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Ce lundi se tient à Maastricht un grand débat réunissant les candidats au poste de Président de la Commission européenne.

Débat

Election à la présidence de la Commission européenne : ce que les six candidats en lice ont à proposer aux députés qui vont choisir le président pour la 1ère fois

Ce lundi 28 avril se tient à Maastricht un grand débat réunissant les candidats au poste de président de la Commission européenne. Peu médiatisé en France, et perçu comme secondaire, c'est pourtant le principal enjeu du prochain scrutin.

Olivier Costa

Olivier Costa

Olivier Costa est directeur de recherche au CNRS au Centre Emile Durkheim de Bordeaux et directeur d’études au Collège d’Europe. Il a publié avec Nathalie Brack Le fonctionnement de l’Union européenne aux Editions de l’Université de Bruxelles, 2° édition, 2013

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Atlantico : Le débat de ce soir est le premier entre les candidats déclarés au poste de président de la Commission européenne, l'un des principaux enjeux de l'élection européenne. Deux favoris devraient, dans les faits, se disputer le poste : Jean-Claude Juncker du Parti populaire européen (PPE) et Martin Schulz pour le Parti socialiste européen. Les deux prétendants sont très europhiles, voire fédéralistes. Qu'est-ce qui les distingue réellement ? Quelles positions surveiller dans le débat de ce soir ?

Olivier Costa : Les deux hommes ont des points communs : ils sont tous deux quadrilingues, de culture germanique, rompus à l’art du compromis, europhiles, plus pragmatiques qu'idéologues, et partagent une sensibilité sociale, en raison de leur parcours personnel.

Je ne dirais pas qu’ils sont fédéralistes, mais  clairement europhiles, dans un contexte où peu de leaders le sont encore. Leur discours ne diffère pas fondamentalement sur l’intégration européenne, qu’ils jugent nécessaire, souhaitable et utile pour affronter les grands problèmes qui se posent aujourd’hui aux citoyens européens.

Mais ils ont aussi un discours assez critique, l’un et l’autre, à l’égard du fonctionnement et des politiques de l’Union. Ils n’ont pas la même approche de la gestion de la crise économique : alors que Juncker est réellement un tenant de l’austérité, dont il a été le principal artisan, Schulz se montre critique à cet égard et, tout Allemand qu’il soit, considère qu’elle n’est pas une réponse appropriée. Ils n’ont pas non plus la même approche de l’action de l’Union en matière de politique environnementale, de politique étrangère ou de politique sociale. Leurs divergences sont aussi nettes sur les questions budgétaires. Enfin, ils n’ont pas la même conception du fonctionnement des institutions, en raison notamment de leurs expériences respectives, à la tête de l’Eurogroupe pour Juncker et du Parlement européen pour Schulz. Le premier est l’homme des négociations à huis clos, dont il a une expérience incomparable ; le second ne dédaigne pas le conflit institutionnel ouvert et sait trancher quand il le faut.

Les principaux enjeux du débat seront la gestion de la crise économique et sociale que subit actuellement l’Union européenne et le fonctionnement des institutions de l’Union. Juncker est partisan de l’austérité et d’une approche assez intergouvernementale du fonctionnement de l’Union ; Schulz est plus sensible à des politiques de croissance et favorable à un fonctionnement plus politique de l’Union.

Les règles des institutions européennes qui privilégient plutôt le consensus à l'opposition frontale et les similitudes de pensée des deux favoris, n'annihilent-elles pas l'enjeu de cette élection ? Que change réellement le fait que le président de la Commission soit issu d'une assemblée élue par les citoyens européens, outre le symbole ? 

Il faut, évidemment, souligner que le futur président de la Commission européenne ne pourra pas faire ce que bon lui semble. Il devra toujours trouver une majorité au sein de la Commission – qui, en principe, adopte toutes ses décisions importantes à la majorité de ses membres – et ensuite au sein du Conseil et du Parlement européen. Il devra aussi composer avec les instructions que lui adresseront les Chefs d’Etat et de gouvernement réunis au sein du Conseil européen.

Mais il existe des marges de manœuvre : le président de la Commission attribue les portefeuilles et les vice-présidences au sein de la Commission européenne, en définit la ligne politique d’ensemble et contrôle en partie l’agenda européen. Il peut établir des priorités et orienter certains textes, en leur donnant une tonalité plus sociale ou plus libérale, plus favorable aux opérateurs économiques ou à la défense de l’environnement.

La dimension symbolique de la campagne entre les leaders des différents partis européens est également importante. Elle vise, avant tout, à mobiliser les citoyens vis-à-vis d’un scrutin dont les enjeux ne sont pas évidents, et à souligner sa dimension européenne. Pour l’heure, les élections européennes restent pour l’essentiel un test de popularité pour les gouvernements des Etats membres, une sorte de référendum sur l’intégration européenne et une tribune pour des partis qui ne parviennent pas à se faire entendre dans d’autres contextes.

Il est difficile de savoir quelles seront les conséquences de cette première campagne. Cela dépend de son résultat : on sait que Martin Schulz est déterminé à pousser son avantage en cas de succès, ce qui n’est pas forcément le cas de Jean-Claude Juncker, qui n’a pas l’intention de bousculer l’ordre établi. Le cadre institutionnel de l’Union a toujours été relativement souple. Les événements et les acteurs pèsent sur sa pratique, et le font évoluer dans un sens ou un autre. Il y aura donc des évolutions, mais on ne peut pas les anticiper.

Guy Verhofstadt, candidat libéral, peut-il créer la surprise ou se positionner en arbitre ? Déjà pressenti pour occuper le poste en 2004 et candidat en 2009, pourquoi ne parvient-il pas à s'imposer complètement ? Propose-t-il d'ailleurs une vraie alternative par rapport au duo de favoris ?

Il n’est pas impossible que Guy Verhofstadt crée la surprise et se positionne comme un candidat de compromis entre le PSE et le PPE, si les deux partis ne parviennent pas à se départager. Les trois grands partis (PSE, PPE et le parti libéral l’ALDE) ont en effet décidé de s’entendre pour proposer au Conseil européen le candidat qui, selon eux, sera le vainqueur de l’élection. Dans le cas où le PSE aurait le plus grand nombre de sièges, mais où le PPE et l’ALDE en totaliseraient davantage à eux deux, Verhofstadt pourrait apparaître comme un candidat de compromis.

Si Verhofstadt a eu du mal à s’imposer jusqu’alors, c’est pour deux raisons. En premier lieu, les libéraux sont relativement peu nombreux par rapport aux démocrates-chrétiens et aux socialistes. Ensuite, il apparaît comme trop pro-européen pour certains leaders nationaux, qui ont mis leur veto à sa nomination à la tête de la Commission. C’est ce qui le distingue de Schulz et Juncker : Verhofstadt est prêt à bousculer les Etats et à se battre pour renforcer les pouvoirs de l’Union et son budget.

Ceci étant, une fois encore, le nouveau Président de la Commission devra, quel qu’il soit, veiller à maintenir les conditions d’un consensus dans les principales institutions et entre elles. Dans tous les cas, la composition du Parlement européen reflétera les résultats de chaque parti et l’assemblée sera dépourvue de majorité claire et stable ; quant à la composition du Conseil, du Conseil européen et de la Commission (hormis son Président), elle continuera de refléter, comme aujourd’hui, la situation politique dans les différents Etats membres.

Les autres candidats (le duo écologiste José Bové/Franziska Skeller, et le grec Alexis Tsipras pour le Parti de la gauche européenne) peuvent-ils peser dans la balance ? Quel(s) sont leur(s) enjeu(x) sur cette élection ?

Les autres candidats n’ont pas vraiment les moyens de peser dans l’élection. D’abord, il n’y a rien à négocier : il n’y a qu’un tour de scrutin, et pas d’alliances possibles. Le Parlement européen repose sur des accords "techniques", mais ils ont toujours concerné le PPE et le PSE, et, exceptionnellement, les libéraux. Les autres partis en sont exclus.

Ensuite, leurs scores seront limités. Ils sont dans des processus de candidature de témoignage, comme c’est le cas aux présidentielles en France. Les "petits" partis doivent présenter un candidat, mais n’ont aucune chance de l’emporter. Ils le font pour faire entendre un autre son de cloche et mobiliser les électeurs en faveur de leurs candidats à la députation, afin de peser le plus possible dans le fonctionnement du Parlement européen. Il faut rappeler que le but de l’élection est d’abord d’élire des députés européens ; la désignation du président de la Commission n’est qu’un aspect secondaire et indirect.

Le débat, qui se tiendra à Maastricht, ne sera pas rediffusé sur les principales chaînes françaises (uniquement sur Euronews), et le grand public français ne s'intéresse guère à cet enjeu. Pourquoi selon vous ? Est-ce dû à l'absence de candidat français parmi les favoris ? 

Ce manque d’intérêt des Français à trois raisons d’être. En premier lieu, il manque un candidat hexagonal ayant des chances de l’emporter – ce qui n’est pas le cas de José Bové. On peut imaginer que si Michel Barnier avait été le candidat du PPE, l’intérêt serait plus fort.

En deuxième lieu, la vie politique française est toute entière tournée vers l’arène nationale. L’élection présidentielle apparaît toujours comme l’alpha et l’omega de la vie politique, alors même que l’on sait que le Président n’a qu’une capacité limitée à peser sur le cours des choses, compte tenu de l’importance des décisions prises à l’échelle européenne et internationale, et du poids du contexte économique et social global. Les partis politiques contribuent largement à cette focalisation : tout se passe comme s’ils refusaient d’admettre que des choses importantes se passent ailleurs qu’à Paris, comme s’ils avaient peur de scier la branche sur laquelle ils sont assis.

Enfin, les médias français renforcent ce tropisme et n’arrivent pas à admettre que Paris n’est pas le seul lieu de pouvoir dans le monde. Les questions européennes sont négligées par les responsables des principaux médias français, qui n’y entendent d’ailleurs pas grand-chose. Ils assènent depuis soixante ans que l’Europe n’intéresse pas les Français, et n’en parlent donc pas. Les citoyens sont donc mal informés des choses européennes, et les responsables politiques français sont peu incités à s’investir dans les institutions de l’Union. Il y a là un cercle vicieux qui explique en partie l’affaiblissement de la France dans les instances européennes. 

Propos recueillis par Damien Durand

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