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Dis-moi si tu te sens perdu, désespéré ou indigné, je te dirai pour qui tu votes ?
©Fred TANNEAU / AFP

Dans la tête des Français

Dis-moi si tu te sens perdu, désespéré ou indigné, je te dirai pour qui tu votes ?

Pour BVA, Bruno Cautrès réalise une analyse des sentiments qui animent les Français en cette période de pandémie.

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès

Bruno Cautrès est chercheur CNRS et a rejoint le CEVIPOF en janvier 2006. Ses recherches portent sur l’analyse des comportements et des attitudes politiques. Au cours des années récentes, il a participé à différentes recherches françaises ou européennes portant sur la participation politique, le vote et les élections (Panel électoral français de 2002 et Panel électoral français de 2007, Baromètre politique français). Il a développé d’autres directions de recherche mettant en évidence les clivages sociaux et politiques liés à l’Europe et à l’intégration européenne dans les électorats et les opinions publiques.  En 2014 il a publié Les européens aiment-ils (toujours) l'Europe ? aux éditions de La Documentation Française.

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Interrogés les 17 et 18 mars, quelques jours avant les dernières annonces d’Emmanuel Macron, l’opinion des Français à propos de la situation du pays semble s’enfoncer dans un mélange de lassitude et d’inquiétude. L’Observatoire de la politique nationale réalisé par BVA pour Orange et RTL enregistre ces tendances à l’aide de précieux indicateurs sur les sentiments des Français vis-à-vis de la situation du pays.

Sur une échelle de 0 à 10 qui mesure leur moral, la note moyenne est ainsi passée de 6.5 en mai 2020 (fin du premier confinement) à 5.7 aujourd’hui. Le moral des Français s’érode en fait de semestre en semestre et le niveau atteint aujourd’hui est le plus bas enregistré depuis le printemps de 2020. Jamais le moral des Français n’a été aussi bas en fait puisque la note la plus basse observée durant le 1er confinement était de 5.9 (au tout début, en mars 2020) pour se stabiliser ensuite à un niveau supérieur à 6/10 d’avril à juillet 2020 pour tomber à 5.8 pendant le deuxième confinement (novembre 2020).

Quels sentiments se cachent derrière ce moral qui flanche ? Est-ce simplement un coup au moral, lié au sentiment de lassitude ou est-ce plus profond ? Prolongeant les réflexions de la science politique sur la question du rôle des émotions et des sentiments dans les attitudes politiques (notamment les travaux conduits au CEVIPOF par Martial Foucault et ceux de Pavlos Vasilopoulos à l’Université de York) nous avons mesuré des sentiments et des émotions jusqu’ici jamais analysés : le désespoir, l’indignation et la confusionSur une échelle de 0 à 10 c’est le sentiment de confusion qui domine l’opinion (note moyenne de 6.2) avant l’indignation (note de 5.7) puis le désespoir (note moyenne de 5.03) : ni les annonces et perspectives dessinées par le chef de l’Etat, ni l’accélération de la campagne de vaccination ne semblent infléchir la tendance à l’inquiétude, au pessimisme. La note moyenne sur l’échelle d’espoir est elle-même en forte baisse: 4.6 sur une échelle de 0 à 10 alors qu’elle était à 5.1 en décembre. Un prisme domine l’opinion des Français : le sentiment d’être perdus, déboussolés et, pour certains, d’en ressentir de l’indignation ou du désespoir. Il faut, bien sûr, tenir compte du fait que seuls quelques sentiments ont été mesurés et que le tableau d’ensemble des émotions ressenties par les Français à propos de la situation est sans doute plus complexe. Mais, sans noircir le tableau, on peut s’inquiéter de ces tendances de l’opinion.

Nous avons analysé les relations entre nos différents indicateurs. Ils sont bien sûr corrélés les uns avec les autres et présentent chacun une facette d’un syndrome psychologique plus général : le désespoir traduit un manque accentué de perspective d’espoir, l’indignation traduit une forme de colère, la confusion un sentiment de perte des repères par rapport à une situation nouvelle et trop incertaine.

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Ces trois sentiments clivent fortement les Français selon leurs votes de 2017 et leurs orientations partisanesLe désespoir oppose nettement les électeurs de Marine Le Pen (chez qui il atteint un niveau élevé) et les sympathisants du RN à ceux des électeurs de Jean-Luc Mélenchon, Benoit Hamon, François Fillon et Emmanuel Macron (en ordre décroissant de sentiment de désespoir). Les sympathisants PS et EELV sont en position moyenne.

L’indignation est un sentiment qui trace une ligne de partage entre l’électorat du centre et du centre-droit (UDI, Modem, LaREM), qui est le moins indigné, et celui de toutes les autres formations politiques : les électeurs de Jean-Luc Mélenchon, les sympathisants LFI, ceux de LO, du NPA, du PS mais aussi ceux de Debout la France et du RN qui composent un groupe hétérogène d’électeurs indignés. Les sympathisants écologistes ne sont pas parmi les plus « indignés », mais sont à la frontière entre les deux groupes.

Enfin, le sentiment de confusion, tellement présent dans l’ensemble de la population, est ressenti dans de nombreux segments de l’électorat (sympathisants de DLF, LO, du RN, du PS, d’EELV et des LR, électeurs de Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan, Jean-Luc Mélenchon et Benoit Hamon) mais nettement moins parmi les électeurs d’Emmanuel Macron ou de François Fillon.

Pour synthétiser tous ces résultats, nous avons recherché à identifier une typologie des Français et de leurs sentiments ou émotions. Nous distinguons trois groupes en fonction de leur niveau de désespoir, d’indignation, de confusion.

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Le premier groupe est celui des « optimistes » (29%), peu désespérés, peu indignés ou confus, électeurs d’Emmanuel Macron, sympathisants de LaREM ou du Modem, avec des niveaux d’études et de salaires élevés ou des retraités. Le second groupe est celui des Français « un peu perdus » (37%), leur moral, leur sentiment de désespoir ou d’indignation est moyen et leur sentiment de confusion est un peu au-dessus des autres ; leur profil politique se retrouve dans de nombreux électorats (de LFI aux LR), ils ont des positions sociales intermédiaires, sont moyennement dotés en capital culturel ou économique. Enfin, le troisième groupe est celui des « indignés-désespérés » (34%), sympathisants du RN, inactifs, chômeurs, employés ou professions intermédiaires, classes moyennes à niveaux de revenus moyens ou faibles.

Cette typologie exerce de puissants effets sur deux paramètres politiques essentiels. Tout d’abord, notre typologie révèle des clivages électoraux profonds : 35% des « optimistes » ont voté pour Emmanuel Macron au premier tour de 2017, contre 25% des Français « un peu perdus » et seulement 14% des « indignés-désespérés ». Parmi les « indignés-désespérés » le vote pour Marine Le Pen atteint, au second tour, 51% tandis que le vote pour Emmanuel Macron culmine à 80% au second tour parmi les « optimistes ». On retrouve ici des résultats déjà établis par les chercheurs en science politique qui ont travaillé sur le contenu du clivage entre « gagnants » et « perdants » du monde d’aujourd’hui mais que nous complétons : la pandémie révèle également l’importance du sentiment de confusion et de perte des repères.

Notre typologie manifeste ses effets sur un second paramètre politique fondamental : la manière dont les Français perçoivent aujourd’hui l’action d’Emmanuel MacronSi 29% des « optimistes » déclarent qu’Emmanuel Macron « sait où il va », ce n’est le cas que de 15% chez les « un peu perdus » et 9% chez les « indignés-désespérés ». Il faut dire que sur l’ensemble des personnes interrogées seules 16% indiquent aujourd’hui qu’Emmanuel Macron « sait où il va ». Ces données indiquent clairement une cote d’alerte pour l’exécutif et montre un élément de fragilité sur un point capital du leadership présidentiel.

Une France en morceaux et qui n’a pas le moral, des Français traversant la crise sanitaire dans des couloirs séparés par des ressentis très différents et des fractures sociales. Le doute s’est installé sur la clairvoyance de nos dirigeants qui, en définitive, semblent un peu comme nous : perdus et ne sachant plus trop où aller. Ce sentiment laissera des traces dans l’opinion à n’en pas douter. Alors que le politique veut incarner le cap à tenir et le dessein national, nos hommes et femmes politiques sont au pied du mur : ils et elles ont une année pour tirer des leçons, nous proposer des solutions et des alternatives, faire vivre le débat démocratique. Lequel ou laquelle pourra recoller les morceaux, faire la pédagogie de nos difficultés et de nos atouts, réparer les dégâts de la pandémie et de la longue suite des crises françaises ? Pour reprendre les termes de l’économiste Albert Hirschman, les sentiments de confusion, d’indignation et de désespoir viendront-ils nourrir les stratégies « d’exit » (le retrait et l’abstention), de « voice » (la protestation) ou de « loyalty » (le vote pour les candidats issus des formations politiques qui ont déjà exercé le pouvoir en France) ? A chaque candidat de nous convaincre et peut-être plus encore de nous aider à sortir du sentiment d’impasse et de la perte de sens.

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Cet article a été initialement publié sur le site de BVA : cliquez ICI

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