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Edouard Philippe Premier ministre
©LUDOVIC MARIN / AFP

Candidat idéal ?

Édouard Philippe ou le vrai-faux espoir de la droite : radioscopie d’un malentendu idéologique

L'ancien Premier ministre et actuel maire du Havre, Edouard Philippe se déplacera à Angers le vendredi 25 septembre en réponse à l’invitation du maire Christophe Béchu (Divers droite), qui ce jour-là organise des Ateliers de la République des maires. Edouard Philippe est actuellement très populaire auprès des Français au regard des sondages.

Bruno Jeudy

Bruno Jeudy

Bruno Jeudy est rédacteur en chef Politique et Économie chez Paris Match. Spécialiste de la droite, il est notamment le co-auteur du livre Le Coup monté, avec Carole Barjon.

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Bruno Jeanbart

Bruno Jeanbart est le Directeur Général adjoint de l'institut de sondage Opinionway. Il est l'auteur de "La Présidence anormale – Aux racines de l’élection d’Emmanuel Macron", mars 2018, éditions Cent Mille Milliards / Descartes & Cie.

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Edouard Husson

Universitaire, Edouard Husson a dirigé ESCP Europe Business School de 2012 à 2014 puis a été vice-président de l’Université Paris Sciences & Lettres (PSL). Il est actuellement professeur à l’Institut Franco-Allemand d’Etudes Européennes (à l’Université de Cergy-Pontoise). Spécialiste de l’histoire de l’Allemagne et de l’Europe, il travaille en particulier sur la modernisation politique des sociétés depuis la Révolution française. Il est l’auteur d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de l’Allemagne depuis la Révolution française, l’histoire des mondialisations, l’histoire de la monnaie, l’histoire du nazisme et des autres violences de masse au XXème siècle  ou l’histoire des relations internationales et des conflits contemporains. Il écrit en ce moment une biographie de Benjamin Disraëli. 

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Atlantico.fr : L’ex « Mister Nobody » caracole dans les sondages et se voit pousser des ailes au point d’ironiser en public sur sa popularité. Les sondages sont souvent des trompes l’œil. Quelles sont les vrais atouts d’Edouard Philippe et ses points faibles ?

Bruno Jeudy : Il faut en général se méfier des sondages de popularité et en particulier pour Edouard Philippe qui est dans une situation assez singulière. Celle d’un ancien Premier Ministre arrivé à Matignon en se proclamant de droite et en sortant de Matignon par la droite. Cela en fait un homme, à la fois aimé par les sympathisants de droite, 7 électeurs de droite de François Fillon sur 10 ont une bonne opinion du maire du Havre et, en même temps il a séduit les électeurs d’Emmanuel Macron où il rassemble plus de 8 sympathisants sur 10. Du coup, le maire du Havre caracole dans les enquêtes d’opinion comme naguère Simone Veil, Bernard Kouchner voir Alain Juppé plus récemment. Avec ce dernier, on avait vu d’ailleurs que les bons sondages ne s’étaient pas transformés en suffrages lors de la primaire de la droite en 2016.  

Méfiance donc avec les sondages. Cela étant, Edouard Philippe fait une percée inattendue dans l’opinion pour une personne inconnue du grand public en 2017. Il avait pris le risque de changer de camp politique en rejoignant Emmanuel Macron alors qu’il n’avait pas fait campagne pour lui. Sa popularité n’est pas que de papier, elle correspond à un bilan à Matignon, à un style et, à droite, à un désir de trouver un leader capable de rassembler une partie de ce camp. Un camp privé de  victoire politique depuis 2007. La popularité est un atout mais sa rupture avec les Républicains en 2017 rend son retour compliqué. Au moins avec les responsables actuels de la droite.   

Bruno Jeanbart : Le déconfinement a été très clairement un tournant dans la manière dont les Français ont perçu Édouard Philippe. A ce moment-là, alors qu’Emmanuel Macron endossait le rôle de l’optimiste, le Premier ministre jouait la figure de la prudence et du père fouettard, rappelant les Français à la nécessité de ne pas se relâcher face à la menace sanitaire. Or, à la sortie d’une crise qui a sidéré les Français de par son ampleur et sa soudaineté et dans un pays rongé par la défiance et le pessimisme, l’opinion publique était bien plus en phase avec cette posture précautionneuse qu’avec l’envie de retrouver « les jours heureux » du Président. L’origine du décrochage de popularité entre Édouard Philippe et Emmanuel Macron, en faveur du premier, date incontestablement de cette période et de ce décalage. L’ancien Premier ministre, inconnu avant son arrivée à Matignon des Français, a renforcé au printemps son image d’un dirigeant sérieux, responsable, capable de maintenir le cap et de garder son sang-froid lors des tempêtes. Il est apparu pour nombre d’électeurs comme un homme rassurant dans un monde qui l’était moins que jamais. Il lui manque en revanche le dynamisme, le charisme et la fascination qu’elle suscite, qui en France sont la marque des politiques appelés à accéder à la fonction suprême. Il est également probable que les Français soient aujourd’hui incapable d’associer Édouard Philippe à une thématique ou une proposition, limitant à ce jour l’offre politique qu’il pourrait incarner. 

Edouard Husson : Edouard Philippe est une espèce de double sans aspérité d’Emmanuel Macron. Nous avons eu affaire, tant que le tandem existait, à une inversion de ce qui devrait être. Un président beaucoup plus bavard que son Premier ministre. C’est le contraire qui devrait se passer. La parole présidentielle devrait être rare et stratégique. Le Premier ministre, lui, intervient plus souvent, avec une parole expliquant comment on met en oeuvre la vision du président. Or nous avons un président lyrique, souvent atteint de logorrhée. Par contraste, Edouard Philippe apparaissait sobre. Durant la crise du Coronavirus, Emmanuel Macron était dans la grandiloquence (« nous sommes en guerre ») tandis qu’Edouard Philippe apparaissait plus raisonnable, soucieux de contenir la pandémie au quotidien. En réalité, il s’agissait d’une illusion car l’action gouvernementale a été l’une des plus médiocres de l’UE face au Coronavirus; la coordination interministérielle a été inexistante (comment a-t-on pu mobiliser aussi peu et si tard, le savoir-faire médical des forces armées?) Edouard Philippe a révélé, durant cette crise, son vrai visage, technocratique, celui de l’homme qui s’était obstiné sur les 80 km/h au point de déclencher l’une des plus graves politiques et crises sociales de la Vè République. Ce qui a rendu Edouard Philippe pourtant populaire après la crise du COVID 19, c’est la disposition de son président à servir de paratonnerre - toujours cette inversion des rôles - en apparaissant comme le gouvernant inefficace à force de parler sans cesse avec d’aussi mauvais résultats. Cela a fait oublier par exemple, l’absence totale de sens des choses qui comptent chez l’ancien Premier ministre, capable d’expliquer qu’on ne pouvait pas se rendre à un enterrement - niant ainsi d’un visage terne ce qui fonde l’humanité, le fait d’enterrer ses morts. 

La défection annoncée de François Baroin place t-elle Edouard Philippe comme candidat idéal pour la droite ? Et avec quel projet pourrait-il rassembler ?

Bruno Jeudy : Moins le peuple de droite voit un leader émergé plus il trouve, pour certains au moins, en Edouard Philippe une bouée de sauvetage. La droite existe politiquement en France, gagne des élections locales et engrangera, probablement, des succès aux régionales et aux départementales l’année prochaine. Mais elle n’a plus de leader naturel à son sommet. La primaire a éliminé Sarkozy et Juppé. La présidentielle a éjecté Fillon. Aucun de ceux qui y prétendent actuellement ne s’impose naturellement. Ni les trois présidents de régions, Xavier Bertrand, Valérie Pecresse et Laurent Wauquiez, ni le président des maires de France François Baroin, ni celui des sénateurs LR  Bruno Retailleau. Logiquement, Edouard Philippe attire donc une partie des orphelins de la droite. Notamment, ceux nombreux qui restent bienveillants avec Emmanuel Macron sans vouloir forcément voter pour lui en 2022.  Il plait à la droite des villes, libérale, ce centre-droit juppéiste ou ceux qui sont nostalgiques de la Chiraquie. Mais Edouard Philippe est rejeté par la partie qui ne supporte pas son attitude de « traitre ». L’ancien Premier ministre ne cache pas qu’il entend encore faire fait travailler « la poutre » à droite. C’est à dire faire venir dans les filets du président responsables et électeurs de droite. D’autre imaginent a contrario qu’il pourrait être le candidat de la droite en 2022. Cela montre le désarroi de ce camp politique qui ne se remet de son élimination de la dernière élection présidentielle et même de sa défaite – de justesse – de Nicolas Sarkozy den 2012. Le deuil est long à droite.  

Bruno Jeanbart : L’hypothèse Philippe pour représenter la droite apparaît séduisante au premier abord, dans la mesure où l’ex Premier ministre a bati sa popularité sur la fusion de l’électorat macroniste du premier tour en 2017 et d’une majorité de celui de Fillon. Ce bloc en théorie peut permettre d’obtenir suffisamment de voix pour accéder à un second tour de présidentielle. Mais pour cela, encore faut-il que le Président ne se représente pas. Car opposé à Macron, cela réduirait la position d’Édouard Philippe à un électorat Fillon dont il semble douteux qu’il puisse l’unifier totalement. Il n’est pas certain par ailleurs que l’opinion comprenne aisément pourquoi il se présenterait contre le Président qui l’a nommé à Matignon. Le risque pour lui serait alors d’endosser le rôle du traitre, rarement payant électoralement dans la vie politique en France. En imaginant que le sortant ne se représente pas, il faudrait alors qu’Édouard Philippe transfère la fusion des électorats Macron/Fillon de sa popularité au vote en sa faveur, ce qui peut se révéler plus compliqué. Seul un projet basé sur la poursuite des réformes économiques lui permettrait d’atteindre un tel objectif, tant sur les enjeux régaliens et sociétaux peu de convergences existent entre les deux électorats. Mais dans un contexte post-Covid et de crise économique qui sera celui de notre pays d’ici 2022, on peut s’interroger sur la capacité à remporter une présidentielle avec un projet axé sur des réformes telles que celles des retraites, dont l’acceptation a déjà été largement entamée en 2019. 

Edouard Husson :  LR est entré dans une phase de dissolution accélérée. Il y a autant de candidats pouvant rassembler le centre-droit à l’extérieur (Bertrand, Pécresse, Philippe) qu’à l’intérieur du parti. Le parti a tenu le choc des élections municipales, grâce aux apparentements « divers droite » mais il est traversé par de profondes forces centrifuges. imaginons que Bruno Retailleau ou Laurent Wauquiez gagnent une primaire de la droite, on aurait aussitôt une réédition du refus de reconnaître la légitimité du candidat émergent qui avait touché François Fillon et l’accentuation de la tension entre une direction très centriste et une base militante de plus en plus à droite. Edouard Philippe est sur un positionnement strictement équivalent à celui de Xavier Bertrand ou Valérie Pécresse. Il aurait pour lui le fait d’avoir été Premier ministre. Contre lui: donner le sentiment d’avoir trahi son ancien parti. Cela ne jouerait sans doute pas auprès des électeurs. En fait, la question est de savoir qui prendra le maximum du centre-droit: Emmanuel Macron, Edouard Philippe, Valérie Pécresse, Xavier Bertrand ou même un Nicolas Sarkozy revigoré? Mais cela voudrait dire en fait avoir la capacité à tuer politiquement Emmanuel Macron. Edouard Philippe incarnerait dans ce cas la continuation tranquille du macronisme, une sorte de centrisme mature. Tiendrait-il cependant le temps d’une campagne présidentielle, lorsqu’il faut dévoiler une personnalité?

A quoi pourrait ressembler une « majorité présidentielle Philippe » ? Peut il gouverner en assumant une ligne claire sur les principales préoccupations des Français ?

Bruno Jeudy : Edouard Philippe n’est pas un concurrent d’Emmanuel Macron, il est au mieux un remplaçant de l’actuel président de la République, si celui-ci ne pouvait pas se présenter en 2022. L’ancien premier ministre n’ira pas, selon moi, croiser le fer avec celui qui l’a installé à Matignon en 2017. Ce n’est pas dans son logiciel de se retourner brutalement vers Emmanuel Macron. Il va plutôt continuer à faire travailler « la poutre ». Il  sera sans doute l’un des capitaines de la campagne en canonnant celui qui portera les couleurs des Républicains. Si Emmanuel Macron n’était pas candidat, cela rebattrait les cartes sur l’ensemble de l’échiquier politique et ça dégagerait la voie au centre-droit. C’est sur cet espace qu’ Edouard Philippe s’installerait  avec une offre politique assez Macroniste sur le plan économique. Il ajusterait une offre sur le régalien peut-être plus en phase avec ce qu’attendent les électeurs de droite, un discours d’autorité plus affirmé. Le régalien n’est cependant pas le point fort d’Edouard Philippe. 

Edouard Husson : La seule chance d’Edouard Philippe serait une sortie de crise moins terrible que prévu et une capacité du macronisme à durer. Il incarnerait alors une sorte de stabilité, il rassurerait à un moment où les Français diraient à un Macron « Assurancetourix », « Non, tu ne chanteras plus! ». Pour autant, Edouard Philippe conserverait tous les défauts du macronisme: le centralisme, la technocratisation des sujets, l’incapacité à combattre l’insécurité, à parler clairement sur l’immigration, l’islamisme, mais aussi à libérer les forces entrepreneuriales. Entrer au conseil d’administration d’Atos, c’est bien; mais cela prédispose-t-il à comprendre qu’il faut libérer les Français de la tyrannie des règlements, des normes, des lois? Et puis, dans un monde toujours plus incertain, imaginons-nous Edouard Philippe capable de jouer sur la scène de la diplomatie mondiale? La ligne politique intérieure et extérieure, serait lisse, à défaut d’être claire. Cependant on imagine mal une survie d’un macronisme, même avare de ses paroles, quand il s’agit de tenir un pays en ébullition intérieure et confronté à de multiples crises extérieures. 

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