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Entre islamisme et pétages de plomb, ces meurtres mis en scène qui ébranlent la société française
©BERTRAND GUAY / AFP

RacineS du mal

Entre islamisme et pétages de plomb, ces meurtres mis en scène qui ébranlent la société française

On ne connaît pas encore les motivations exactes du tueur qui a frappé hier la Préfecture de Police. Mais les meurtres mis en scène, dont les motifs parcourent toute la gamme de la radicalisation islamiste au craquage psychologique, sont de plus en plus fréquents.

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely

Bertrand Vergely est philosophe et théologien.

Il est l'auteur de plusieurs livres dont La Mort interdite (J.-C. Lattès, 2001) ou Une vie pour se mettre au monde (Carnet Nord, 2010), La tentation de l'Homme-Dieu (Le Passeur Editeur, 2015).

 

 

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Atlantico.fr :  Jeudi 3 Octobre à l’heure du déjeuner un fonctionnaire de la préfecture de Police de Paris âgé de 45 ans et qui, selon le Ministre de l’intérieur ne présentait aucun signe de fragilité psychologique, a tué quatre de ses collègues dans une attaque au couteau. Certains médias ont déclaré que l'assaillant s'était converti à l'islam depuis 18 mois. On ne connaît pas pour l'heure les motifs de son acte, mais le déroulé des faits est semblable aux mises en scène du terrorisme islamiste. Si "pétage de plomb" il y a, comme dit l'expression consacrée, la répétition de cette mise en scène interroge sur les causes de cette violence dans la société française. Quelles émotions trouve-t-on derrière un tel basculement ? 

Bertrand Vergely : Dans le drame qui vient de se dérouler il importe de faire la part entre ce qui relève de la violence ordinaire et ce qui relève de la violence hors-norme. 

Quand quelqu’un « pète les plombs » de façon ordinaire la violence qu’il déploie relève du caprice d’un enfant qui se roule parterre parce qu’on lui a refusé quelque chose qu’il désirait. Ce caprice peut donner lieu à des coups de folie comme le fait d’agresser directement et violemment.  celui ou celle qui lui a refusé l’objet de son désir. Il peut donner lieu au fait de s’agresser soi-même. Ce qui peut aller loin. Il n’est pas rare que l’on tue ou que l’on se suicide quand est en proie à un tel coup de folie. Dans le cadre de la violence hors-norme on a affaire à autre chose.

Une chose frappe dans le drame qui vient de se dérouler : la façon dont le meurtre a eu lieu. Cette façon est celle-là même que pratiquent certains terroristes musulmans. Elle est celle-là même  recommandée par  Daech depuis sa défaite. 

Ces dernières années on a vu surgir dans l’actualité de nombreux attentats commis par un homme seul descendant dans la rue et attaquant des passants à l’arme blanche en criant « Allah Akbar ! » « Dieu est grand ! ». Quand Daech a été défait, avant de disparaître dans la clandestinité, ses chefs ont donné comme consigne à leurs sympathisants de commettre des attentats et, au besoin, de ne pas hésiter à commettre des attentats seuls. 

Quand de tels attentats ont lieu ceux qui les commettent ne « pètent pas les plombs ». Ils sont très déterminés, leur logique étant non pas psychologique mais idéologique.

Le scénario qui les conduit là se déroule en général en trois temps. Au commencement, une vie soit normale, soit brillante, soit médiocre. Puis un jour, rupture. À la suite d’une rencontre avec un leader idéologique fascinant, ceux-ci tombent sous le charme. Ils sont médusés, envoûtés, sous emprise. Vient alors la dernière phase : subjugués par le discours idéologique du leader fascinant ils n’entendent plus rien. On a beau leur parler, ils ne sont plus de ce monde. Ils sont partis ailleurs. C’est là que le passage à la violence s’opère. Possédés par l’idéologie, ils deviennent insensibles. Devenant insensibles, ils ont un sentiment d’invincibilité. Invincibles, ils se mettent à tuer en voyant dans leurs crimes la preuve de leur invincibilité. 

Dans le crime qui s’est déroulé hier Jeudi c’est manifestement ce qui s’est passé. Le meurtrier est-il un français converti à l’Islam qui a prêté allégeance à Daech ? Ne l’est-il pas ? On ne le sait pas. En revanche, ce qui est sûr c’est qu’il s’est converti à la symbolique du meurtre terroriste rituel. Il a tué au couteau sans raison apparente. 

Peut-on relier ce phénomène à la déconstruction depuis les années 70 des structures symboliques  traditionnelles  en débouchant sur ce que Durkheim appelle l’anomie ? 

Dans les années 70 le gauchisme a vécu une mutation idéologique. Le communisme étant en train de s’écrouler et le marxisme se révélant passablement sclérosé à cause de son dogmatisme, le désir de changer le monde s’est appuyé sur un nouveau modèle théorique hérité de Nietzsche et d’Heidegger. Reprenant le mythe gnostique de la  création originelle  lumineuse détournée par un dieu pervers et méchant, l’intelligentsia éprise de subversion a pensé le monde comme la victime d’un complot perpétré par l’Un, cet Un étant  monothéiste judéo-chrétien, platonicien, métaphysique, essentialiste et   contre les énergies du multiple, ces énergies  étant féministes, transgenre, écologistes et « no boarder ». Cette déconstruction a favorisé non pas la montée de la violence mais la montée d’une violence sous la forme d’une violence   ritualisée à travers un terrorisme intellectuel prenant d’assaut les medias, l’art et la culture. Prise d’assaut réussie, la violence mentale soupçonneuse, provocatrice et  insoumise par principe devenant la norme. Dans ce climat de subversion banalisée, institutionnalisée et normalisée au nom de la libération du genre humain, l’islamisme a séduit. Il est apparu comme la version réactualisée de la lutte de l’esclave contre son maître, du colonisé contre le colonisateur, de l’immigré contre son patron, du dominé contre le dominant. Des terroristes islamistes faisaient  des victimes lors d’attentats qu’ils commettaient ? Ils n’étaient pas vus comme des meurtriers mais comme des victimes défendant leurs droits bafoués. Aujourd’hui, un homme seul de 45 ans tue soudain au couteau quatre de ses collègues. Au niveau de la mise en scène on a là la suite logique du climat délétère dans lequel nous vivons depuis quelques décennies. Déconstruction, subversion, islamisme puis mise en scène d’un meurtre en série de façon islamiste, cela résume bien la dérive infernale d’une certaine aventure intellectuelle. 

Est-ce le système éducatif qui est en cause et qui explique que les individus n’arrivent plus à vivre pacifiquement leurs frustrations ? 

Si le système éducatif français arrive à produire de l’excellence, s’il se donne un mal fou avec courage, compétence  et dévouement pour que le plus grand nombre d’élèves puisse maîtriser les fondamentaux de l’instruction, il n’en est pas moins confronté à deux problèmes majeurs qu’il ne parvient pas à résoudre. 

Le premier est interne et relève de son sens. Quand un élève sort de Terminale, il sait un certain nombre de choses. Il est incapable de faire le lien entre celles-ci. Le lien qui pourrait unir toutes ces connaissances n’existe pas. La raison en est simple. On ne sait pas quel est le but de l’éducation. On ne le sait plus parce que l’on ne sait plus où l’on va. 

Deuxième problème, celui-ci relève de la société. En France, toute une partie de la société est perdue et les pouvoirs publics ne savent pas comment il va être possible de la remettre à flots. Dans le système éducatif il en va e même. Toute une partie de la population scolaire est perdue et l’on ne sait pas comment il va être possible de la remettre à flots elle aussi. Qu’il s’agisse de la société ou du système éducatif cette population est une proie rêvée pour l’islamisme et, si ce n’est l’islamisme, pour les mises en scène islamistes de la violence et de la mort. 

Des meurtres fous sur fond de mises-en-scène de violence terroriste. On s’interroge sur les causes de leur apparition. Osons cette hypothèse. Qui a souffert fait souffrir, dit-on. Pas de sens à propos de ce que l’on fait et de ce que l’on est ? Un monde perdu qui décroche du monde réel ? Quand le sens a été tué on tue le sens. Quand le monde a été tué on tue le monde. Les crimes qui ont lieu se font toujours sur le fond de crimes qui ont déjà eu lieu. 

Ce phénomène rappelle les tueries qui ont lieu aux États-Unis. Est-il lié à une crise de la masculinité ? 

Les assassins sont souvent des hommes. Crise de la masculinité ? Quand on a affaire à l’islamisme, c’est clair. Une crise est une contradiction que l’on n’arrive pas à résoudre et qui explose de façon douloureuse. Quand l’homme et la femme qui forment un couple fondamental n’arrivent pas à vivre leur complémentarité, quand donc ils se séparent, privée de son autre la masculinité devenant incompatible avec elle-même, celle-ci explose. Le monde a beaucoup de mal à vivre la complémentarité homme-femme. Soit le couple homme femme est le lieu d’une domination de l’homme sur la femme, soit il est celui de leur division.  Dans tous les cas le résultat est le même : le masculin est seul et étant seul il devient fou.   Ce qui frappe dans le drame qui a eu lieu hier Jeudi, c’est cet homme seul, ce masculin livré à lui-même tuant d’autres masculins afin sans doute de tuer le masculin qui, en lui, n’a pas su vivre. 

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