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Crédits Photo: BERTRAND GUAY / AFP

Rien de nouveau

Emmanuel Macron chez Brut : le message, c’est le médium

Le président de la République a accordé un entretien fleuve, ce vendredi, au média en ligne Brut. Si la liste des thématiques abordées (violences policières, coronavirus, écologie, séparatismes...) est longue, les annonces nouvelles ont été rares.

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti

Arnaud Benedetti est professeur associé à l'Université Paris-Sorbonne. Il vient de publier Le coup de com' permanent (éd. du Cerf, 2017) dans lequel il détaille les stratégies de communication d'Emmanuel Macron.

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Atlantico : Emmanuel Macron a choisi de répondre en direct aux questions de Brut, média en ligne prisé par les jeunes. Quel message a voulu faire passer le président en s’exprimant sur un tel média ? 

Arnaud Benedetti : La communication est devenue un abîme sans surprise. Elle butte sur une incapacité chronique  à se renouveler. Macron, avec cet exercice abondamment annoncé, a confirmé l’enseignement de Mac Luhan : " Le medium est le message ". En optant pour " Brut", le président a voulu s’adresser prioritairement à " la jeunesse " dont on sait depuis Bourdieu qu’elle "n’est qu’un mot". Or toute la jeunesse, forcément hétérogène, ne regarde pas "Brut". Au demeurant, les chiffres de connexion ont plus servi "Brut" que le Président. Peu importe, l’essentiel pour l’Elysée était de suggérer cette idée que le chef de l’Etat était capable de s’adresser aux jeunes, en "fixant" les médias sur cet objectif. Sur le fond, l’entreprise aura la durée de l’étoile filante : un vœu immédiat dont on espère qu’il performera. La réalité c’est que la com’ présidentielle s’essouffle a proportion que nous avançons dans le mandat. Elle ne surprend plus, elle s’use dans un usage où l’annonce précédent l’événement annule justement la capacité à "faire évènement", elle ne vit finalement qu’à la remorque d’une histoire immédiate qui a bouleversé toute les promesses sémantiques du début du mandat : Emmanuel Macron n’est pas le "maître des horloges", encore moins "Jupiter", il est le gardien d’un mandat dont il essaye de sauver l’idée d’utilité face à des contraintes héritées des décennies passées. Macron illustre une communication dont la fonction de légitimation de l’exercice du pouvoir est en échec et en est réduite à sa seule fonctionnalité de scénarisation. 

Le choix de ce média en ligne dit enfin les représentations des dirigeants. La modernité supposée du support est là pour rappeler celle que l’on prête à l’émetteur élyséen. Elle se fonde sur une appréhension aussi, à savoir dans ce moment de mobilisation contre la loi de sécurité globale, la crainte d’une agrégation de segments plus jeunes de la population à cette contestation. 

Sur la question sécuritaire, Emmanuel Macron a donné des signes dans les deux sens. Il a soutenu la police, l’IGPN et l’article 24, dénoncé la politisation du terme "violences policières" mais a également annoncé la création d’une plateforme permettant de signaler les contrôles abusifs. Ce "en même temps" habituel sera-t-il suffisant pour apaiser le débat ?

Il tient sa ligne qui consiste à répondre aux uns et aux autres, en leur donnant des gages, en leur certifiant qu’ils ont raison les uns et les autres. C’est la politique des deux bouts de la chaîne dont on peut comprendre la cohérence au prisme de la psychologie politique du macronisme. Si tout le monde a raison, personne n’a vraiment  tort ; en conséquence le Président est le garant de ce noeud de contradictions de la société française. Cette ligne est hélas trouble, puisque que chaque argument annule l’argument opposé dans un mouvement permanent. Le Président pratique le sophisme communicationnel. Le résultat de cette rhétorique est de susciter des ambivalences telles qu’à la fin de l’exercice se pose l’inévitable question : quelle est la pensée profonde du Président ? Ce President est devenu le miroir des conflits de notre époque ; il ne s’élève pas tant au-dessus d’eux qu’il les intériorise pour en offrir la représentation au travers de sa propre personne. Est-ce cela commander ? Le peuple veut un cap, on lui tend la cartographie du jeu complexe de ses émotions. Macron se refuse à trancher véritablement, préférant faire de nos désaccords respectifs le moteur de sa pratique du pouvoir. Il pense être à l’équilibre ainsi alors qu’il exprime tous les points de déséquilibre de notre société. Il considère sur le fond que notre société algorithmique entretient le renforcement des convictions de chacun à l’intérieur de bulles sociales ou sociétales. Il n’a pas forcément tort de ce point de vue. Partant de ce constat, il décloisonne ces débats sourds les uns aux autres au travers de sa propre personne et de l’expression de celle-ci. Ce faisant, il ne voit pas qu’il tend à se transformer bien plus en symptôme qu’en acteur. Or la politique c’est d’abord l’action...

Lors de cet entretien fleuve, le président de la République a avoué ne pas avoir réussi à mettre fin à l’usage de glyphosate et que les décisions se faisaient selon lui au niveau européen. À propos de la distribution des masques durant la première vague, il a concédé que le gouvernement n’avait pas agit parfaitement mais que l’exemplarité ne se retrouvait pas non plus chez nos voisins. Avec un tel discours, le président ne valide-t-il pas un constat d’échec ?

C’est l’aveu de l’impuissance par le relativisme. C’est l’éviction de la fonction souveraine par l’étage "supérieur" (l’Europe) auquel de facto on se soumet, ou par la comparaison avec les voisins qui "ne feraient pas mieux que nous". Dans tous les cas c’est reconnaître la faiblesse de la France... Macron est atteint du syndrome des dirigeants "fin de règne" qui confrontés à leur bilan en sont à suggérer qu’ils ne peuvent rien... ou peu.Souvenez-vous de Mitterrand et de son fameux "on a tout essayé" à l’évocation de la lutte contre le chômage. Il y a de cette tonalité dans les propos d’Emmanuel Macron. Le problème c’est que contrairement à Mitterrand qui en était au crépuscule, Macron par sa jeunesse, sa promesse d’énergie incontestable renvoie là une image inquiétante quant à l’effectivité de son pouvoir et de ses marges de manœuvre. Peut-être espère-t-il qu’on le créditera de sa sincérité, voire d’une forme d’humilité, lui que d’aucuns considèrent comme un bloc sourd au doute, à la remise en question, à l’auto-critique... 

 

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