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©REUTERS/Benoit Tessier

Destin politique

Emmanuel Macron, la filiation Pompidou

En dépit de nombreux points communs avec Georges Pompidou, Emmanuel Macron n'est pas l'homme d'un parti et n'a pas de vision globale du pays. Ces deux lacunes risquent fort de contrecarrer ses ambitions présidentielles.

Yves Roucaute

Yves Roucaute

Yves Roucaute est philosophe, épistémologue et logicien. Professeur des universités, agrégé de philosophie et de sciences politiques, docteur d’État en science politique, docteur en philosophie (épistémologie), conférencier pour de grands groupes sur les nouvelles technologies et les relations internationales, il a été conseiller dans 4 cabinets ministériels, Président du conseil scientifique l’Institut National des Hautes Etudes et de Sécurité, Directeur national de France Télévision et journaliste. 

Il combat pour les droits de l’Homme. Emprisonné à Cuba pour son soutien aux opposants, engagé auprès du Commandant Massoud, seul intellectuel au monde invité avec Alain Madelin à Kaboul par l’Alliance du Nord pour fêter la victoire contre les Talibans, condamné par le Vietnam pour sa défense des bonzes.

Auteur de nombreux ouvrages dont « Le Bel Avenir de l’Humanité » (Calmann-Lévy),  « Éloge du monde de vie à la française » (Contemporary Bookstore), « La Puissance de la Liberté« (PUF),  « La Puissance d’Humanité » (de Guilbert), « La République contre la démocratie » (Plon), les Démagogues (Plon).

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Atlantico : Banquiers, incarnation d'une forme de renouveau…quel parallèle peut-on dresser entre Emmanuel Macron et Georges Pompidou tant en termes de pedigree que de trajectoire ? Qu'ont-ils en commun ?

Yves Roucaute : Les différences sont très importantes. Néanmoins, on peut constater, tout d'abord, qu'Emmanuel Macron et Georges Pompidou se sont tous deux trouvés dans une situation de faiblesse de l'offre politique qui permettait à des personnalités d'émerger avec un profil et un discours nouveaux, de modernisation pour Pompidou, de révolution numérique pour Macron. 

Après la mort du général de Gaulle, peu de grandes personnalités émergeaient en effet, personne ne s'imposait naturellement. Georges Pompidou a profité de la crise des élites politiques suite à la dissolution de l'Assemblée nationale et à l'échec du référendum de 1969. Celui-ci fut un véritable traumatisme pour le pays, et la gauche divisée n'était à l'époque pas prête à assurer l'alternance, tandis qu'au sein de la droite, le départ du Général laissait un grand vide. D'ailleurs, ceci fit croire à la possibilité d'une solution centriste que ni les institutions, ni la situation n'autorisaient. D'où l'erreur des socialistes avec la candidature Defferre, qui eut 5% des voix,  et celle des centristes avec Poher, largement battu au second tour. Georges Pompidou avait le style des hommes d'Etat de la Vème République, la vision de la modernisation souhaitée par le pays après le traumatisme de 1968, et le départ du Général, et il s'inscrivait parfaitement dans le rapport gauche-droite exigé par les institutions en incarnant la légitimité à droite. 

Aujourd'hui, la  situation est assez similaire du point de vue des élites politiques. Nous sommes confrontés à une crise de ces élites politiques, une crise de la représentation. D'ailleurs, le président va quitter le pouvoir sur un échec qui signe sa mort politique. Et personne à gauche ne semble en mesure d'assurer la relève, ce dont profite habilement Macron, sur ce fond d'échec total de l'extrême gauche et de la gauche classique, elle-même divisée et qui porte un, ou plutôt plusieurs projets archaïques.  Quant à la droite, elle est confrontée à un problème de renouvellement et de leadership. Pompidou avait un leadership évident en raison de son histoire depuis la Libération et les dernières déclarations du Général qui l'intronisaient comme son successeur malgré leurs différends en 1969. Aujourd'hui, aucun candidat n'est incontournable, et les primaires affaiblissent plus encore le surgissement d'une légitimité naturelle en raison des alliances et des compromis qu'elles appellent. Nous sommes ainsi dans une situation de vide politique à gauche, et de manque de leadership à droite dont Macron peut essayer de profiter comme hier Pompidou.

Au-delà du contexte politique de cette absence de légitimité incontournable des concurrents, on peut leur trouver un autre point commun : d'une certaine façon, Georges Pompidou et Emmanuel Macron ont ringardisé leurs concurrents.

Georges Pompidou, au travers de ses mesures de modernisation du pays sur le plan social et industriel, son ouverture européenne contrôlée mais réelle, représentait un souffle nouveau, un gaullisme devenu plus libéral. Au niveau culturel, Pompidou a également été un vrai souffle pour la France : c'était un homme extrêmement cultivé, un passionné d'art moderne qui a laissé un héritage dont Beaubourg ; il savait que la puissance de la France n'est pas dans la capacité des politiques à gérer mais à imaginer et à créer, et que la culture est un élément de cette puissance. Ce fils d'instituteur, homme de lettres, agrégé, n'avait pas le mépris pour les intellectuels que certains candidats ont aujourd'hui.  

Un mépris que n'a pas non plus Macron. Mais ce dernier n'a pas, pour l'instant, les mêmes qualités que Georges Pompidou, même si d'un point de vue économique – son programme sur les autres sujets n'étant pas vraiment connu  – il a compris la révolution numérique. Il donne ainsi un air frais dans le paysage français et ringardise un certain nombre de personnes qui n'ont pas l'air d'avoir compris ce que sont les nouvelles formes d'organisation du travail, ni le nouveau rôle de l'Etat, et le nouvel ordre international liés à cette révolution numérique. De la même façon, alors que la mondialisation était à ses débuts, le projet de Pompidou de faire une France forte en utilisant tous les moyens de la modernité n'avait pas été compris par ses concurrents.

 

Tout comme Georges Pompidou s'était "séparé" de De Gaulle en 1969, Emmanuel Macron s'est coupé de son "mentor" en politique, François Hollande. Sachant cela, quel pourrait être le calendrier de l'ancien ministre de l'Economie ? Emmanuel Macron est-il aujourd'hui perçu comme une alternative à François Hollande, à l'instar de Pompidou à l'époque vis-à-vis de De Gaulle ?

J'aimerais prendre le contre-pied de votre question. L'opposition de Macron à Hollande et l'opposition de Pompidou à de Gaulle ne sont pas du tout de même nature. 

Pompidou était un homme de la fidélité : de la libération de la France jusqu'en 1968, il était fermement du côté du général de Gaulle et présent dans les pires coups durs. Cette fidélité de Pompidou se retrouve même à certains moments étonnants. Par exemple,  il a voulu que le général Jouhaud - qui avait participé au coup d'Etat contre la République à la suite de l'affaire algérienne - soit gracié par de Gaulle. En effet, Jouhaud avait été un résistant, et comme Pompidou était un homme de la fidélité, il s'est souvenu que Jouhaud s'était battu pour la France dans les pires moments de la guerre. Il avait donc fait de la grâce de Jouhaud une condition de son maintien au gouvernement. C'était un homme de parole. Et quand Pompidou a quitté le général de Gaulle, ce n'était ni une rupture, ni un coup de poignard dans le dos. Il ne faut pas oublier que Pompidou a été le Premier ministre le plus long de la Vème République. Quand il est parti, de Gaulle lui a dit, en substance, qu'il savait que le pays pouvait compter sur lui, et qu'il pouvait prendre sa succession.  Leurs désaccords de 1969 n'avaient pas troublé leur relation franche et l'estime mutuelle. 

Aujourd'hui, Hollande a le sentiment que Macron l'a trahi et qu'il n'a pas tenu ses engagements. Macron n'a jamais eu une grande estime pour Hollande qu'il ne suit pas depuis très longtemps. François Hollande souhaite se représenter, et Macron fait en sorte qu'il ne puisse pas être candidat. Les deux hommes sont donc en concurrence frontale. Jamais Pompidou ne s'est senti le concurrent, ni encore moins l'ennemi du général De Gaulle.

Néanmoins dans quelle mesure les circonstances pourraient-elles freiner les ambitions d'Emmanuel Macron ? Par rapport à Georges Pompidou, que lui manque-t-il pour accomplir son destin présidentiel ?

Si Macron souffle de l'air frais dans le pays, il n'est pas l'homme d'un parti, à l'inverse de Pompidou. En effet, dès que le général de Gaulle a quitté le pouvoir politique, Pompidou est devenu assez naturellement l'homme du principal parti de la droite. Sa légitimité était flagrante. Demain, Macron ne sera pas l'homme du Parti socialiste. Et ce problème de légitimité et de structure partisane n'est pas simple à régler. 

De plus, Pompidou était un homme complet, exceptionnel : il avait une vision globale de la France – économique, internationale  il tenait aux libertés, à la culture. Il est même le premier à avoir mis en place un ministère de l'Environnement. Et assis sur les hauteurs, il ne craignait pas d'appeler auprès de lui des grands hommes politiques au lieu de s'entourer de médiocrités par crainte de l'ombre de ses lieutenants. 

Si on connait les positions économiques et sociales de Macron, s'il a fait montre d'un certain courage, il n'a pas encore présenté sa vision du pays. On attend de lui une vision globale. S'il en a une, il va ringardiser définitivement tous les candidats socialistes car le problème des autres candidats socialistes, c'est qu'ils n'ont pas de vision globale. Ce serait alors également un problème pour la droite qui devra, elle aussi, présenter une position globale et le nouveau souffle dont la France a besoin. Il nous faut plus qu'un programme : un style, et un grand style. Comme le disait Barthes, le style c'est l'homme. Or le pays déteste la médiocrité et cette maladie des élites politiques, la gestionnite aigüe. 

 

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