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Et si l’Otan perdait une guerre prochaine contre la Russie… c’est en tous cas le scénario d’un think tank américain
©Reuters

Risk

Et si l’Otan perdait une guerre prochaine contre la Russie… c’est en tous cas le scénario d’un think tank américain

Il faudrait à peine trois jours pour que l'armée russe envahisse les pays baltes, c'est le scénario catastrophe que prévoit un think tank américain, en dépit des forces de l'OTAN en présence... C'est pourquoi la Suède a décidé de remilitariser une vieille base stratégique de la Guerre Froide, située sur l'île de Gotland, à quelques kilomètres de ses côtes.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est titulaire d'un doctorat obtenu à Sorbonne Université en collaboration avec l’INSEAD - Campus de Fontainebleau (décembre 2016). Son analyse au sein de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) porte sur la psychologie politique et les acteurs de la politique étrangère de la Chine et des États-Unis en Eurasie.

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Atlantico : Pour contrer la menace russe, la Suède a récemment pris la décision de remilitariser l'ile stratégique de Gotland, une ancienne base frontalière pendant la guerre froide. Quelle est la réalité de la menace militaire russe vis-à-vis des pays baltes ? Peut-on déterminer les intentions de Moscou dans la région ?

Michael Lambert : La Russie est actuellement la principale menace qui pèse sur les pays-Baltes, loin devant le réchauffement climatique ou bien même la fuite démographique.

Historiquement, les pays-Baltes ont du se rattacher à l’URSS en raison de la présence de l’Armée rouge, mais ces derniers sont culturellement Occidentaux et même Nordiques pour l’Estonie, ce qui explique les tentatives de russification pendant la période communiste, afin d’éliminer l’héritage Européen et notamment Luthérien. Aujourd'hui, la présence russophone est palpable en Estonie ou ils représentent plus de 24% de la population, et ces derniers ne partagent ni la tradition luthérienne et peinent à apprendre la langue nationale. La présence des russophone n’est pas un problème économique ou politique, mais davantage un obstacle à l’affirmation de l’identité Nordique de l’Estonie. 

Une situation similaire s’observe en Lituanie, ou la minorité russophone pose plusieurs problèmes car moins sceptique vis-à-vis du danger que représente la Russie pour la sécurité sur le continent. Il semble pertinent de noter que la minorité russophone dispose cependant de meilleures conditions de vie au sein de l’Union européenne par rapport à en Russie, ce qui explique en grande partie la réticence des russophiles à vouer une allégeance totale à Moscou. 

Malgré cela, les minorités russophone constituent un problème majeur pour la stabilité régionale en raison de leur potentielle instrumentalisation par le Kremlin. En effet, les évènements en Ukraine en 2014 mettent en avant le fait que le Kremlin dispose désormais des techniques dite de “Guerre hybride”, et celles-ci permettent de contourner l’application de l’Article 5 du Traité de Washington et donc une intervention de la part de l’OTAN. 

Les experts à Bruxelles savent que le processus de Guerre hybride naît avec les divergences entre les minorités ethniques, ce qui amène donc à penser que la Russie pourrait envisager d’utiliser le même processus en Estonie ou en Lituanie, ce qui aurait pour conséquence de directement nuire à la stabilité en Union européenne, dans la Zone euro et au sein de l’OTAN, et ce sans que les Occidentaux ne puissent réagir.

Dans l’espace Balte, les intentions de Moscou sont dès lors limpides, il est question de vouloir donner naissance à une potentielle guerre civile afin de pouvoir re-définir la carte établie au moment de la chute de l’URSS. La Russie pourrait ainsi affaiblir la Lituanie pour permettre de relier par la suite l’enclave de Kaliningrad au reste de la Fédération. 

Moscou pourrait également utiliser le motif d’une guerre civile pour militariser Kaliningrad et ce en y disposant des armes nucléaires à moins de 600kms de Berlin en prétextant qu’elle souhaite se prémunir en cas de dégénérescence d’un potentiel conflit qu’elle aurait elle-même engendré.

La menace russe est tangible car la mer Baltique regroupe les pays les plus avancés au sein de l’Union européenne. Dans une perspective statistique, les pays du Nord sont les moins corrompus, les plus avancés sur le plan technologique, et incarnent un exemple à suivre en matière de respect des Droits de l’Homme et de la femme pour les pays du Sud de l’Union. 

L’objectif de Moscou est dès lors de parvenir à affaiblir l’espace Nordique, notamment les Pays-Baltes, tant pour rattacher les minorités russophone à la Fédération que pour tenter de regarder un contrôle militaire en mer Baltique. Cela permettrait également de prendre une forme de revanche sur des pays comme l’Estonie qui, malgré une taille modeste, est devenue leader dans les domaines de la cyber-défense et cyber-sécurité. 

Selon plusieurs scénarios élaborés par un think tank américain, les forces armées russes postées en périphérie des pays baltes seraient en mesure d'en envahir les capitales en moins de trois jours. Quel est l’état des forces de l’OTAN dans la région des pays Baltes ? Sont-elles suffisantes comparé à la capacité militaire russe ?

Sur un plan purement militaire, la Russie est apte à envahir l’ensemble des pays Baltes en moins de 24 heures, mais cette approche militaire classique, qui n’use pas de la Guerre hybride, serait totalement incohérente. 

Dans un premier temps, un simple état des lieux permet de constater que la supériorité totale de la Russie en nombre d’hommes, de chars, d’avions de chasse de 4ème et 5ème générations. Abstraction faite de la cyber-défense Estonienne, tous les paramètres donnent la Russie gagnante sur terre, mer et air, non sans oublier que Moscou est une puissance nucléaire, ce qui n’est pas le cas des pays Baltes. Mais malgré cela, une occupation directe de la part de la Russie aurait pour conséquence de mener à l’application de l’Article 5 du Traité de Washington qui stipule qu’une agression envers un pays membre de l’OTAN, ce qui est le cas de tous les pays Baltes, reviendrait également à rentrer en guerre avec les Etats-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, la France ou encore l’Allemagne. En cas de conflit avec les Etats-Unis, les Russes seraient probablement en déroute après quelques semaines, sans oublier les conséquences diplomatiques lourdes pour le pays. C’est la raison pour laquelle les pays Baltes ont décidé d’intégrer l’OTAN en même temps que l’Union européenne en 2004, ce qui leur confère l’assurance d’une protection contre le Kremlin. 

Dans un deuxième temps, si l’on se concentre sur les forces en présence dans cet espace, ces dernières restent insuffisantes en cas d’attaque de la part de la Russie. 

Les Etats-Unis ont récemment envoyé des drones MQ1-Predator en Lituanie, ainsi que des F-22 (avion de chasse de 5ème génération) en Allemagne, avant de les disposer en Pologne. Ces forces sont insuffisantes mais peuvent retarder la progression de l’Armée russe. Il semble pertinent d’ajouter qu’une attaque contre l’Estonie amènerait sans doute l’Armée polonaise à intervenir, sachant que celle-ci dispose de systèmes anti-aérien, et de nombreuses troupes au sol. 

Une attaque de la Russie engendrerait donc des cyber-attaques en provenance de l’Estonie, une mobilisation de l’ensemble des pays Baltes, une intervention de la part de la Pologne, et des conséquences sur les plans économiques et diplomatiques assez lourds. En conséquence, la Guerre hybride semble être la seule alternative dont dispose la Russie pour le moment, et ce malgré sa supériorité militaire absolue.

En prenant la décision de se ré-armer et de remilitariser l'ile de Gotland, la Suède – qui se rapproche progressivement de l'OTAN – ne risque-t-elle pas de communiquer des dangereux signaux à la Russie ? Comment ceux-ci pourraient être interprétés, particulièrement dans un contexte de méfiance généralisée ?

La Suède et la Finlande se rapprochent aujourd'hui de l’OTAN, mais cette coopération peut également s’interpréter de plusieurs manières. Le renforcement des relations OTAN-Suède et OTAN-Finlande atteste possiblement du souhait de nouer des relations plus fortes avec certains membres de l’Union européenne qui sont aussi membres de l’OTAN ainsi qu’avec les autres pays Scandinaves. Dans la pratique, les pays du Nord de l’Europe, membre de l’OTAN ou non, participent déjà à des entrainements militaires au sein de la NORDEFCO. La participation dans l’OTAN peut dès lors s’interpréter comme un souhait de rapprochement avec un partenaire comme la Norvège ou l’Islande.

Pour ce qui concerne la re-militarisation de l’Ile de Gotland, cette attitude pourrait en effet s’interpréter comme une forme de préparation en vue d’un conflit avec la Russie. En réalité, il est ici avant tout question de montrer que la Suède ne reste pas insensible aux évènements survenus en Géorgie en 2008 et en Ukraine en 2014, et ainsi adresser un signal modéré à Moscou. 

L’Armée suédoise ne dispose actuellement pas des capacités nécessaires pour lutter contre l’Armée russe, mais cette remilitarisation montre une certaine capacité de réponse en cas d’attaque. Un conflit entre ces deux pays serait pour le moins atypique dans la mesure ou les deux philosophies militaires sont antagonistes. L’Armée suédoise est moderne, avec du matériel high-tech et dispose d’une excellente organisation et sait faire preuve de polyvalence, mais elle reste de taille modeste. L’Armée russe pourrait alors jouer sur le nombre, mais ses équipements sont désuets et souvent hors-d’âge, remontant souvent à l’époque soviétique. Le résultat d’un conflit ouvert serait pour le moins révélateur de la réelle puissance du Kremlin, qui jusqu'à présent à même du mal à lutter contre des pays comme la Géorgie, en atteste le fiasco des interventions aériennes en 2008.

Néanmoins, en dépit de relations tendues entre les pays de l'Ouest et la Russie, ne faut-il pas voir dans ce rapport américain une volonté de "se faire peur" ou de réenclencher de vieilles mécaniques de guerre froide ? Quels sont, concrètement, les risques que courent les pays Baltes ?

La menace Russe est sérieuse et ce pour plusieurs raisons. En premier lieu, l’économie  Russe est en chute libre, avec une corruption qui prolifère dans toutes les administrations, un GINI qui s’apparente à celui d’un pays en voie de développement, une production agricole archaïque et un complexe industriel hors-d’âge. Pour compléter le tout, la Russie n’attire pas les investisseurs internationaux et connait une compétition accrue de la part de la Chine pour la vente d’armes, le seul secteur performant avec celui des énergies fossiles. En conséquence, la légitimité du gouvernement Russe repose actuellement sur le fait de faire croire aux citoyens que l’ensemble de leurs problèmes viennent de l’extérieur du pays. Une telle situation incite à générer un conflit afin de pouvoir faire passer des réformes extrêmes et de maintenir la population Russe dans un Etat d’ignorance tout en la coupant du reste du monde. 

Le rapport Américain ne prend pas en compte le principal danger, qui est la mise en place du processus de Guerre hybride. Un deuxième risque étant la cohésion entre les membres de l’OTAN en cas de guerre avec Moscou. Ainsi, une attaque contre l’Estonie amènerait-elle réellement les Etats-Unis à envisager jusqu’à l’usage d’armes nucléaires tactiques pour s’imposer ? L’expérience de 2008 en Géorgie semble au contraire avoir montré les limites de l’engagement militaire Américain en cas de réponse de la part de la Russie. 

Autrement, le rapport a essentiellement pour objectif d’inquiéter les Européens pour les inciter à investir dans le secteur militaire car le budget pour l’OTAN ne cesse de diminuer (à peine 35% du total pour l’Europe contre 65% pour les USA). S’il apparait comme évident que la Pologne n’est pas le pays le plus risqué, pas plus que la Roumanie et la Bulgarie, l’Estonie et la Lituanie semblent être les cibles les plus pertinentes pour le Kremlin car elles sont toutes deux pro-Europe et pro-OTAN et avec  des russophones sur leur territoire. 

Les pays Baltes sont donc bien en première ligne, ce qui explique la mutualisation des moyens militaires ces derniers mois et la participation active dans les Organisations Internationales comme l’OTAN et l’Union européenne. Il n’est donc pas ici question de nouvelle Guerre froide, mais bien d’une opposition entre monde Occidental et monde Russe, ce dernier devant trouver une légitimité à son existence alors même qu’il accuse un retard économique et technologique de plus en plus inquiétant.

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