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FED, BPC, BCE : comment les banques centrales contre-attaquent face aux initiatives des géants du web
©GEORGE FREY / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

L'Empire contre-attaque

FED, BPC, BCE : comment les banques centrales contre-attaquent face aux initiatives des géants du web

Alors que la FED vient d'annoncer qu'elle allait créer son propre système de paiement en temps réel, la Banque populaire de Chine a déclaré que sa monnaie numérique nationale était opérationnelle.

Michel Ruimy

Michel Ruimy

Michel Ruimy est professeur affilié à l’ESCP, où il enseigne les principes de l’économie monétaire et les caractéristiques fondamentales des marchés de capitaux.

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Atlantico : La Federal Reserve a annoncé la semaine dernière qu’elle allait créer son propre système de paiement en temps réel, « FedNow », qui devrait sortir en 2023 ou 2024. Ce système offrirait une alternative au système existant, développé par la Clearing House Payments Company. De l’autre côté, la Banque populaire de Chine parle de la création d’une « cryptomonnaie ». S’agit-il pour ces deux institutions de reprendre le contrôle sur les échanges financiers dans un contexte où les entreprises veulent contourner ce contrôle ?

Michel Ruimy : L’infrastructure américaine des transactions de paiement de détail est aujourd’hui, aussi surprenant qu’il n’y paraît, à la traîne par rapport à d’autres pays : le système actuel de paiement interbancaire ne fonctionne pas les week-ends et les paiements peuvent prendre encore plusieurs jours pour être effectivement crédités au compte du bénéficiaire. Cette vétusté contraste avec les nombreuses offres numériques de transferts d’argent entre particuliers portées par les « fintech » et les géants du web comme Paypal, qui a racheté l’application Venmo. Cette application a été massivement adoptée par les « millennials » américains au point de devenir un verbe : Je te venmo 20 dollars pour le dîner ! 

C’est pourquoi la Federal Reserve, qui a en tête le projet de cryptomonnaie Libra de Facebook, va, grâce à la technologie, moderniser son système de paiement et mettre en place un nouveau réseau. Son dispositif permettra le transfert quasi instantané des fonds jour et nuit, les week-ends et les jours de la semaine. En offrant une deuxième option sur le marché qui permettrait de réduire les coûts et d’améliorer l’efficacité, l’un des objectifs de la banque centrale américaine est de réduire la vulnérabilité du système financier en créant une résilience par la redondance. 

Cette avancée, à première vue bénéfique pour tout le monde, ne fait toutefois pas l’unanimité. Les grandes banques (Bank of America, Citigroup, US Bancorp, JP Morgan…) avaient fait du lobbying pour empêcher qu’elle ne développe le nouveau système de paiement au motif qu’un système concurrentiel ralentirait fortement le déploiement des paiements plus rapides et que certaines banques de plus petite taille attendraient probablement que la banque centrale lance son système pour adopter cette nouvelle technologie. 

Quant à la Chine, elle a déclaré que sa monnaie numérique nationale était opérationnelle. Contrairement aux cryptoactifs classiques, celle-ci sera entièrement sous le contrôle du gouvernement. 

D’autres pays (Iran, Venezuela) ont déjà eu la même démarche afin de se protéger des sanctions économiques américaines et tenter de diminuer la dépendance de leur économie au dollar. Mais, la Chine poursuit un objectif plus ambitieux. Le pays va également développer sous forme d’application mobile un portefeuille virtuel qui permettra de convertir des yuans en cryptoactifs. Si, à terme, le pays souhaite utiliser cette monnaie numérique pour remplacer les espèces en circulation sur son territoire, l’État chinois devrait en profiter pour accentuer la surveillance de la population et demander aux banques de l’informer sur l’identité des individus demandant un crédit via cette cryptomonnaie.

Au-delà de ces initiatives, on peut donc observer le retour des autorités dans un domaine en pleine expansion, qui touche à la souveraineté monétaire.

La BCE surveille très activement la création de la monnaie Libra annoncée par Facebook. Au-delà de la question des risques financiers associés à la volatilité des cryptomonnaies, quels problèmes démocratiques posent la création de ces monnaies « privées » ? 

L’essentiel de l’histoire de la monnaie à travers les siècles est, de manière succincte, l’histoire d’une appropriation très progressive, par l’État, de cette institution qui, à l’origine, était une création spontanée. Cette appropriation s’est faite au prix, d’une part, d’une réduction croissante de la liberté des utilisateurs des monnaies et des services bancaires, et, d’autre part, de désordres monétaires de plus en plus importants, conduisant eux-mêmes à une intervention croissante des États dans ce domaine.

Cette évolution a été extrêmement progressive. Les États ont conféré des privilèges à certaines banques, par la suite consacrées banques centrales et prêteurs en dernier ressort. Au XXème siècle, l’activité de production monétaire dévolue aux banques commerciales à travers le mécanisme du crédit, mais finement piloté par les banques centrales, a permis aux États d’essayer d’orienter autant que possible l’activité économique et de financer le poids croissant des États Providence. Ce pouvoir s’est traduit par une tendance inflationniste généralisée et inédite, conduisant ensuite souvent à des politiques de stabilisation aux conséquences économiques et sociales douloureuses, puis à un cercle vicieux de politiques de « relance » et de « stabilisation ».

Une des motivations des créateurs de cryptoactifs est de libérer les populations de ces travers. Les utilisateurs de monnaie peuvent choisir librement les monnaies les mieux à même de répondre à leurs besoins. Exactement comme cela a longtemps été le cas dans de nombreuses régions du monde et à de nombreuses périodes de l’histoire !

Ces cryptomonnaies pourront-elles, dès lors, un jour, concurrencer les monnaies émises par les banques centrales, et ainsi influer sur la politique monétaire et sa transmission ? Qu’en sera-t-il demain, avec l’amélioration des algorithmes ? Dans les économies contemporaines, la politique monétaire reste un outil de politique publique pour influencer le niveau des taux d’intérêt en pilotant l’évolution de la masse monétaire. Elle poursuit divers types d’objectifs macro-économiques selon les pays (maîtrise du niveau général des prix, activité économique, etc.). Cet outil est totalement inopérant avec des cryptoactifs émises de manière décentralisée par un algorithme dont les concepteurs et la communauté ont décidé des caractéristiques. C’est donc un pan majeur des politiques publiques qui pourrait être remis en question.

Pour les économistes qui croient dans l’efficacité des politiques monétaires pour stabiliser l’économie - opinion largement dominante aujourd’hui -, c’est une évolution extrêmement préoccupante. En revanche, elle est positive pour ceux qui estiment que le monopole de l’émission de la monnaie par la puissance publique a eu des effets économiques globalement négatifs. De leur point de vue, les manipulations monétaires effectuées par les banques centrales sont la cause principale des cycles économiques, avec leur succession de phases de croissance artificielle et de crises aux conséquences dévastatrices.

Il n’en demeure pas moins que trois défis doivent être relevés par ces supports : l’offre de cryptoactifs devrait tout d’abord intégrer le fait qu’elle est un instrument capable d’affecter l’économie. Ensuite, elle devrait prendre en compte la possibilité des crises de liquidité et agir comme prêteur de dernier ressort. Enfin, il faudrait instaurer un système de contre-pouvoir afin de rendre l’émetteur de cryptoactifs, comptable de l’intérêt collectif, ce qui paraît difficile, les supports étant émis de manière automatique et privée.

Pour ces raisons, les devises officielles contrôlées par les banques centrales indépendantes semblent encore, à ce jour, être un dispositif de loin supérieur aux cryptoactifs pour remplir les fonctions d’une monnaie. 

A quels défis sont confrontés les Etats face aux risques de perte de « souveraineté » monétaire ?

Rappelons que le statut de monnaie suppose de remplir trois fonctions : moyen légal d’échange, instrument de mesure de la valeur et réserve de valeur. Or, aujourd’hui, les cryptoactifs se rapprochent plus des actifs spéculatifs que d’une monnaie, principalement en raison de leur volatilité, conséquence de l’inélasticité de leur offre. Cette caractéristique limite actuellement la généralisation de leur utilisation comme moyen d’échange.

De plus, les risques que font peser les cryptoactifs sur le système financier proviennent essentiellement de l’absence de créance sous-jacente, de leur nature, en partie, non réglementée et de l’inexistence de structure de gouvernance officielle. Les effets de la contagion peuvent également se transmettre à l’économie réelle.

Ainsi, même si le cours légal existera probablement encore longtemps, elle crée une situation qui n’était pas prévue par les autorités monétaires et dont les conséquences sont encore difficiles à mesurer. Cette concurrence, encore embryonnaire, est appelée à se développer. N’oublions pas que si les inventeurs des cryptoactifs avaient demandé l’autorisation pour le faire, elle ne leur aurait jamais été accordée. C’est ce qui explique l’explosion d’innovations observées dans ce secteur. Chacun peut s’approprier la technologie et la compléter, ce qui ouvre, au domaine de la monnaie, un potentiel d’innovations qui lui était auparavant totalement interdit.

Or, de récents évènements ont montré que de grands acteurs et plateformes du numérique étaient exposé aux attaques informatiques. Ils ont traduit l’impuissance des clients lorsque la sécurité des serveurs ne dépendait que de mesures de sécurité prises, dans le meilleur des cas, par une entreprise sur laquelle leur Etat n’a aucun pouvoir d’assistance, ni de sanction. 

L’entrée dans un âge où la cybersécurité devient une question quotidienne rend de plus en plus crucial l’enjeu de la « souveraineté numérique », qui peut être entendue comme la capacité d’un pays ou d’un continent à se doter de ses propres infrastructures de cœur de réseau et à réduire sa dépendance à l’égard d’acteurs extérieurs à sa zone. 

La souveraineté numérique constitue, avant tout, un moyen pour les états et les citoyens de reprendre le contrôle sur la manière dont sont utilisés et protégés les canaux de communication à l’importance vitale pour la stabilité économique et sociale. Les risques de dépendance à l’extérieur sont aussi illustrés par les récents scandales portant sur la manipulation des réseaux sociaux dont de nombreux régions du monde ont été victimes. 

Aujourd’hui, de manière schématique, le seul moyen vraiment efficace d’empêcher l’utilisation d’une cryptoactif serait de bloquer tout accès à l’Internet. Mais les éventuelles interdictions légales ralentiront leur essor, pourront faire chuter les cours mais se traduiront rapidement par un déplacement des acteurs et des capitaux vers des zones géographiques plus accueillantes et vers d’autres cryptoactifs plus adaptées techniquement. Les régulations excessives auront aussi pour effet de faire basculer dans le « marché noir » une plus grande proportion d’activités économiques.

Propos recueillis par Augustin Doutreluingne.

 

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