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Le maire du Havre et ancien Premier ministre, Edouard Philippe, est photographié sur le plateau de France 2, le 4 avril 2021.
Le maire du Havre et ancien Premier ministre, Edouard Philippe, est photographié sur le plateau de France 2, le 4 avril 2021.
©THOMAS COEX / AFP

Parfum d’ambiance

Edouard Philippe ou l’offre politique pour ceux qui n’en ont pas besoin

Dans une interview au Figaro, l’ancien premier ministre se prête aisément à la rhétorique macronienne de la campagne qui s’annonce : se préoccuper de certains sujets, insécurité ou immigration, serait vulgaire et nécessairement la marque d’une tentation extrémiste.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : Dans une interview au Figaro, Edouard Philippe présente des éléments concernant sa vision et son nouveau parti ainsi que les thèmes qu’il veut mettre en avant dans sa vie politique.  L’ancien premier ministre fait-il des propositions susceptibles de largement rassembler ? La majeure partie de ses idées n’est-elle pas à destination de ceux qui ont le moins besoin de l’aide du politique ?

Christophe Bouillaud : Pour l’instant, il se montre effectivement très prudent. Il se contente de réaffirmer la nécessité pour un parti politique de penser le moyen et le long terme, et de tenir compte des défis posés aux sociétés contemporaines par les avancées scientifiques. Il ne dit pas ce que seront les conclusions de ces réflexions à venir. Par ailleurs, il se lance dans un couplet plutôt convenu sur les menaces qui pèseraient sur la raison avec un grand R dans notre vieille démocratie, en évoquant les courants désignés par les droites sous le nom de « wokisme ».

Du coup, nous en sommes dans cet entretien plutôt au stade des questions posées et des valeurs réaffirmées plutôt qu’au stade des solutions concrètes qui concerneraient directement les électeurs. Bien sûr, ce genre de discours finalement très abstrait sera mieux reçu par les électeurs n’étant pas dans l’urgence d’une demande adressée au pouvoir politique (demande de pouvoir d’achat, de sécurité, d’accès  à l’emploi, à la santé, etc.) et pouvant se projeter dans le long terme.

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On sent toutefois pointer chez Edouard Philippe une vision de l’avenir très technophile, un peu celle qu’on trouve dans les best-sellers de Yuval Noah Hariri, en tout cas une vision plus intéressée par les problèmes posés par l’IA ou les possibilités de la génétique que par ceux du réchauffement climatique, sujet qui, je le crois bien, n’est pas traité en tant que tel dans un propos qui pourtant entend se projeter à l’horizon 2030 ou 2050.

Edouard Philippe semble estimer que certains sujets, insécurité ou immigration, très présents chez LR, Zemmour ou Le Pen, ne sont pas des priorités. Disqualifie-t-il ces sujets par le simple fait que le terrain est occupé par d’autres ?

Probablement oui. Un constat de base de la science politique, c’est que certains partis qui ont parlé le premier d’un sujet en sont propriétaires aux yeux de l’opinion publique. Comme l’immigration, et dans une moindre mesure l’insécurité entendue comme insécurité face à la délinquance ordinaire, sont des enjeux dont l’extrême-droite est propriétaire depuis les années 1970-80, cela ne parait pas très stratégique d’aller combattre sur ce terrain-là. C’est d’autant plus vrai pour un parti qui soutient le pouvoir en place. Cela serait en effet un peu risqué pour Edouard Philippe de développer tout un discours sur ce point, car, finalement, à en croire G. Darmanin, l’actuel Ministre de l’Intérieur, le problème n’est-il pas quasiment réglé ? Par définition, le pouvoir sortant est comptable de la situation en la matière. Comme il prétend que tout va presque bien, il serait un peul malvenu pour un soutien d’Emmanuel Macron d’évoquer ce sujet. Ce sont les oppositions dont le travail est de thématiser ce sujet sous la forme bien sûr de l’échec. Il est du coup bien plus prudent de parler de perspectives d’avenir à moyen et long terme. Et surtout E. Philippe peut aussi finir par mettre en valeur le premier  un enjeu important à terme pour la société française et en devenir ainsi le propriétaire.

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J’avoue ne pas connaitre cet auteur. Mais je comprends l’idée finalement très classique en sociologie ou en science politique. Les horizons temporels et la nature de vos attentes  dépendent très fortement de votre situation sociale présente. Il est bien évident que, pour se préoccuper en son for intérieur, et de manière sincère, de l’avenir de la France – une notion tout de même abstraite, n’en déplaise aux nationalistes les plus barrésiens -, il faut déjà ne pas avoir trop à se soucier du quotidien, des fins de mois. Jadis, quand seuls les propriétaires et les capacités votaient, l’idée d’une compréhension de l’intérêt général détenue seulement par ces derniers allait de soi. Aujourd’hui, malgré le suffrage universel, cela reste largement vrai. L’abstraction reste un luxe. Il n’y a pour s’en convaincre que de regarder la sociologie du vote écologiste, largement lié à un haut niveau d’étude, un vote lié d’abord à une vision du futur à l’horizon de quelques décennies. Visiblement, Edouard Philippe se propose de bâtir un « anti-écologisme » technophile et scientiste, destiné lui aussi à séduire l’électorat le plus éduqué de ce pays. Cela peut bien sûr faire sens et cela aurait l’avantage de nourrir le débat public en développant des options bien différenciées, mais il n’est pas sûr qu’il rencontre ainsi un très grand écho dans la masse de la population. Là encore, ce choix est compréhensible, si l’on se rappelle qu’il n’est pas le candidat de son camp pour 2022. Pour l’instant, il ne vise sans doute qu’à construire une solide base partisane et militante pour la suite.

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