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Des forces contradictoires

Et pour vous Natacha Polony, s’il n’y avait qu’une idée à retenir de 2014, ce serait laquelle ?

Pour la journaliste et essayiste, l'année 2014 aura été le témoin d'une sourde opposition entre deux forces contradictoires. L'une obéit à la logique destructrice d'un capitalisme sauvage débarrassé de tout garde-fou, l'autre cherche au contraire à sauvegarder les éléments constitutifs de l'identité française.

Natacha Polony

Natacha Polony

Natacha Polony est directrice de la rédaction de Marianne et essayiste. Elle a publié Ce pays qu’on abat. Chroniques 2009-2014 (Plon) et Changer la vie (éditions de L'Observatoire, 2017).

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Atlantico : Quelle idée retenez-vous de l’année 2014 ?

Natacha Polony : Je retiens l’idée d’une contradiction entre des forces positives et des forces négatives. J’entends par là que certaines forces vont dans le sens d’une préservation du pays et d’une prise de conscience des dangers qui nous guettent, alors que d’autres obéissent à une logique de destruction. Je ne prendrai qu’un exemple : pour la première fois le gouvernement français a inscrit dans la loi le mot "agroécologie". Une telle chose est formidable car cela signifie que ce n’est pas seulement l’agriculture que le gouvernement doit promouvoir, mais l’agronomie, c’est-à-dire les règles qui permettent de bien cultiver la terre, en respectant les cycles de l’eau, de renouvellement des sols, etc. Mais parallèlement à ce progrès formidable, cette même année 2014 a vu s’implanter la ferme des "1 000 vaches", qui correspond à la première étape d’une importation de modèles industriels qui sont le contraire absolu de ce qui fait l’identité française. Cette identité se trouve dans son agriculture, qui a façonné les paysages et permis que la France soit une puissance : c’est ce qui a donné sa gastronomie,  construit sa culture, nourri ses armées… Or la ferme des 1000 vaches, qu’est-ce que c’est ? Eh bien c’est un univers concentrationnaire qui utilise les animaux comme des objets, pour produire des éléments lamentables sur le plan de la qualité, et « faire du fric » comme on en ferait à partir de n’importe quel autre objet. C’est un déni de  la spécificité de la terre, la négation du modèle français, et la mort de la civilisation française.

Deux forces, donc, tirent chacune d'un côté côté : la ferme des mille vaches n’a pas été remise en cause par le gouvernement, puisque celui-ci n’a pas jugé important d'inscire dans la loi l’impossibilité d’adopter ce genre de modèle, en revanche l’agroécologie, elle, a été reconnue par le législateur, ce qui représente une potentialité formidable. Et dans tous les domaines on constate l’existence de ces deux forces contradictoires. On trouve d'un côté une prise de conscience de ce qui peut perpétuer une civilisation, une certaine idée de l’homme et de son environnement, et de l’autre, des forces prédatrices, qui  utilisent le capitalisme dans sa version la plus aveugle. Car non content de chercher à faire du fric, le projet de la ferme des 1000 vaches vise aussi à ruiner les petits producteurs de la région, pour acquérir un monopole, ce qui est la négation du libéralisme au sens le plus noble du terme.

L'optimisme est-il encore de mise ?

Ce qu’on a vu apparaître en 2014 peut constituer un espoir, car je pense que de plus en plus de gens prennent conscience du fait qu’il faut préserver notre modèle, notre identité, et qu’il  est possible de lutter contre le capitalisme sauvage. Mais c’est peut-être cette prise de conscience qui par ailleurs, induit une prédation encore plus violente.

Cette prédation, de quoi, ou de qui vient-elle ?

Elle vient de tous les tenants d’un modèle de développement capitalistique sans bornes. Je veux parler d’un capitalisme qui n’a plus de valeurs morales pour le brider. Depuis le 17e siècle le capitalisme s’est développé avec systématiquement face à lui des forces qui lui exposaient une autre idée du monde et des hommes, ce qui lui a permis de constituer pendant longtemps une forme d’enrichissement et de développement, au sens large, de l’humanité. Dès lors que les valeurs chrétiennes, les valeurs de la République laïque, ou même les valeurs du communisme ont disparu, il n’y a plus eu de contrepoids, on s’est retrouvé dans une situation de monopole. Or le monopole, par définition, écrase tout.

Le modèle européen tel qu’il existe aujourd’hui est-il à l’origine du développement de cette logique monopolistique ?

Je ne pense pas. Regardez la Chine, dont le modèle est épouvantable : elle  a pris tout ce qu’il pouvait y avoir de destructeur dans le capitalisme, et s’est appuyée sur le monopole du communisme pour imposer ce capitalisme sauvage. L’occident et l’Europe n’en ont pas le monopole, même si ce sont eux qui l’ont développé en premier.

Pensez-vous que 2014 restera une année pivot, qui aura déterminé de quel côté la France allait se tourner ?

Je pense que la prise de conscience des dangers présentés par ce modèle prend un tour particulier en Europe, qui est le lieu de naissance du capitalisme. C’est là qu’au travers de certaines idées écologiques, certaines valeurs chrétiennes portées par le pape François notamment, ou certaines propositions pour un autre modèle de production comme celles de Pierre Rabhi, on observe des mouvements de tous ordres. Je pense que cet éveil s’est confirmé en 2014, peut-être parce que le point de non-retour est déjà atteint… Si l’on n’agit pas, c’est la survie de l’espèce humaine qui est en jeu.

Cette prise de conscience n’est rattachable à aucun "label politique", selon vous ?

En la matière, il n’existe pas de "label politique", seulement des gens conscients et lucides qui se trouvent un peu partout dans la société. Malheureusement, beaucoup de gens  ne sont pas lucides, ou bien savent très bien ce qui est en train de se passer mais n’ont pas le courage politique de s'y opposer. La façon dont le Parti socialiste s’est rallié ouvertement au libéralisme, sortant ainsi d'un déni de trente ans, obéit à ces forces qui vont dans le sens de la perpétuation d’une fuite en avant, dans un modèle aussi dépassé que destructeur. Ce n’est pas un hasard, pour en revenir à la ferme des 1 000 vaches, si des personnes extrêmement diverses se sont mobilisées.  Pour que quelqu’un comme Alain Finkielkraut, qui est un intellectuel de la ville, éprouve le besoin d’exprimer son inquiétude face au problème de la ferme des 1000 vaches, c’est qu’il est en train de se passer quelque chose.

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Propos recueillis par Gilles Boutin

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