel a tout de même, et finalement, fermé ses frontières...

Quant aux responsables français, c’est toujours et encore la même « politique de gribouille » qu’ils pratiquent. Il est dommage et consternant que la France n’est aucun leadership dans cette crise. Un temps, on refuse les quotas, un autre, sous le coup de l’émotion, on les accepte ! Mais cette politique imposée des quotas ne sera qu’un effet d’appel de plus et surtout, elle n’aura aucun sens puisque avec les accords de Schengen actuels, les « migrants » pourront se rendre librement là où les aides sociales et médicales seront les meilleures…comme en France !

Même s’il a été durement critiqué sur ce point, Nicolas Sarkozy a eu raison d’évoquer « les risques de désintégration de la société française ». Faut-il rappeler à certains (ir)responsables français que la France compte 5 millions de chômeurs, près de 8 millions de pauvres, environ 150 000 SDF et que les déficits publics sont gigantesques ? Faut-il leur rappeler que la France, qui accueille environ 200 000 personnes chaque année sur son sol, n’est plus en capacité d’intégrer des arrivées massives supplémentaires ? Faut-il leur rappeler que la société française est fracturée et que « le vivre ensemble » n’existe plus que dans leurs rêves ? Faut-il leur rappeler aussi la ghettoïsation de certains quartiers, les tensions identitaires et religieuses grandissantes, les attentats de janvier dernier et toutes les autres tentatives d’attentats depuis ? Faut-il leur rappeler encore, les milliers de Français partis faire le djihad au Moyen-Orient, les 20 000 salafistes présents en métropole, les « 5 000 personnes dangereuses » présentes en France (de l’aveu même du premier ministre) ? Faut-il leur rappeler enfin, qu’il n’y a toujours pas d’Islam de France et que l’intégration à la française est un échec ?

A trop vouloir ignorer les craintes d’un peuple, celles-ci peuvent malheureusement se transformer en colère soit dans les urnes ou pire dans les actes et ce, à plus ou moins long terme...

Les technocrates et certains dirigeants européens devraient alors méditer ce truisme historique : les guerres civiles naissent principalement toujours dans des pays où l’homogénéité ethnique, culturelle et religieuse n’existe plus !

A ce stade, il faudrait un électrochoc pour faire revenir nos dirigeants à une froide raison digne des grands hommes d’Etat... Malheureusement, si un ou plusieurs « réfugiés » venaient à commettre un attentat… celui-ci serait alors sanglant...et les conséquences seraient catastrophiques.

 

 

Qu'est-ce qui différencie les états de l'Est et ceux de l'Ouest ? Pourquoi ne sont-ils pas sur la même longueur d'ondes ?

Guillaume Klossa : Aujourd'hui, près d'une vingtaine d'Etats de l'UE en reconnaissent le sens, notamment ceux qui ont des traditions d'accueil et des traditions d'ouverture aux migrants non européens, ce qui est le cas notamment de l'Italie, de l'Espagne, de la France ou du Royaume-Uni. Bien sûr, c'est culturellement plus compliqué pour les pays n'ayant pas ces traditions et donc où beaucoup de pédagogie est nécessaire. De plus, ils ne possèdent pas les structures d'accueil nécessaires.

En effet, il faut rappeler que la France sait gérer ce genre d'événements. En effet, dans les années 1930, suite à la guerre en Espagne, 100.000 personnes sont arrivées en France en pleine préiode de crise. Et le pays a alors su gérer cet afflux. Elle a l'expérience et le vécu.

A court terme, ce qui est important, c'est de poser les conditions d'une analyse et d'une compréhension communes du défi migratoire, ce qui n'a pas été fait et rend plus difficile l'émergence de solutions acceptées par tous les Etats membres. C'est au Conseil européen et à la Commission européenne de s'engager dans cette voie.

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