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Enquête sur les origines du langage : mais quelle est l'histoire de ces mots basiques qui se prononcent de la même manière dans presque toutes les langues ?

Une analyse massive des deux tiers des langues du monde vient de prouver que quelques mots sont systématiquement associés à des sons spécifiques. Une avancée dans la connaissance du processus de construction d'un dialecte.

Philippe Blanchet

Philippe Blanchet

Philippe Blanchet est enseignant-chercheur en sociolinguistique et en didactique de la communication plurilingue et interculturelle. Il est responsable du Master international "Francophonie, Plurilinguisme et Médiation Interculturelle" à l'université Rennes II, mais aussi co-directeur des Cahiers internationaux de Sociolinguistiqueet rédacteur en chef des Cahiers de Linguistique, revue de sociolinguistique en langue française. 

Son dernier ouvrage, Discriminations : combattre la glottophobie (éditions Textuel, 2016), aborde, d'un point de vue original, l'instrument de pouvoir qu'est le langage. 

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  • Un groupe de chercheurs a démontré que beaucoup de mots qui veulent dire la même chose dans différentes langues ont le même son.

  • L'exemple le plus frappant est le son "i", qui est très souvent utilisé dans différentes langues pour désigner quelque chose de "petit”.

  • Cette nouvelle étude renforce l'idée qu'une partie de l'origine de la création des langues est onomatopéique et mimétique.

Atlantico : Pouvez-vous décrire un peu plus en détails sur les tenants et les aboutissants de cette nouvelle étude publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences (voir ici)?

Philippe Blanchet : En préambule, il me semble important de préciser que la démarche de ces chercheurs, qui ont comparé le sens et les sons des mots propres à 240 langues différentes, s'inscrit dans une longue lignée de travaux allant dans le même sens.

Dès les années 1950, le linguiste et anthropologue américain Morris Swadesh a établi une série de concepts primaires, appelée "la liste Swadesh", en choisissant un vocabulaire de base que l'on retrouve dans toutes les langues, étant le plus indépendant possible de l’environnement naturel et de la culture locale. Il y a ainsi des listes Swadesh de 215, 207, 200 et 100 mots. Ce sont des instruments servant à identifier le vocabulaire de base de toute langue non encore étudiée jusqu’alors, et à établir le degré de proximité de deux ou plusieurs langues données.

Pour revenir à notre groupe de chercheurs, dont les spécialités touchent aux sciences cognitives, la linguistique, les mathématiques et l'informatique, il a confirmé, grâce à une base de données d'une ampleur inédite, que beaucoup de mots qui veulent dire la même chose dans différentes langues ont le même son.

Par exemple, ils avancent que le mot "rouge" commence très fréquemment par un "r", quelque soit la langue parlée.

J'émettrais néanmoins une réserve concernant cette nouvelle étude, à savoir que les chercheurs disent avoir étudié "les deux tiers des langues du monde", alors qu'en linguistique, il est établi qu'on ne sait pas comment définir, donc compter, une langue. De plus, un biais peut exister en fonction des langues que l'on étudie dans le panel, ce qui n'est pas précisé dans l'étude. En effet, si on met dans l'échantillon tout le groupe des langues romaines et tout le groupe des langues asiatiques, il y aura forcément plus de correspondances entre les sons et le sens des mots que si on compte dans l'échantillon le breton, le lingala et le coréen.

Comment expliquer que des mots qui veulent dire la même chose dans différentes langues aient le même son ?

Cette nouvelle étude renforce l'idée qu'une partie de l'origine de la création des langues est onomatopéique et mimétique.

L'exemple le plus frappant est le son "i", qui est très souvent utilisé dans différentes langues pour désigner quelque chose de "petit", tout simplement parce que pour prononcer le son "i", il faut que notre bouche se rapetisse et reste fermée.

Dans le processus de création des langues, la part onomatopéique et mimétique diminue petit à petit, et le vocabulaire s'enrichit de façon de plus en plus aléatoire. On ne peut donc qu'observer "des tendances", comme l'ont fait ces chercheurs, mais c'est très, très loin d'être une science exacte.

Qu'est-ce que cette nouvelle étude peut nous apprendre sur l'origine des langues ? Est-ce à dire que nos ancêtres parlaient tous la même langue ?

La réponse est clairement non, car il aurait fallu qu'à l'époque de l'émergence des langues chez les humains, ils n'aient constitué qu'un seul groupe avec des relations étroites entre ses membres. Or on sait que la capacité cognitive et la nécessité sociale de ce langage très élaboré sont apparues à une époque où les homo sapiens étaient disséminés sur l'ensemble de la planète. La caractéristique majeure et dominante des langues, c'est leur diversité. Leurs ressemblances sont de l'ordre de l'exception, et ceci probablement depuis toujours.

Cette nouvelle étude peut-elle nous aider à prédire l'avenir des langues d'aujourd'hui ?

Encore une fois, non, absolument pas, en tout cas pas à court et moyen terme. Il y a trop de paramètres qui entrent en jeu pour qu'une langue se construise (le hasard bien sûr, mais aussi les mélanges de différents peuples entre eux, les désirs de différenciation ou de conservation, les nouvelles données environnementales...). Un linguiste peut tout au plus prévoir des évolutions du langage à court terme, sur une échelle de 20 ou 30 ans.

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