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Emmanuel Macron va devoir faire face à de nombreuses difficultés pour convaincre l'électorat de gauche.
©RTL

Magicien

Emmanuel Macron peut-il réinventer la gauche sans elle, voire contre elle en six mois (pour Blair et Schröder, cela avait pris plus de temps…) ?

Alors qu'Emmanuel Macron a officialisé ce mercredi sa candidature à l'élection présidentielle de 2017, il va devoir s'atteler désormais à l'énorme défi consistant à convaincre l'électorat de gauche d'une nouvelle vision. Comme Gerhard Schröder, Tony Blair, Michel Rocard, Pierre Mendès France, et tant d'autres avant lui.

Jean Garrigues

Jean Garrigues

Jean Garrigues est historien, spécialiste d'histoire politique.

Il est professeur d'histoire contemporaine à l' Université d'Orléans et à Sciences Po Paris.

Il est l'auteur de plusieurs ouvrages comme Histoire du Parlement de 1789 à nos jours (Armand Colin, 2007), La France de la Ve République 1958-2008  (Armand Colin, 2008) et Les hommes providentiels : histoire d’une fascination française (Seuil, 2012). Son dernier livre, Le monde selon Clemenceau est paru en 2014 aux éditions Tallandier. 

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Atlantico : Alors qu'Emmanuel Macron vient d'annoncer sa candidature à la présidentielle de 2017, il va désormais devoir convaincre en quelques mois l'électorat de gauche de se rallier à une nouvelle "vision" de la gauche et de la politique. Au Royaume-Uni et en Allemagne, Tony Blair et Gerhard Schröder ont également emprunté ce chemin. Combien de temps cela leur a-t-il pris, et comment ont-ils procédé ?

Jean Garrigues : La première chose à dire ici, c'est que pour Emmanuel Macron, comme cela avait été le cas pour Gerhard Schröder et Tony Blair en leur temps, il y a d'abord au début du processus le constat d'une impasse du parti de gauche dont ils étaient issus (ou proches, en ce qui concerne Emmanuel Macron). C'est à partir du moment où il y a ce constat d'impasse qu'il y a nécessité de changement, de transformation, voire de transgression.

Que ce soit Gerhard Schröder ou Tony Blair, ils ont rencontré des oppositions venues des lignes de gauche à l'intérieur du SPD et du Labour, mais finalement le combat a été relativement remporté. Je dis "relativement" car cette lutte interne s'est poursuivie après leur arrivée au pouvoir, et contre leur politique. Le contre-pied a même été pris après leur départ. Mais en tout état de cause, ils pouvaient s'appuyer sur l'évolution des mentalités et sur le constat d'un échec. C'était particulièrement visible pour le parti travailliste britannique, qui était écarté du pouvoir depuis les années 1970. De son côté, le parti social-démocrate allemand sortait de plus de dix ans de pouvoir et d'hégémonie d'Helmut Kohl et de la CDU sur la vie politique allemande.

Il y avait une évolution de l'esprit qui s'appuyait aussi sur l'histoire d'une culture social-démocrate allemande, depuis le congrès de Bad Godesberg en 1959. Au Royaume-Uni, il y avait également chez les travaillistes une culture de la négociation sociale et de la co-gestion de la question sociale.

De ce point de vue, cela s'annonce peut-être un peu plus compliqué pour Emmanuel Macron. Mais si Tony Blair et Gerhard Schröder pouvaient s'appuyer sur l'évolution de leur famille politique, il est certain que ce qui a été fait depuis deux ans en partie sous l'impulsion de Macron (pacte de responsabilité, inflexion social-libérale de François Hollande et Manuel Valls, etc.) pourrait faciliter ce tournant, cette transgression, cette nouvelle donne que propose Emmanuel Macron. Il n'arrive pas totalement sur du vide. Il a pour lui le sentiment chez les Français d'une impasse de la politique qui est menée aujourd'hui et l'acculturation des socialistes avec l'idée d'une nouvelle social-démocratie ou d'un nouveau social-libéralisme. L'expérience menée depuis deux ans montre que c'est possible, même si elle n'est pas considérée comme une réussite (c'est précisément l'argumentaire d'Emmanuel Macron, qui souligne qu'elle a échoué car elle n'a pas pu être menée à son terme).

Sur le plan de la culture des sympathisants ou des électeurs de gauche, il y a quand même eu depuis deux ans des choses qui ont évolué. On voit ainsi qu'une partie de cet électorat est de plus en plus convertible à la libération des énergies productives, l'ubérisation de l'économie, etc. Toutes ces idées sont beaucoup plus plausibles aujourd'hui qu'il y a deux ou trois ans.

En revanche, il est évident que Gerhard Schröder et Tony Blair se sont tous deux appuyés pour leur conquête du pouvoir sur un parti, sur une conquête partisane qu'ils avaient réussi à faire. Schröder était devenu le leader du SPD, et Blair avait pris le parti travailliste, le transformant d'ailleurs en New Labour. C'était donc une conquête de l'intérieur, un peu comme si aujourd'hui Emmanuel Macron était devenu Premier secrétaire du PS en lieu et place de Jean-Christophe Cambadélis.

Dans l'histoire politique récente de la France, certains ont-ils déjà tenté de réinventer la gauche sans elle, malgré elle, voire contre elle, comme souhaiterait le faire Emmanuel Macron ? Pourquoi cela n'a-t-il pas fonctionné pour eux ?

Pierre Mendès France, après avoir été au pouvoir au milieu des années 1950, a essayé d'incarner et de fabriquer une nouvelle gauche, non communiste, et d'aller dans la direction de la social-démocratie. Il en a été empêché par la ligne plus pragmatique et politique de François Mitterrand, qui a réussi à s'emparer du PS en 1971 et à conduire une ligne de conquête du pouvoir, et non pas de transformation idéologique et culturelle de la gauche.

De la même manière, Michel Rocard, lorsqu'il est arrivé au PS en 1974, a lui aussi essayé de transformer la famille socialiste. Il a tenté de le faire de l'intérieur (se différenciant donc de Mendès France) en voulant créer un courant social-démocrate, qui a certes eu beaucoup d'héritiers (de Dominique Strauss-Kahn à Manuel Valls), mais qui là encore s'est heurté à l'obstacle de la maîtrise du Parti socialiste, à l'hégémonie de François Mitterrand et son habileté stratégique pour l'écarter de la course à la présidence. En focalisant son action politique sur la transformation idéologique du socialisme, Michel Rocard a échoué pour des raisons stratégiques et purement politiques, puisque François Mitterrand l'a empêché de maîtriser l'appareil partisan. Quand il y est arrivé brièvement en octobre 1993, cela a été un fiasco, François Mitterrand lui mettant alors dans les pattes la liste radicale de Bernard Tapie aux élections européennes de 1994, causant sa perte.

On peut également évoquer ici la tentative de Jean-Pierre Chevènement, qui a essayé de l'extérieur de transformer la gauche autour du thème du rassemblement républicain. Là aussi, il s'est heurté à la résistance de la forme partisane et à la prépondérance de l'institution "parti" dans la vie politique française. En l'absence d'un grand parti d'élus et de notables derrière lui, il n'a pas pu véritablement réaliser une conquête de la gauche, en témoigne son échec de 2002. La logique partisane est un obstacle majeur dans le cadre des institutions de la Vème République.

Qu'est-ce que l'expérience Raymond Barre peut-elle nous apprendre sur la manière de réformer la gauche aujourd'hui ?

Raymond Barre incarnait un principe de vérité et d'authenticité dans le discours politique, qui reprenait d'ailleurs l'image et l'action de Pierre Mendès France sur ce point. Aujourd'hui, ce créneau est plutôt repris par François Fillon, qui s'oppose à la démagogie et au populisme.

Sur le terrain de l'efficacité politique, on a vu l'incapacité de Raymond Barre à surmonter la logique des rapports de force partisans. Il émerge en 1988 et aspire à être le candidat du centre en profitant de la transition difficile entre l'époque Giscard et la nouvelle génération de libéraux. Mais il se heurte à la prépondérance de Jacques Chirac à droite et à la force du parti gaulliste. S'appuyant sur son expérience de Premier ministre, Chirac devient en effet le chef naturel de la droite. Même si le discours et la popularité intrinsèque de Raymond Barre en font le chouchou des Français, c'est la logique du rapport de force qui l'emporte face à la volonté d'une nouvelle forme de politique.

Cela confirme une nouvelle fois ce que nous avons déjà évoqué pour Pierre Mendès France, Michel Rocard, Jean-Pierre Chevènement, etc.

Le Front national a mis près de 40 ans à s'imposer comme troisième grande force politique entre le Parti socialiste et le parti dominant à droite (RPR, UMP, LR…). Emmanuel Macron peut-il y arriver en quelques mois seulement ? A quelles difficultés doit-il s'attendre ?

Les difficultés sont innombrables. Il y a d'abord l'obstacle culturel du clivage gauche-droite qui a structuré toute la vie politique de la Vème République (et même bien avant, depuis quasiment la Révolution française). Intellectuellement, cette rupture du clivage est quasiment faite aujourd'hui : on voit bien que les oppositions principales tournent plutôt autour des notions de repli identitaire ou d'ouverture européenne. D'autres considèrent aussi que le clivage dominant aujourd'hui oppose ceux qui parlent au nom du peuple et ceux qui représentent les élites. Mais il n'en reste pas moins que ce clivage culturel reste très fort dans la tête des Français.

Ensuite, il se double d'un clivage organique et institutionnel. L'organisation de l'espace politique se fait à travers de deux grands partis (PS et LR) avec une troisième force aujourd'hui qui est le Front national, mais ce dernier s'appuie sur des traditions d'alliances politiques, des réseaux de notables, de militants et d'élus. Or, c'est quelque chose qui est très difficile à obtenir en quelques mois... On connaît bien toute la difficulté qu'a eue le Front national à conquérir les mairies, les conseils généraux, les conseils régionaux, sa difficulté à former des cadres, etc. Tout cela montre bien à quel point il est difficile de créer une culture partisane en France.

Regardez par ailleurs les difficultés de François Bayrou aujourd'hui, le premier à avoir voulu transgresser le clivage gauche-droite dès 2002. Le Modem est une coquille presque vide désormais, c'est un parti avec très peu de militants et d'adhérents. C'est donc un travail très difficile, mais en même temps, l'exemple de 2007, lorsque François Bayrou a talonné Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy au premier tour de l'élection présidentielle, peut aussi être un facteur d'espoir pour Emmanuel Macron. Et ce, d'autant plus que la situation de rupture entre les citoyens et les partis politiques traditionnels et l'attente de renouveau sont telles qu'il y a certainement aujourd'hui une masse d'indécis et d'abstentionnistes potentiels qui peut être intéressée par l'expérience Macron. Nous ne savons pas ce que peut générer la grande volatilité de l'électorat de nos jours (regardez la remontée spectaculaire de François Fillon dans les sondages pour la primaire de la droite…). 

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