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©WIN MCNAMEE / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP

Bilan globalement positif ?

Etats-Unis : les démocrates sauraient-ils ne pas jeter la part positive du bilan de Donald Trump avec l’eau du bain républicain ?

Donald Trump semble en recul par rapport à Joe Biden dans les sondages. Le personnage est largement controversé et son image encore plus écornée par les évènements des derniers jours. Mais plusieurs experts dressent un bilan positif de son administration à la veille des élection.

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont

Barthélémy Courmont est maître de conférences à l’Université catholique de Lille, et directeur de recherche à l’IRIS, où il est en charge du programme Asie-Pacifique. Il dirige la collection Asia Focus à l’IRIS, et a publié de nombreux ouvrages, dont L’énigme nord-coréenne, aux Presses universitaires de Louvain, 2015.

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Atlantico : Quels sont éléments du mandat de Donald Trump à porter à son crédit ? Dans quelle mesure la crise du Covid-19 les remet-elle en question ?

Barthélémy Courmont : Il faut d'abord rappeler que le retard de Donald Trump dans les sondages face à Joe Biden était prévisible, même avant la crise du Covid-19, tant le locataire de la Maison-Blanche paye son attitude clivante pendant les quatre dernières années. La crise sanitaire n'a fait qu'amplifier un phénomène qui était déjà perceptible il y a plusieurs mois. Rappelons par ailleurs que la popularité de Donald Trump n'a jamais passé la barre des 50% pendant son mandat, fait rarissime et significatif du peu d'écho qu'il reçoit en dehors de sa base électorale. C'est surtout quand on regarde de plus près les tendances politiques dans certains Etats, qui seront décisifs - rappelons ici que le scrutin à échelle nationale n'a qu'une valeur indicative aux Etats-Unis, ou le vainqueur dans un Etat remporte l'intégralité des grands électeurs, même si son écart avec son rival est de quelques voix. Parmi ces Etats, on compte la Floride, la Pennsylvanie, l'Ohio, le Michigan, le Winsconsin, la Caroline du Nord et l'Arizona. Tous ces Etats ont voté pour Trump en 2016, et le président sortant est en grande difficulté dans tous à l'heure actuelle. S'y ajoute le Texas, bastion républicain depuis des décennies qui montre un resserrement très net dans les sondages. Si chacun des deux candidat confirment dans tous les autres Etats les résultats de 2016 (ce qui est quasi certain, surtout pour Biden), le candidat démocrate n'aura besoin que de deux Etats dans la liste précédente, voire un seul si c'est le Texas. Mathématiquement, une victoire de Donald Trump est plus que compromise, et la crise du Covid-19 ne vient pas l'aider à reprendre un avantage qu'il a perdu depuis longtemps.

Le style de Donald Trump est au cœur de cette campagne, et divise une Amérique rurale et dans des zones désindustrialisées (la rust belt) plutôt républicaine à une Amérique urbaine, à majorité démocrate. Ce style est également l'objet d'un rejet très fort de l'establishment, démocrate bien sûr, mais aussi républicain, si on regarde par exemple le clan Bush, George W. pouvant désormais être présenté comme un anti-Trump déclaré, ou encore le regretté John McCain, mais aussi Mitt Romney - et donc les trois derniers candidats républicains à une élection présidentielle, excusez du peu! Les récents propos de James Mattis montrent que même dans les anciens membres de l'administration Trump, on trouve désormais des voix qui critiquent ouvertement le style du président. A titre personnel, je n'ai pas souvenir d'un ancien ministre trouvant des mots aussi durs pour attaquer le président auprès duquel il a travaillé, de surcroît cinq mois avant une élection à haut risque. On passe aussi sur le rejet dont Trump fait l'objet à l'extérieur des Etats-Unis, en Europe en particulier. Ces sentiments très forts, peut-être parfois exagérés, ont effectivement pour conséquence de masquer le travail de l'administration Trump. C'est un peu le contraire de Barack Obama, président très apprécié en dehors des Etats-Unis et respecté pour son intelligence, ce qui masqua un bilan somme toute assez modeste. Il y a un effet Trump qui est aveuglant en ce qu'il dissipe tout jugement objectif sur son action. Certes, sa politique étrangère n'est pas une réussite, à l'exception peut-être de l'opportunité, qui reste à confirmer, de la main tendue avec la Corée du Nord. Après tout, Trump restera le premier président américain en exercice à avoir posé le pied en Corée du Nord, et il faut lui reconnaître un pragmatisme qui a rendu possible une poignée de mains historique avec Kim Jong-un. C'est cependant sur les questions de politique intérieure que cette administration a concentré ses efforts, avec d'importantes créations d'emplois - même si on peut disputer la "solidité" de ces emplois et une réindustrialisation qui produit de la croissance à court terme, et avec une politique de protectionnisme commercial visant à réduire la dépendance à l'égard de la Chine. Là aussi, et Trump fut d'ailleurs le premier à le reconnaitre, la guerre commerciale avec Pékin a commencé bien avant son arrivée à la Maison Blanche, mais elle a atteint des sommets, et il faut reconnaître à Trump un courage dans la façon d'aborder ce sujet difficile que n'ont pas eu ses prédécesseurs.

Le bilan de l'administration Trump n'est donc pas si mauvais que cela, ou plus exactement il n'était pas si mauvais il y a encore quelques semaines, et le président-candidat souhaitait d'ailleurs faire campagne sur son bilan, avec comme slogan "Keep America Great". Mais la réalité est souvent cruelle, et le Covid-19 a balayé tous les efforts en faveur de l'emploi notamment, et quand Trump se présentera devant les électeurs en novembre, il y a de fortes probabilités que le taux de chômage américain sera le plus élevé de l'histoire de ce pays. Une crise sanitaire gérée avec un amateurisme qui tutoie les sommets, une crise économique historique, une crise identitaire désormais avec l'affaire George Floyd… La question n'est plus désormais de savoir quelles sont les chances de Trump, mais s'il restera quelque chose du trumpisme.

Il n'en demeure pas moins que les recettes de Trump ont porté leur fruits. Les Démocrates sont-ils en mesure de s'en inspirer pour vaincre lors du prochain suffrage ?

Avec le Covid-19, on ne peut plus dire que les recettes de Trump ont porté leurs fruits, car il se trouvera toujours des voix pour rétorquer que c'est précisément cette gestion de l'Amérique pendant quatre ans qui a été à l'origine de l'abîme de la Maison Blanche dans la réponse à cette crise, là où d'autres pays se montrent infiniment plus performants, y-compris en Europe (que Trump qualifiait, dans ce qui semble appartenir à une autre époque, de "nouvelle Chine" quand le vieux continent voyait le nombre de malades augmenter à grande vitesse). On ne peut pas juger le résultat de politiques économiques sur deux ou trois ans, d'autant que la conjoncture était favorable. On peut modérer les critiques et distinguer le personnage Trump et la politique qu'il mena, mais on ne peut pas non plus s'appuyer sur quelques indicateurs, qui sont par ailleurs discutables et discutés, pour parler de recettes qui ont porté leurs fruits.

Par ailleurs, et même sans le Covid-19, cette élection n'a rien à voir avec l'économie. Son slogan pourrait même être, pour inverser la formule de Bill Clinton en 1992, "it's not only the Economy, stupid!". Trump a voulu tout ramener à sa personne, l'élection de novembre est donc un référendum pour ou contre lui. Et si sa base électorale reste motivée et mobilisée - on verra cependant au Texas, où l'industrie pétrolière est proche de la banqueroute - il n'est jamais parvenu à rallier autour de lui d'autres électeurs. En d'autres termes, les Démocrates ont juste besoin de mobiliser leurs troupes - ce qui fut rarement aussi facile - et de s'assurer qu'ils n'abandonneront pas par arrogance certains Etats comme le Michigan ou le Wisconsin, où Madame Clinton n'avait même pas fait campagne il y a quatre ans. C'est dans ces deux Etats, démocrates depuis des décennies mais où la faible mobilisation démocrate a profité à Trump, que l'élection de 2016 s'est jouée, ne l'oublions pas. Dès lors, pas besoin de reprendre des éléments de langage de Trump, l'objectif étant au contraire de concentrer toutes les attaques sur sa personne et ce qu'il incarne, pas sur sa politique.

Bien entendu, il s'agit là de manœuvres électorales. Et dans le cas d'une victoire de Joe Biden en novembre prochain, il va de soi que certaines "formules" de Trump seront reprises par les Démocrates. Je pense en particulier au rapport de force avec Pékin, qui fait consensus dans la classe politique américaine plus qu'il ne divise, et sur lequel les Démocrates ont prouvé, à l'époque d'Obama, qu'ils pouvaient aussi se montrer entreprenants (pensons au partenariat trans-Pacifique, qui n'était rien d'autre qu'une déclaration de guerre commerciale à Pékin). Les styles sont très différents, et les manœuvres parfois aux antipodes, mais les objectifs restent les mêmes, et compte-tenu de l'état de l'économie américaine, le prochain président aura intérêt à resserrer les rangs et initier des politiques bipartisanes plutôt qu'à se lancer dans une guerre culturelle sans lendemain. Tout dépendra aussi du résultat des élections législatives, puisque la Chambre des représentants sera renouvelée (les Démocrates y sont majoritaires depuis deux ans) de même qu'un tiers du Sénat (où les Républicains ont la majorité). Sans faire de mauvais pronostic, disons que les Démocrates partent avec un léger avantage, mais tout dépendra de l'attitude des élus du parti républicain, dont il est probable qu'un nombre important prenne ses distances avec Trump pour tenter de sauver une élection locale.

Pour quelle raison ces éléments n'apparaissent-ils pas dans la Campagne de Joe Biden ?

Joe Biden n'aura pas besoin de programme pour remporter l'élection de novembre prochain. C'est même en l'absence de programme qu'il a le plus de chance de devenir président des Etats-Unis, focalisant la campagne sur le bilan de l'administration Trump et, plus encore, sur le profil du président sortant. Il n'est ainsi pas dans son intérêt de chercher à proposer un programme qui sera, de toute façon, insuffisant pour répondre à la crise dans laquelle se trouvent les Etats-Unis. Cela lui va finalement très bien, quand on sait les gaffes qu'il accumule, et c'est une pratique assez courante finalement. On constate par exemple que le moment qui a fait basculer la campagne en 2016 en faveur de Trump correspond aux petits problèmes de santé qu'a rencontrés Hillary Clinton. Pendant plusieurs jours, les médias se sont focalisés sur elle, et Trump avait même disparu des radars. Parfois le silence et la mise en retrait peuvent s'avérer de redoutables stratégies électorales, là où trop parler vous expose. Trump est actuellement seul en campagne, sans adversaire, et avec tant d'opposants à la fois.

Il ne faut pas non plus oublier le rôle très important de Barack Obama dans la campagne démocrate, l'ancien président étant même actuellement plus visible que son ancien vice-président. La stratégie des Démocrates est très simple: voter pour Biden, c'est voter pour Obama.

Enfin, un exercice de communication politique élémentaire: peut-on imaginer un candidat faire campagne en expliquant qu'il va poursuivre, même partiellement, le travail du candidat qu'il prétend déloger? Biden est un gaffeur, mais ce n'est pas un imbécile, et sa très longue expérience de la vie politique lui permet d'éviter de tels écueils. Si Biden veut devenir en janvier prochain le plus vieux président de l'histoire des Etats-Unis lors de son investiture, il a tout intérêt à diabolise Trump et à jouer la carte du Covid-19 pour montrer que le bilan de son adversaire est très négatif.

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