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La chancelière allemande Angela Merkel accueille le président russe Vladimir Poutine lors de son arrivée au sommet du G20 à Hambourg, dans le nord de l'Allemagne, le 7 juillet 2017.
La chancelière allemande Angela Merkel accueille le président russe Vladimir Poutine lors de son arrivée au sommet du G20 à Hambourg, dans le nord de l'Allemagne, le 7 juillet 2017.
©Odd ANDERSEN / AFP

Diplomatie

Douche froide à Berlin : Vladimir Poutine montre les dents aux Allemands 

L’Allemagne a misé depuis 20 ans à la fois sur l’entretien de bonnes relations politiques avec Moscou et sur la Russie comme pilier de son approvisionnement énergétique. Une stratégie qui se heurte désormais à des obstacles qu’elle n’avait pas anticipé.

Michael Lambert

Michael Lambert

Michael E. Lambert est titulaire d'un doctorat obtenu à Sorbonne Université en collaboration avec l’INSEAD - Campus de Fontainebleau (décembre 2016). Son analyse au sein de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) porte sur la psychologie politique et les acteurs de la politique étrangère de la Chine et des États-Unis en Eurasie.

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Atlantico : L'Allemagne entretient de bonnes relations diplomatiques avec la Russie depuis plusieurs décennies, et compte sur elle notamment pour l'énergie. Récemment, cependant, les relations semblent s'être tendues et la Russie a récemment expulsé trois ONG allemandes. Que s'est-il passé ?

Michael Lambert : Les relations entre l'Allemagne et la Russie ont changé depuis que celle-ci a pris position sur la politique étrangère russe, notamment en ce qui concerne la reconnaissance de l'Abkhazie et de l'Ossétie du Sud (2008), la crise en Crimée (2014 - ), la guerre en Syrie, et plus récemment le soutien à la Biélorussie.
La position de Berlin est pleine de contraste, car la transition du nucléaire vers les énergies renouvelables depuis Fukushima (2011) nécessite davantage d'importations de gaz russe avec Nord Stream I et II. Il existe donc une dépendance économique entre les deux pays, mais une opposition diplomatique sur de nombreux sujets. 
 
Depuis 2004 (élargissement européen), l'Allemagne a tendance à s'immiscer dans la politique étrangère russe avec insistance avec le Partenariat oriental, car cela détourne l'attention des citoyens allemands des questions domestiques. A cet égard, les cas de corruption au Deutscher Bundestag se multiplient, ainsi que les difficultés à mettre en œuvre une politique viable en matière d'énergies renouvelables, ou encore à assurer la cohésion européenne depuis le BREXIT. Berlin tente dès lors de s'opposer à la Chine et à la Russie pour éviter d'aborder des questions nationales douloureuses (par exemple, l'espionnage de la NSA en Allemagne - Untersuchungsausschuss „NSA“).  
 
Pour le Kremlin, on assiste à un processus de réciprocité, pour chaque position allemande, la même réaction de la Russie suit, conduisant à une escalade.

Cet épisode marque-t-il un changement dans les relations entre l'Allemagne et la Russie ? Quelles pourraient en être les conséquences pour Berlin ?

Berlin connaît plusieurs difficultés internes avec la montée de Alternative für Deutschland (AFD), la difficile transition énergétique, la baisse de la natalité, ainsi que la concurrence croissante de Beijing dans le secteur automobile. 
 
À cet égard, Berlin n'a pas su diversifier son économie et repenser son approche diplomatique depuis les années 1990-2000, contrairement à d'autres pays comme la Suisse et les pays nordiques. Cette absence de Blue Ocean strategy allemande sera frappante lorsque le marché automobile européen deviendra plus complexe vers 2024-2028 et entraînera des coupures budgétaires au sein du Ministère des Affaires étrangères (Auswärtiges Amt), à l'image de ce que la diplomatie finlandaise a connu après la chute de Nokia (2013).
 
En résumé, Moscou peut se passer de l'économie allemande en raison de sa bonne entente avec la Chine - son principal partenaire économique - et l'Allemagne peut également se passer de la Russie. Les tensions seront principalement diplomatiques avec des embargos, des restrictions de voyage, des politiques de visa contraignantes, mais aucune tension militaire ou crise majeure n'est à envisager.

Est-ce la preuve que la position conciliante de l'Allemagne à l'égard de la Russie est insuffisante face à un régime autoritaire ? Comment l'Allemagne et l'Union européenne en général peuvent-elles trouver le juste équilibre entre fermeté et compromis dans leurs relations avec des pays comme la Russie ?

L'Union européenne ne dispose pas d'une politique uniforme à l'égard de la Russie. Si des pays comme la République tchèque et la Pologne sont sceptiques à l'égard de Moscou, d'autres sont plus amicaux, comme la Bulgarie et la Grèce. En cela l'Union européenne reste un acteur économique majeur mais n'a pas les moyens d'assurer ses ambitions géopolitiques, surtout depuis la crise économique de 2008 et le BREXIT. 
 
En ce qui concerne l'Allemagne, son opposition aux régimes autoritaires devient de plus en plus difficile à justifier car le système politique allemand n'incarne plus un modèle démocratique viable, contrairement à des pays comme la Suisse. À ce propos, comme mentionné précédemment, les cas de corruption se multiplient au Bundestag, et le système repose sur une Chancelière élue depuis près de vingt ans, sans compter la montée du populisme avec l'AFD.
 
Il est donc difficile de parler d'un modèle democratique allemand viable par contraste avec la Suisse et les pays Nordiques, en attestent les restrictions arbitraires pour les étrangers pendant le crise de la Covid-19. Berlin pourrait s'inspirer de la Suisse pour le système politique qui donne un réel pouvoir aux citoyens, et de l'Estonie pour la digitalisation des services avec la cyber-gouvernance et le vote électronique qui donne plus de poids aux Allemands qui résident à l’etranger et sont de facto exclus du processus democratique par manque de digitalisation de l'administration.
 
Bien que reconnue comme un pays économiquement fort, l'Allemagne n'a pas un PIB nominal conséquent comparé à de nombreux pays voisins (par exemple la Suède, le Luxembourg, les Pays-Bas) et c'est sa taille démographique (81 millions d’habitants) qui attire l'attention davantage que sa performance par habitant.
 
En 2021, l'Allemagne reste donc un pays majeur en Europe mais mineur à l'échelle mondiale, et les choix de Berlin vis-à-vis de la Russie ont peu d'influence car l'Allemagne et l'Union européenne n'ont aucun levier militaire, diplomatique ou même économique face à la Russie, Moscou dépendant désormais de la Chine pour la quasi-totalité des échanges économiques et ayant moins d'intérêt pour l'occident en général.   
Dès lors, la seule option pour Berlin serait de renforcer la cohésion européenne pour influencer des pays de grande taille comme la Russie, les Etats-Unis et la Chine, car l'UE en tant que fédération ou confédération pourrait, elle, peser sur le plan international. En attendant une telle évolution, dans le nouvel ordre bipolaire (Amérique-Chine), l'Allemagne apparaît, comme tous les pays d'Europe, comme ne pouvant plus influencer l'ordre international, faute de moyens. 

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