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Jacques Chirac remet la Coupe au capitaine de l’équipe. Quand il arrive dans les vestiaires, après avoir enfilé le maillot des Bleus, il pourrait avoir l’air ridicule. Magie du charisme, il ne l’est pas.

Bonnes feuilles

Et 1, et 2, et 3-0, en 1998, la France sur le toit du monde footballistique, Chirac, lui, profite des retombées politiques

Hervé Gaymard est parti à la recherche de la nation, à travers le récit de treize grandes journées qui ont forgé la France, constituant son identité et sa destinée singulières. L'auteur prend le parti de raconter ce qui nous a unis depuis la fin des guerres de Religion et la fondation de la monarchie administrative : enracinement politique et social de la République ; foi dans le progrès ; quête de la paix ; recherche permanente de la grandeur et de la victoire, militaire puis sportive... Extrait de "Bonheurs et grandeur" d'Hervé Gaymard, aux éditions Perrin (1/2).

Hervé Gaymard

Hervé Gaymard

Hervé Gaymard est député UMP de la 2e circonscription de Savoie, et président du conseil général de la Savoie. Il a été Ministre de l'Économie, des Finances et de l'Industrie dans le gouvernement Raffarin III.

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A 21 heures, dès le coup d’envoi, les Bleus sont à l’offensive. Comme l’écrira Xavier Rivoire, c’est « un soir dans les airs ». Ils sont tendus, inquiets, redoutant les sortilèges de leurs imprévisibles et talentueux adversaires. A deux reprises, Guivarc’h, l’avant-centre breton de Tregunc, échoue devant Taffarel, et déja chacun se dit que les occasions perdues ne repasseront plus. De son côté, Barthez met en échec les tentatives brésiliennes. A la 27e minute, sur un corner de Petit, Zidane ouvre le score par une première tête. Un exploit qu’il rééditera à la 45e minute, de manière étonnamment similaire, sur un corner tiré cette fois par Djorkaeff. En seconde mi-temps, les Auriverde sont à l’offensive, mais Ronaldo est l’ombre de lui-même, ce n’est plus l’alchimiste magique et inspiré que tous redoutaient. La France entière retient son souffle.

Elle n’arrive pas encore à croire à la victoire. Certains repensent à Séville, où la France gaspilla un avantage de deux buts avant de s’incliner. A la 70e minute, Desailly est expulsé. C’est un coup dur : les Bleus doivent terminer le match à dix. Mais ils résistent, et, sur un contre dans les arrêts de jeu, Petit marque le but définitif. C’est le millième but des Bleus depuis 1904. Le match n’est pas encore terminé, mais on sait que la victoire ne peut plus échapper aux Tricolores. Quand retentit le coup de sifflet final, on savoure doublement la victoire, obtenue par le plus grand écart jamais observé lors d’une finale de Coupe du monde et sans encaisser de but. C’est dans la douleur que cette équipe de France s’est trouvée. Elle a été critiquée de toutes parts. Durant plusieurs matchs elle a été privée de ses meilleurs éléments : Zidane, Blanc et Desailly. Mais elle avait du caractere, du coeur et de la générosité. Et autant qu’elle s’est dépassée, elle a transfiguré la France.

Dans ce contexte morose, la victoire des Bleus est un puissant roboratif. La presse devient dithyrambique et ses titres hyperboliques. France-Soir évoque un « orgasme tricolore ». Libération, comme toujours, vise juste : « La vie en bleu. » L’optimisme est de saison, la fierté nationale n’est plus suspecte. Serge July tempère l’exces d’enthousiasme, mais reconnaît : « Une victoire en finale de Mondial ne change pas la réalité sociale mais elle peut changer l’image que les Français se font d’eux memes.» On croit lire les memes articles dans la presse de droite comme de gauche. Le Monde déclare doctement que le Mondial a ébranlé les blocs psycho-socio-culturels traditionnels de la France. Et comme toujours le comportement d’une équipe contribue à forger les stéréotypes nationaux. En 1958, on priait les Français de laisser aux vestiaires leur individualisme génétique, et de bien vouloir jouer en équipe. A l’heure de gloire de Platini, on parlait d’un style de jeu français marqué par l’esprit d’improvisation, la réactivité et la vivacité latine. En 1998, l’épopée des Bleus exalte les valeurs de courage, de noblesse et d’esprit chevaleresque.

Les origines prolétaires d’Aimé Jacquet et la reconnaissance de son travail acharné mettent en avant la persévérance, la solidarité et la modestie, l’inverse exact de Bernard Tapie, des paillettes et du fric associés au foot des années 1980.

Les retombées politiques sont évidentes. L’équipe de France reçoit les honneurs de l’Élysée. Ce n’est pas chose nouvelle : en 1927, Gaston Doumergue avait été le premier président a assister a une finale de la Coupe de France, avant de remettre le trophée a l’Olympique de Marseille victorieux, et Vincent Auriol avait reçu le boxeur Marcel Cerdan apres son combat contre Tony Zale en 1948. Des avant la victoire, Jacques Chirac, cornaqué par deux champions olympiques, Guy Drut, ministre de la Jeunesse et des Sports entre 1995 et 1997, et Jean-François Lamour, son conseiller a l’Élysée, qui fut l’artisan de cette stratégie gagnante, a compris tout le parti qu’il pouvait tirer de l’épopée. En manifestant sa sympathie pour l’équipe de France et son amour du football, il a indéniablement reconquis la popularité qu’il avait perdue au début de son mandat. A l’issue du match inaugural France-Espagne du 28 janvier, il descend dans les vestiaires, ou il s’entretient longuement avec Jacquet, Deschamps et Zidane. Sur le trajet du retour, il confie a Jean-François Lamour : « Cette équipe, je la sens bien. Jacquet est un entraîneur de grande qualité qui connaît son affaire et qui écoute les joueurs. Deschamps et Zidane sont très solides. Je suis certain qu’ils peuvent aller loin et je tiens à les accompagner le plus régulièrement possible. »

Ce qu’il fera pendant tout le semestre. Après le quart de finale contre l’Italie, il a rejoint les joueurs au vestiaire, révélant à ces derniers et aux journalistes présents que son épouse ne parlait désormais plus que d’Emmanuel Petit. Apres la demi-finale, Chirac a longuement salué la performance de Lilian Thuram devant les caméras. Le 12 juillet, il vient au stade avec son maillot numéro 23 de l’équipe de France à la main et le brandit dès que retentit le coup de sifflet final. Il remet la Coupe au capitaine de l’équipe. Quand il arrive dans les vestiaires, apres avoir enfilé le maillot des Bleus, il pourrait avoir l’air ridicule. Magie du charisme, il ne l’est pas. A côté de lui, Lionel Jospin paraît emprunté et hésitant. Pourtant Chirac professe un no sport a la Churchill comme règle de vie, il morigénait Alain Juppé a Matignon quand il s’absentait, trop rarement, pour faire du sport, alors que Jospin, athlétique, est un vrai sportif. Curieuse inversion des rôles supposés, que Michel Platini a bien ramassée dans une formule éclairante : « Jospin aime le sport, Chirac aime les sportifs. »

Extrait de "Bonheurs et grandeur" d'Hervé Gaymard, aux Editions Perrin. Pour acheter ce livre, cliquez ici.

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