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Karl Marx : un petit bourgeois comme les autres ?

Phil Mason revient sur la vie du père de l'idéologie communiste et raconte qu'il ne vivait pas selon ces propres préceptes. Il dépendait même financièrement d'un riche fils de capitaliste. Extraits de "Les testicules de Jeanne d'Arc" (2/2).

Héros de millions de gens au XXe siècle, Karl Marx a vu sa réputation décliner quelque peu après l’effondrement du communisme dans les années 1990. Le prophète qu’on avait un temps cru infaillible s’est retrouvé échoué sur la plage des idées quand les marées de l’opinion ont tourné. Si les gens en avaient su un peu plus sur lui en tant qu’homme, ils auraient été difficiles à convaincre dès le départ. Il était tout de même plutôt contradictoire qu’un théoricien politique comme lui, dont le regard sur le monde était focalisé sur les inégalités générées par le capitalisme et les grandes entreprises, doive autant compter sur le soutien financier de Friedrich Engels, le riche fils d’un fabricant de coton de Manchester.

En 1867, quand Marx a publié sa grande oeuvre, Le Capital, à l’âge de quarante-neuf ans, il connaissait Engels depuis que celui-ci avait travaillé pour son journal à Cologne vingt-cinq ans plus tôt. Deux ans après leur rencontre, les deux hommes s’étaient retrouvés à Paris – où Marx résidait alors – et après dix jours d’intenses débats philosophiques, apparemment copieusement arrosés au vin rouge, ils s’étaient juré une amitié éternelle.

Engels tint parole. Tout en étudiant les conditions de vie de la classe laborieuse en Angleterre, il devint le poumon artificiel financier de Marx le démuni. Les deux philosophes se complétaient parfaitement : Engels recueillait les informations de terrain sur les effets du capitalisme tandis qu’avec ses capacités analytiques, Marx s’efforçait d’en comprendre le fonctionnement. Mais, à l’époque, peu de gens savaient que Marx dépendait du fils fortuné d’un capitaliste pour vivre et se délectait de sa vie indolente d’homme entretenu.

Une vie de contradictions

Au moment de ce tournant, pour un homme marié avec une fille de moins d’un an et un autre enfant en route (il en a eu quatre entre 1844 et 1849), Marx menait une vie pour le moins bohème. Il passait de longues matinées dans les cafés et, selon l’un de ses biographes, « des nuits encore plus longues en parties de cartes et en conversations imbibées ». Quand il s’installa à Londres en 1849, Engels ne tarda pas à le suivre. Bien que sa famille et lui manquassent d’argent, Marx refusait de se salir en prenant un métier comme les autres exilés (il considérait cela comme un « vil commerce ») et préférait se débrouiller avec les petites sommes qu’Engels lui envoyait régulièrement. Ce dernier jouissait d’une rente de son père d’un montant de deux cents livres par an (ce qui équivaudrait à environ cent soixante-dix mille euros aujourd’hui) et possédait deux maisons, une en ville, l’autre à la campagne. Un jour, il écrivit à Marx que la firme familiale avait doublé ses profits en dix ans : « Il va sans dire que je ne serai pas inutilement regardant.» Avec des amis comme ça…

Marx profitait au maximum de cette générosité. Même dans sa situation précaire, il employait un secrétaire, non parce qu’il en avait vraiment besoin mais parce qu’une personne de son statut et de son ambition se devait de maintenir les apparences. (On l’a même entendu déclarer qu’il refusait de mener une existence « sous-prolétarienne ».) À la même époque, le boulanger refusait de continuer à lui livrer du pain tant qu’il n’aurait pas réglé sa note. Le journaliste Francis Wheen, auteur de l’une de ses biographies, estime que les bonnes années, Marx recevait jusqu’à cent cinquante livres de son bienfaiteur, « une somme permettant à une famille de la petite bourgeoisie de vivre assez confortablement ». À ce moment-là, Marx n’avait encore rien écrit. Il faisait simplement des « recherches » interminables à la British Library depuis des années et menait une vie notoirement dissolue. Un soir, dans les années 1850, accompagné de deux collègues révolutionnaires, il avait fait une tournée des grands-ducs sur Tottenham Court Road, près de chez lui. Les trois hommes avaient décidé de boire une pinte dans chacun des dix-huit pubs de la rue et avaient atteint leur objectif. À la fin, vers deux heures du matin, ils s’étaient mis à briser les lampadaires (Marx en aurait eu cinq) avant d’être mis en fuite par la police.

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Extrait de "Les testicules de Jeanne d'Arc... et autres surprises de l'Histoire", Editions de l'Opportun (3 mars 2011)

 

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