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Et si l'islam n'existait pas ?
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Bonnes feuilles

Et si l'islam n'existait pas ?

Pourquoi les espoirs, toujours renaissants, de voir enfin la démocratie s’épanouir dans un pays musulman sont-ils sans cesse déçus ? Extrait de "L'islam devant la démocratie" (1/2).

Philippe d'Iribarne

Philippe d'Iribarne

Diplômé de l'école X-Mines, Philippe d'Iribarne est directeur de recherche au Cnrs, spécialisé dans la diversité des cultures politiques. Auteur de quatorze ouvrages, dont L'islam devant la démocratie (Gallimard, 2013), il a notamment travaillé pour le Secrétariat général de la présidence de la République.

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"On peut, par le biais de l'interprétation et en fonction des besoins d'une société à un moment précis, faire des lectures diamétralement antagonistes des textes religieux ", affirme Henry Laurens. Cette vision conduit parfois à aller jusqu'à déclarer, en un raccourci saisissant, que "d'un point de vue politique, l'islam n'existe pas". On voit bien les raisons idéologiques qui poussent à adopter pareil point de vue. Comme le montrent abondamment les sondages d'opinion, il existe en Occident un malaise à propos de l'islam, lié à une image très négative de celui-ci. Et ce malaise, à son tour, fait problème. Ne serait-il pas un symptôme d'une "islamophobie", peu respectueuse de l'impératif républicain de respect égal de toutes les religions ? Il est dès lors tentant d'affirmer que l'islam, en tant que tel, ne constitue pas une réalité agissante en ce monde, qu'il n'est qu'une foi que l'on doit respecter, à l'égal de toute foi, et sur laquelle seuls les croyants peuvent s'exprimer. Agir ainsi est une bonne façon de mettre le respect envers l'islam à l'abri de ce que les médias rapportent, jours après jour, des événements dans le monde qu'il marque de son empreinte. Si les événements en question n'ont rien  à voir avec l'islam a proprement dit, mais seulement avec la manière dont il est utilisé, il n'y a pas à en tenir compte pour se faire une opinion sur l'islam. Et l'on peut renvoyer ceux qui s'interrogent sur l'islam aux "couches de préjugés culturalistes et de peurs ancestrales de l'islam qui ont rendu beaucoup d'Occidentaux aveugles à la réalité arabe". Mais on s'engage alors sur un terrain glissant.

Songeons à tout ce qu'a recouvert la dénonciation d'un "anticommunisme primaire". Comment faire la part de ce qui relève effectivement de préjugés et de ce qui relève d'une vision adéquate de la réalité sans avoir examiné cette réalité, même si elle est dérangeante ?

Le fait qu'une pensée accepte une pluralité d'interprétations ne veut pas dire qu'elle est compatible avec n'importe quelle interprétation. Pensons à un autre grand message adressé à L’Humanité: les droits de I'homme. On peut faire à leur sujet les mêmes observations qu'à propos de l'islam: il en existe des conceptions diverses (ils fondent aux États- Unis, mais pas en Europe, le droit à porter des armes et à s'en servir); ils sont loin de régir totalement l'existence des sociétés qui s'y réfèrent (le régime spécial de Guantanamo); certains les mettent en avant non sans cynisme au profit de menées intéressées (les "démocraties populaires"). Et pourtant, dirait-on sans autre forme de procès qu'ils ne sont rien? qu'ils ne véhiculent pas une vision de I'homme et de la société qui, cahin-caha, exerce une influence significative sur le destin de I'humanité?

Concernant la liberté de pensée, le pluralisme et le débat dans le monde musulman, plusieurs éléments incitent à ne pas affirmer prématurément qu'il n'y a rien à chercher du côté de l'islam en tant que tel. L'existence d'ennemis d'une pensée libre, de forces conservatrices, est universelle. Et les forces de progrès n'ont pas manqué en terre d'islam. Comment se fait-il que ces dernières aient connu de tels revers ? Pourquoi, par exemple, Averroès est-il resté sans postérité dans le monde musulman alors qu'il a alimenté la réflexion de l'Occident chrétien? Comment se fait-il que, au cours de ces deux derniers siècles, les forces conservatrices aient réussi à faire échouer les tentatives de renouer avec une pensée libre qu'a connues le monde musulman? Et le fait que les sociétés où l'islam a prévalu soient à tant d'égards si différentes entre elles conduit à s'étonner d'autant plus de les voir se retrouver dans leurs réticences à l'égard de la démocratie.

Simultanément, ceux-là mêmes qui insistent sur le poids de Histoire avec la place qu'y tiennent les affrontements sociopolitiques, ne manquent pas d'évoquer des propriétés structurales de I'islam. Ainsi Mohammed Arkoun, notant le caractère radical des conflits entre groupes dont chacun se présente comme l'unique détenteur de I'orthodoxie, associe cette tendance à un hadith du Prophète souvent cité prévoyant l'éclatement de sa Communauté en soixante-treize sectes dont "toutes iront en enfer, sauf une qui sera sauvée parce qu'elle aura suivi scrupuleusement sa Sunna". Même le triomphe d'une sorte de mouvement rationaliste à l'époque des Mu'tazilites ne paraît pas porteur d'une valorisation du libre débat. Son adversaire traditionaliste, Ibn Hanbal, "fut torturé pour avoir refusé de souscrire à la thèse mu'tazilite du Coran crêé".

Des doutes demeurent, en outre, quant aux liens entre la période d'ouverture de la pensée dans le monde musulman et l'islam à proprement parler. Cette période a été marquée par l'existence d'une sorte d'intelligentsia cosmopolite au sein de laquelle I'islam, loin d'avoir été hégémonique, semble ne pas avoir donné le la. La traduction en arabe des œuvres grecques s'est produite au sein de cette intelligentsia. Les chrétiens nestoriens (Édesse) ou jacobites (Antioche), note Alain de Libéra, ont préservé un Aristote syriaque. L'école des traducteurs de Bagdad, ou travaillaient également des chrétiens [...] a assuré le passage à l'arabe ainsi que la première confrontation entre I'Islam et l'hellénisme, sous les espèces de la grammaire et de la logique. [...] L'existence d'une tradition philosophique nestorienne semble attestée jusque dans la Bagdad du xi siècle. Les "grands penseurs médiévaux de I'islam" ont été les "héritiers de I'aristotélisme christiano-syriaque". Le mouvement mu'tazilite doit beaucoup à ce substrat culturel cosmopolite. Peut-on, dès lors, exclure sans examen l'hypothèse, avancée par Renan, selon laquelle I'emprise croissante de I'islam aurait ioué un certain rôle dans la fermerture progressive de la pensée?

Ces divers éléments n'ont certes rien de décisif. Mais ils invitent à s'intéresser à I'islam en tant que tel, sans tenir prématurément pour acquis que son rôle est inexistant. Qu'en est-il, dans ce qu'il a en propre - le Coran, la philosophie islamique, le droit islamique -, de la manière de concevoir la vérité, le doute et le débat ? Il n'est nullement besoin de voir dans l'islam une source de comportements stéréotypés pour se demander dans quelle mesure il a contribué, plus ou moins selon les sociétés où il a pris corps en fonction de la profondeur de leur islamisation, à l'élaboration de la manière qu'a chacune d'elles de donner sens à l'existence.

Extrait de "L'islam devant la démocratie" , Philippe d'Iribarne, (Editions Gallimard), 2013. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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