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Bonnes feuilles

Et si l’empreinte écologique était complètement bidon…

Dans son ouvrage, "Toutes ces idées qui nous gâchent la vie. Alimentation, climat, santé, progrès, écologie…" (ed. JC Lattès), Sylvie Brunel assure que le monde se transforme, mais il n’est pas pire qu’hier. C’est même plutôt l’inverse : les choses vont en s’améliorant, contrairement aux discours toujours accusateurs des tenants de l’apocalypse, cette science de l’effondrement annoncé qui a désormais un nom : la collapsologie… 1/2

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel

Sylvie Brunel est géographe, économiste et écrivain.

Elle a travaillé pour Médecins sans Frontières (MSF) et présidé Action Contre la Faim (ACF).

Elle est actuellement professeur de géographie à Sorbonne-Université

Elle est notamment l'auteur de Géographie amoureuse du Monde (Lattès, 2013),  Plaidoyer pour nos agriculteurs (Buchet-Castel, 2017). Dernier livre publié "Toutes ces idées qui nous gâchent la vie" (Lattès, 2019).

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En réalité, l’empreinte écologique est complètement bidon. Le jour du dépassement ne veut rien dire. Mais personne ne se demande plus comment est calculé cet indicateur. Il s’agit d’un système comptable postulant que la quantité de ressources biologiques utilisée pour assouvir les besoins de l’humanité est directement liée à la quantité de surfaces bioproductives nécessaires pour régénérer les ressources et assimiler les déchets. Chaque territoire est ainsi affecté d’un coefficient de « biocapacité », calculé en hectare global par hectare, qui consiste à multiplier les surfaces disponibles, mesurées en hectares, par un facteur d’équivalence évalué en hectare global par hectare.

Vous n’y comprenez rien ? C’est le principe même de l’empreinte écologique ! Traduisons le fumeux concept. La biosphère est vue comme une sorte de gâteau que les hommes doivent se partager. Dès que leur nombre augmente, que leur niveau de vie s’élève, donc qu’ils consomment plus, se déplacent plus, se chauffent ou – horreur – climatisent, le gâteau disponible se réduit mécaniquement : la demande de l’humanité ne peut que dépasser les capacités régénératives naturelles de la planète. Si on compte sur la capacité d’absorption de carbone d’une forêt pour compenser les émissions des automobiles, combien d’hectares de forêts faudra-t-il, à partir du moment où l’automobile n’est plus réservée qu’aux classes supérieures du monde ? C’est comme ça qu’on nous assène que si tout le monde vivait comme le Luxembourgeois, le Qatari ou l’Américain – ces salauds (le salaud étant, c’est bien connu, toujours l’autre, comme le surnuméraire) – plusieurs planètes n’y suffiraient pas. Que si chaque Chinois possédait une voiture, la terre suffoquerait. Sauf que, d’une part, les Chinois ont bien le droit eux aussi à la mobilité, d’autre part que les mobilités de demain n’auront rien à voir avec celles d’aujourd’hui.

Exactement comme nous ne nous déplaçons plus à cheval, nous avons beaucoup de mal à nous représenter ce que seront les véhicules du futur. Et dès aujourd’hui, selon le carburant utilisé, la façon de conduire, le poids de la voiture et sa consommation, les avancées technologiques, rouler en voiture peut être plus ou moins énergétivore et polluant.

Telle que l’empreinte écologique est calculée, seuls ceux qui vivent chichement à la campagne de ce que la terre veut bien leur donner, sans se déplacer, sans se chauffer, et bien sûr sans faire de gosses, peuvent entrer dans le moule : aucun pays ne satisfait aux critères de l’empreinte écologique, sauf les plus pauvres. Si vous habitez dans une masure en terre, sans électricité, que vous ne possédez pas de voiture et ne mangez jamais de viande, vous voilà un habitant respectueux de la terre. Sinon, amendez-vous. Ou bien faites un don au « Global Footprint Network » ou à son clone français, le WWF, qui accepteront peut-être de vous absoudre. Mais attention : le ticket d’entrée dans la pureté écologique est élevé.

En réalité, l’empreinte écologique, qui renvoie à la notion de capacité de charge, reprend les mêmes erreurs méthodologiques que celles du pasteur Malthus, quand il écrivait dans son Essai sur le principe de population de 1798 que les ressources alimentaires allaient manquer face au croît démographique : « au banquet de la terre, les pauvres ne peuvent avoir leur place ». L’humanité comptait alors 1 milliard d’hommes et crevait massivement de faim… Aujourd’hui nous sommes 7,5 milliards et pourtant les disponibilités alimentaires mondiales permettraient aisément de nourrir chaque être humain (sous réserve hélas qu’il dispose du pouvoir d’achat requis, car la production alimentaire s’adapte à la demande solvable), parce que les progrès agricoles sont passés par là. Un hectare de maïs ou de manioc donne près de quinze tonnes de nourriture quand il est bien géré, sans abîmer la planète, épuiser les sols et nuire à la biodiversité. Au contraire, produire plus à l’hectare limite la déforestation et augmente le captage du carbone. Les sous-nutris restent les pauvres, qui ne peuvent acheter de la nourriture et n’en produisent pas assez, enfermés dans des systèmes où la pénibilité, la grande vulnérabilité aux aléas climatiques et le manque de moyens techniques les piègent dans la pauvreté.

Mais la nourriture ne manque pas. Au contraire, elle est très largement gaspillée. Ce qui ne veut pas dire que réduire le gaspillage dans les pays riches résoudrait le problème de la faim : la nourriture ne fonctionne pas selon le principe des vases communicants et on ne peut pas acheminer ce qui est perdu au Nord dans les pays pauvres, où les attaques des ravageurs et des procédés de conservation inadéquats gaspillent plus du tiers des récoltes. Il faut partout une agriculture compétitive, propre et rémunératrice, pour lutter contre la pauvreté et la dégradation des milieux.

La question clé de l’empreinte écologique, qui conditionne donc la « capacité de charge » de la planète, est de savoir si les services issus de la biosphère (la terre) sont suffisants pour assurer le fonctionnement de ce qu’on appelle l’éconosphère (l’ensemble des activités humaines). Pour le dire autrement, l’empreinte écologique représente la « quantité de capacité régénérative de l’écosystème qui doit être mobilisée pour fournir à l’éconosphère les ressources dont elle a besoin et assimiler les déchets qu’elle produit ». Eh oui, c’est du jargon, mais c’est le principe des indicateurs, surtout les plus alarmistes. Ils sont conçus pour vous en mettre plein la vue, se donner une caution scientifique en assénant à peu près n’importe quoi.

Extrait de "Toutes ces idées qui nous gâchent la vie. Alimentation, climat, santé, progrès, écologie…" de Sylvie Brunel, publié chez JC Lattès.

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