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"Good Kill" d'Andrew Niccol met en scène une vision plus critique de l'Occident.

C'est pas du cinéma

Et Hollywood posa la question qui tue : l’Occident est-il en train d’alimenter une guerre sans fin ?

Des derniers films de la franchise "Avengers", visant un large public, au récent "Hollywood " d'Andrew Niccol, les blockbusters américains abordent la question des conflits de manière moins manichéenne, laissant entendre que l'Occident a aussi une part de responsabilité.

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek

Romain Mielcarek est journaliste indépendant, spécialiste des questions de défense et de relations internationales. Docteur en sciences de l'information et de la communication, il étudie les stratégies d'influence militaires dans les conflits.

 

Il anime le site Guerres et Influences (http://www.guerres-influences.com). Il est l'auteur de "Marchands d'armes, Enquête sur un business français", publié aux éditions Tallandier.

 
 
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Atlantico : Que penser de cette critique que l'on trouve dans ces films à très gros budgets dans un cinéma souvent critiqué pour ses approches simplistes des questions internationales ?

Romain Mielcarek : Le second épisode de la franchise Avengers raconte l'histoire d'Ultron, un robot créé par les gentils, Iron Man et Hulk, pour protéger l'humanité. La machine se rebelle contre son créateur et entame de tout détruire. Faut-il y voir une prise de conscience de l'Amérique du danger qu'elle représente pour elle-même, notamment par l'usage immodéré de la technologie et le tout sécuritaire ? Peut-être.

Mais cela n'a rien de nouveau ! Ultron est en réalité un personnage qui est apparu dans les comics Marvel... dans les années 1960 !!! A l'époque, il est la création d'un autre héros, Hank Pym, alias AntMan (L'Homme Fourmi) et il se rebelle de la même manière contre son créateur. Je rappelle que c'est également le pitch d'un film ultra-connu : Terminator ! Au bout de cinq épisodes de Terminator, on ne pourra pas dire que la machine rebelle est un sujet nouveau.

Je ne crois pas que l'on puisse parler d'approches simplistes au cinéma. Les récits sont simplifiés car les réalisateurs ont entre deux et trois heures pour dérouler leurs histoires. Globalement, dans ce type de cinéma, il s'agit surtout de présenter ce que les Américains perçoivent comme la menace contre leur sécurité nationale... et la réponse à y apporter.

La motivation des industries culturelles reste le divertissement, même si ici et là, des démarches se présentent comme plus engagées. Marvel a toujours été dans cette problématique (en 1940, 1941, les scénarios effectuaient un intense lobbying en faveur d'un engagement des Etats-Unis dans la guerre contre l'Allemagne). Certains réalisateurs, comme Clint Eastwood, sont aussi très engagés : American Sniper est une ode à la grandeur militaire américaine. L'Amérique reste majoritairement dans cet axe, très respectueux et admiratif de ses forces armées.

Pourquoi les blockbuster ressentent-ils commercialement le besoin d'être un moyen d'exposition de "subtilités" géopolitiques ? Le public est-il finalement plus exigeant que ce que l'on imaginait jusque-là ?

Le cinéma évoquant des questions de sécurité nationale reste en réalité peu subtil. Si l'élément perturbateur évolue d'un film à l'autre, la solution est souvent la même : un ou plusieurs héros aux valeurs américaines (esprit de sacrifice, courage, ambition, libéralisme, foi) affrontent la menace et triomphe parce que justement, ils respectent ces valeurs.

Ce qui évolue, c'est l'origine de la menace. Selon les films, on choisit ou on mélange des craintes étatiques (Russes, Chinois, Iraniens) et non-étatiques (terroristes, hackers, activistes, criminels). La nature émerge également comme une menace de plus en plus sérieuse. Le film World War Z est une métaphore d'une destruction de l'environnement causée par l'action humaine : c'est un résultat de l'intense débat sur le réchauffement climatique.

Je crois qu'il ne faut pas prendre les gens pour des cons en spéculant sur le peu d'exigence du public. Ce que le public attend d'un bon film ou d'une bonne série, c'est du suspense, du divertissement et une histoire péchue. Si en plus on y trouve un peu de matière à débat... alors tant mieux.

En quoi l'évolution de la situation internationale amène-t-elle le public occidental à justement exiger une culture populaire aux trames un peu plus subtiles ? Qu'est-ce qui a changé ?

L'histoire et les conflits ont toujours été complexes. Regardez les luttes entre les cités grecques, entre les clans vikings, ou entre les royaumes chinois. On retrouve cette complexité dans les récits liés, que ce soit la saga d'Homère, les poèmes scandinaves de l'Havarmal ou encore le Sanguo Zhi, chronique rapportant l'épopée des Han.

Non, en matière de culture populaire occidentale, ce qui a changé, c'est l'offre et la demande. Nous avons aujourd'hui accès à beaucoup plus d'informations et de produits culturels qu'il y a un siècle. Il n'a jamais été aussi facile d'acheter des bandes dessinées, d'aller au cinéma ou de regarder une série. Si l'on vous ressort ad vitam eternam la même histoire, vous finirez par vous lasser. Il faut au moins la faire varier sur la forme : on ressort régulièrement James Bond ou John McClane du placard, en les faisant sensiblement évoluer pour renouveler le plaisir. De même, les moyens de production culturelle ont progressé : les équipes des scénaristes sont étoffées, les effets spéciaux améliorés et la capacité financière à faire durer des séries sur plusieurs années s'est imposée.

Le positionnement de la culture populaire reste encore modéré. Peut-il s'intensifier ? Peut-on arriver à une vraie rupture, ou à un discours ouvertement accusateur dans les gros budgets ?

Je ne sais pas ce que vous appelez "modéré". Il y a toujours eu des monuments d'objection de conscience dans la culture. Dans le cinéma, il suffit de voir le splendide Full Metal Jacket de Kubrick, qui dénonçait l'horreur et l'absurdité de la guerre du Vietnam. Plus proche de nous, Redacted, de Brian de Palma, qui s'attaque à la guerre en Irak et au profil des soldats envoyés au feu.

Dans les comics, on trouvait dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale une série baptisée Two Fisted Tales, dans laquelle la guerre était dépeinte comme horrible et broyeuse d'hommes, sans rien d'héroïque. Plus proche de nous, la série Civil War de Marvel, dénonçait la politique sécuritaire américaine en opposant les héros partagés en deux camps : ceux défendant la sécurité, et ceux défendant la liberté. Les méchants aussi s'étaient répartis entre les deux camps. Dans ce combat sans bien ni mal, on finissait par voir tomber Captain America.

Les séries restent un bon outil de récit critique. Pour critiquer, il faut argumenter, nuancer... et donc prendre le temps de décrire la complexité de la situation. Pas évident avec un film de deux heures. Plus jouable avec une série de comics s'étirant sur des années, ou une série d'une dizaine d'heures. Des fictions comme Homeland ou, moins connue, la superbe Generation Kill décrivent les liens complexes entre politique, géopolitique, économie, stratégie... et sociologie. Reste qu'à la fin, les héros restent les Américains qui respectent les valeurs de l'Amérique.

Dans un autre registre, atteignant le sommet du cynisme, on peut se pencher sur House of Cards. L'évolution de la situation montre que celui qui triche avec les valeurs de la démocratie américaine, fini par en payer les pois cassés. On est là dans une logique qui s'éloigne de celle de la réalité où rien ne garantit que les méchants soient un jour punis pour leurs crimes.

Peut-il y avoir un impact sérieux si Hollywood commence à émettre des critiques sur la réalité de la politique étrangère américaine ? Finalement est-on dans de l'anecdotique strictement interne au monde du cinéma, ou y a-t-il un vrai tournant plus global ?

La culture, et Hollywood, sont un reflet de la société américaine. Il ne faut pas confondre notre compréhension à nous, de l'Amérique, et celle que l'Amérique a d'elle-même. Il existe des débats extrêmement intenses au sein des populations américaines, sur tous les plans : environnement, politique, économie, international...

Le rôle de la culture n'a rien d'anecdotique. La mort de Captain America dans le comics avait suscité de longs articles dans les plus grands journaux, nourrissant le débat sur la relation entre sécurité et liberté. Côté cinéma, le film Zero Dark Thirty a suscité polémique et enquêtes parlementaires sur le recours à la torture.

Reste que le principal objectif du cinéma est de partager avec un maximum de spectateurs un récit qui fera sens. La sécurité nationale est un enjeu qui touche tous les Américains et qui parle également plus largement à l'Occident. Dans la grande majorité des films, les sujets de débat sont en réalité des faux tabou. Vous évoquiez Good Kill, film insistant sur le lien entre choc post-traumatique et utilisation de drones. Le personnage s'interroge également sur l'efficacité de sa mission : en tuant des cibles ainsi, ne motive-t-il pas d'autant plus de terroristes à prendre les armes ? Le scénario est original... mais la problématique existe depuis 2005-2006 dans le débat public, époque à laquelle un groupe d'officiers entreprend, autour des généraux Petraeus et McChrystal, de changer de stratégie dans la lutte contre le terrorisme et les insurrections en Irak et en Afghanistan. Les Américains sont très familiers de ces sujets.

Le cinéma est plus largement un reflet de la croyance populaire. Actuellement, il y a aux Etats-Unis une énorme perte de confiance envers les autorités gouvernementales. L'armée reste une institution respectée. On le retrouve dans les films : les erreurs, les mauvais choix ou les bavures sont généralement présentés comme la responsabilité de politiciens, pas de militaires. Lorsque l'on va jusqu'à douter de l'armée, ce sont les chefs, des fonctionnaires du Pentagone qui ne sont finalement plus des vrais soldats, qui sont responsables. L'homme du peuple, et sa figure combattante qu'est le soldat, reste celui qui pourra améliorer la situation, justement parce qu'il respecte fondamentalement les valeurs américaines. Faut-il y voir un résultat de l'influence du Pentagone et de son service d'aide à la production cinématographique basé à Hollywood ? Possible.

Après tout, qu'arrive-t-il à la fin d'Age of Ultron ? Allez, je vous laisse deviner...

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