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Des manifestants brandissent des banderoles et des pancartes lors d'une journée de protestation contre la vaccination obligatoire contre la Covid-19, à Nantes, le 7 août 2021.
Des manifestants brandissent des banderoles et des pancartes lors d'une journée de protestation contre la vaccination obligatoire contre la Covid-19, à Nantes, le 7 août 2021.
©Sebastien SALOM-GOMIS / AFP

Larmes de crocodile

Des anti-vax aux anti-OGM : cette culture de contestation scientifique que la France a laissé prospérer tout en feignant de s’en désoler 

Alors que le gouvernement se montre intransigeant sur la vaccination, y compris au risque de céder lui-même à une forme de pensée magique, la France est l’un des pays qui a le plus toléré les dérives dans son système universitaire et scolaire.

Jean-Paul Oury

Docteur en histoire des sciences et technologies, Jean-Paul Oury est consultant et éditeur en chef du site Europeanscientist. com. Il est auteur de La querelle des OGM (PUF, 2006), Manifester des Alter-Libéraux (Michalon, 2007), OGM Moi non plus, (Business Editions, 2009) et Greta a tué Einstein: La science sacrifiée sur l’autel de l'écologisme (VA Editions, 2020).

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Atlantico : Le groupe anti-OGM faucheurs volontaires vient de revendiquer un nouveau fauchage de parcelles, les anti-vaxs ne désarment pas, etc.. Comment expliquer cette culture de contestation scientifique forte en France ? Le système universitaire et scolaire est-il particulièrement en cause ?

Jean-Paul Oury : La culture de la contestation scientifique est mondiale et la France ne fait pas exception. Cette tendance a été excitée ces 40 dernières années par la montée en puissance de l’écologisme (défini comme idéologie politique). Dans Greta a tué Einstein, je prends l’exemple des OGM, du nucléaire, des antennes relais (la 5G aujourd’hui) et du glyphosate pour montrer comment les idéologues des ONG se sont emparés de ces quatre totems et en employant systématiquement les mêmes méthodes s’en sont pris à la science prométhéenne pour la faire tomber de son piédestal.

Le message de cette contestation est clair : il est devenu tabou de modifier le vivant, de fissionner l’atome, de propager des ondes ou encore d’utiliser des molécules. Ce travail de sape a fini par porter ses fruits et l’opinion a douté des applications technologiques diabolisées. La science et la technologie qui étaient perçues comme pourvoyeuses de bienfaits pour l’humanité se sont vues projetées devant un tribunal qui leur demande en permanence de rendre des comptes… le mécanisme employé par les activistes est redoutable : l’agit-prop qui fait passer un risque potentiel pour un danger imminent et le principe de précaution qui permet de poser une question non scientifique aux scientifiques, en les obligeant à démontrer l’existence du risque zéro.

Si cette contestation est mondiale, il faut tout de même préciser que c’est surtout l’Europe qui est la principale pourvoyeuse de contestataires et ce depuis les années 1970. LAllemagne a donné Hans Jonas, le philosophe concepteur de lheuristique de la peur ; cest en Italie dans les années 70 que s’est réuni le club de Rome qui sera à lorigine du rapport Meadow, favorable à larrêt de la croissance ; la Suède est la patrie de Greta Thunberg ; lAngleterre a projeté sur le devant de la scène le groupe Extinction Rebellion qui sest imposé rapidement comme un modèle international en matière de désobéissance civile…

Pour revenir à la France, elle occupe sans doute la première place sur le podium de ce mouvement de contestation : c’est l’un des seul pays à avoir introduit le principe de précaution dans sa constitution et elle dispose dun vrai talent en matière dactivisme anti-science (on pensera aux faucheurs volontaires, par exemple) ; ce sont également des Français qui ont inventé une nouvelle discipline baptisée la collapsologie qui étudie « leffondrement de la civilisation industrielle et ce qui pourrait lui succéder ». Notre pays est un laboratoire à ciel ouvert de la contestation scientifique. Il est parfois frappant de voir l’énergie que certains y consacrent.

Je voudrais toutefois revenir brièvement sur les deux exemples que vous citez : il est important de noter que même si le mouvement anti-vax est présent depuis des années en France - comme partout dans le monde - il est cependant resté très marginal et toutes choses relatives par ailleurs, n’a que très peu de relais d’opinion chez les politiques, comparé au mouvement anti-OGM… il faut rappeler que les faucheurs volontaires ont longtemps été considérés comme des héros avec la figure de José Bové et qu’ils ont eu finalement gain de cause auprès des politiques puisque des figures de gauche comme de droite ont tout fait pour interdire la culture de semences OGM en France (on pensera par exemple aux moratoires d’Alain Juppé ou aux prises de positions de NKM).

Autre distinction importante : les biotechs rouges sont assez bien acceptées depuis le début des années 80 et n’ont jamais rencontré l’opposition qui s’est levée contre les biotechs vertes, ni dans l’opinion, ni chez les politiques ; elles reçoivent sans trop de difficulté des autorisations nécessaires pour sortir du labo. J’en veux pour preuve l’autorisation des vaccins à ARN-messager de BioNtech ou de Moderna. Alors que l’UE n’a eu aucune difficulté pour donner son approbation à ces deux vaccins, il faut rappeler qu’elle s’interroge toujours sur le statut qu’elle pourra donner aux plantes modifiées par le biais de la technologie Crispr-Cas 9 ; comme le formule joliment Gérard Kafadaroff, c’est Feu vert pour les biotechs rouges VS Feu rouge pour les biotechs vertes.

Maintenant comment expliquer que l’opinion des activistes qui militent contre la vision prométhéenne de la science ait tant d’emprise sur le public et ait eu si facilement gain de cause ? Je commencerai par dire que cela vient du fait que l’opinion générale - tout public confondu - ignore précisément tout ce que l’on doit à la révolution scientifique et technique. Et je m’appuierai pour cela sur la thèse du célèbre ouvrage de Hans Rosling : Factfulness, 10 raisons qui font que nous nous trompons sur le monde et pourquoi les choses vont bien mieux que vous ne le pensez. Ce médecin suédois, qui a conseillé lOMS, lUNICEF et co-fondé la branche suédoise de Médecins sans frontières a listé les 10 causes qui sont à lorigine de nos erreurs de jugement à l’égard du monde et a entrepris de démontrer dune manière générale pourquoi les choses vont bien mieux que nous ne le pensons. Il s’est aperçu de ces biais lors des nombreuses conférences qu’il a données en testant ses auditeurs avec un questionnaire type : « De combien le nombre de morts par an de catastrophes naturelles a-t-il changé ces 100 dernières années ? », « Au cours des 20 dernières années comment la proportion de la population mondiale vivant dans lextrême pauvreté a-t-elle varié », « En 1996 les tigres, les pandas géants et les rhinocéros noirs faisaient partie des espèces en danger. Combien de ces 3 espèces sont encore référencées comme étant en danger critique » ou encore « Combien de personnes dans le monde ont accès à l’électricité ? »…

Rosling a été frappé de constater que tous ses panels – quel que soit le niveau d’éducation ou la formation – répondaient moins bien en moyenne à ces questions que ne laurait fait un chimpanzé en répondant au hasard… avec cette tendance majoritaire qui se dégageait : choisir la réponse la plus catastrophiste ou la moins optimiste (alors qu’à chaque fois il convenait de répondre linverse).

Il nous parait donc évident que c’est sur ce terrain perméable d’une opinion générale qui a priori ignore tout des bienfaits d’une civilisation qui s’est développée en faisant confiance en la science et la technologie qu’ont pu prospérer les contestataires. Ce phénomène a été bien évidemment renforcé par la logique du traitement médiatique de l’actualité qui veut que l’on ne parle pas de ce qui marche.

Maintenant pour répondre précisément à votre question de savoir si le système éducatif français a renforcé cette tendance, je dirais qu’il est certain qu’il est propice depuis de longues années à la formation d’idéologues, notamment au travers de son nombre pléthorique d’étudiants en sciences humaines (dont je précise que je fais partie), sachant que ce sont ces derniers qui sont les têtes pensantes de l’activisme anti-science prométhéenne.

A côté de cela il serait essentiel de faire un effort sur la vulgarisation scientifique et je partage l’avis de Jean de Kervasdoué qui affirme « il conviendrait quau cours de leurs études les Français découvrent la passionnante histoire des sciences, toute aussi riche que celle de lhistoire de lart ou de lhistoire tout court » Il ajoute également que les Français ont une image rébarbative de la science alors qu’elle est ludique. C’est fondamental.

Est-on trop prompt à tolérer la contestation, même sil elle nest pas fondée sur des arguments scientifiques ?

Il faut être prudent avec ce genre d’énoncés. La contestation relève de la politique et non de la science même. Aucune découverte scientifique ne vient avec son manuel d’usage qui nous dit s’il faut ou non l’appliquer en raison de sa scientificité. On ne déduit pas les normes et les lois sur les découvertes que l’on fait dans les laboratoires de ces mêmes découvertes. En disant cela je ne souhaite pas ouvrir la porte au relativisme. Je souhaite simplement souligner cette nuance.

Ajoutons enfin que certains politiques - de plus en plus nombreux qui se réunissent autour du leitmotiv « the science is settled » - cherchent à s’appuyer sur une certaine vision de la science très déterministe pour limiter l’action humaine. C’est ainsi, par exemple, qu’à intervalles réguliers des activistes s’appuient sur les annonces toujours plus catastrophistes du GIEC pour imaginer de nouveaux interdits.

C’est sur ce point que l’on se rend compte de l’importance de la politique scientifique. Les partisans de la science prométhéenne ont négligé trop longtemps ces questions. Le résultat est une OPA de l’écologisme sur le concept de nature et les solutions qu’il faudrait mettre en œuvre. L’écologisme souhaiterait désormais rendre hors la loi les innovations qui ne sont pas labellisées « made in Nature » (voir la question précédente) et imposer celles qui le sont, et ce parfois au mépris du bon sens et de toute rationalité : par exemple les énergies renouvelables ne sont pas pilotables et nécessitent le maintien de centrales à charbon ou alors l’ouverture de centrales à gaz qui, pour le coup, ne contribuent pas à la diminution de rejets de CO2 dans l’atmosphère, bien au contraire.

Pour sortir de cette situation, il faudra que les scientifiques et les ingénieurs regagnent la confiance du public. Ils devront démontrer que c’est la science - et non l’idéologie politique - qui est la mieux équipée pour trouver des solutions qui garantissent l’équilibre de l’homme et de son environnement, notamment que certaines technologies ne sont pas opposées à la nature, bien au contraire. Ainsi, par exemple, l’agriculture intelligente qui permet de produire de manière intensive pour nourrir les populations tout en utilisant moins d’intrants, le nucléaire qui fournit une énergie décarbonée ou encore l’IA - non fantasmée - qui nous assiste dans la découverte de nouveaux médicaments….

Plutôt que de mater la contestation contre la science par des mesures discrétionnaires, je suis partisan d’envoyer les scientifiques au front pour qu’ils défendent le bien fondé de leur démarche et gagnent la bataille de l’influence. Comme je l’imagine, il se peut bien que dans quelques années le débat  gauche-droite face place à une opposition entre Gretatistes, parti regroupant les décroissants, déterministes et anti-science prométhéenne et Pinkeristes (d’après Stefen Pinker, auteur de Enlightenment now), parti regroupant les partisans de la croissance par le biais des science prométhéennes mise au service de nos libertés.

A titre personnel, je serai le premier à contester celui qui voudra m’expliquer qu’il dispose d’un modèle « « scientifique » » pour « limiter les mètres carrés par personne pour réduire lempreinte carbone des logements »… a contrario, je serai prêt à descendre dans la rue pour défendre le message selon lequel il est nécessaire de construire davantage de centrales nucléaires pour produire une énergie décarbonnée.

Le gouvernement se montre-t-il dautant plus intransigeant sur la question de la vaccination quil refuse dassumer la responsabilité de l'État dans ce manque de culture scientifique et dans lentretien de la contestation ?  

La question de la vaccination est particulière. Tout d’abord, il est remarquable et il faut se féliciter que le vaccin ait été trouvé en si peu de temps. Je lisais l’autre jour dans le livre Hacking Darwin de Jamie Metzl que le président Trump était anti-vax et pourtant c’est grâce à sa politique et les moyens démesurés qu’il a concédé à l’industrie médico-pharmaceutique qu’on a pu trouver le vaccin si rapidement. D’ailleurs il vient de déclarer « je me suis fait vacciner, je vous invite à vous faire vacciner. ». La vaccination est un véritable exploit scientifique… auquel il me semble, le président français ne croyait pas… Et pourtant personne ne l’a jamais accusé d’être pseudo-scientifique sur ce sujet. Comme quoi !

Certes dans cette pandémie, il est difficile de jeter la pierre à quelqu’un - qu’il soit politique, expert médical ou scientifique - puisqu’il semblerait que tout le monde se soit trompé sur tous les sujets tout le temps et de manière régulière. Ceci me ramène à la conclusion d’une petite réflexion que j’avais formulée lorsque la controverse sur la chloroquine était encore à la une de l’actualité dans un texte intitulé Didier Raoult, mauvais scientifique et bon médecin et qui reprenait l’affirmation du philosophe Georges Canguilhem selon lequel :

« Toute pathologie est subjective au regard de demain (…) toute science objective par sa méthode et son objet est subjective au regard de demain, puisque, à moins de la supposer achevée, bien des vérités daujourdhui deviendront des erreurs de la veille.»

Il s’agissait de rappeler que tout en sappuyant sur des sciences, la médecine nest pas une science, cest une technique fondée sur des propriétés vitales. Le fait est qu’on croit de plus en plus pouvoir réduire la médecine à la science, faisant passer au second plan la pratique du médecin et la subjectivité du patient.

Si on monte d’un étage on trouve alors le gouvernement et la politique de santé publique qui, elle, semble encore davantage perdue dans ses analyses et se voit prise dans une folie régulatrice et l’absurdité des mesures sans queue ni tête et des déclarations à l’emporte-pièce. Le passe vaccinal est un exemple de ce genre d’aberration. L’Etat qui n’a jamais rien fait jusqu’alors contre la culture anti-science qui s’est installée et qui n’a jamais rien fait pour que le public regagne la confiance dans l’institution scientifique (on l’a vu récemment fermer Fessenheim et donner tous les crédits nécessaires à la Convention citoyenne pour le climat) se trouve réduit à mettre en place un outil politique qui va encore davantage renforcer les croyances de ceux qui s’opposent à la science et à la technologie prométhéenne et croient que tout est une histoire de lobbies.

Vous avez raison de dire que ce gouvernement est le premier responsable de cette situation de défiance et d’incrédulité. Cette mesure a commencé de diviser les Français en stigmatisant un groupe…

D’autant plus que dans le cas de cette pandémie, il est difficile de juger la contestation car on voit bien qu’il y a des nuances et que le groupe des anti-vax n’est pas homogène. Certains le sont par religion anti-sciences, d’autres, parce qu’ils effectuent une balance risque bénéfice… En tout état de cause, l’arbitre devrait être une autorité médicale de confiance et non une mesure politique et étatique.

Tout le monde sur ces sujets a le droit de s’exprimer mais il faut ramener le respect à commencer par celui des vrais experts et des organismes de certifications. C’est mal parti et nous sommes très loin de la nuance souhaitée sur ce genre de sujet… aussi je plagierais en conclusion la fameuse citation apocryphe de Voltaire : « Je ne suis pas daccord avec votre opinion de ne pas vous faire vacciner, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de l’exprimer » sachant que je suis persuadé que quelques bons arguments et une solide culture scientifique sont bien plus efficaces que toute forme de mesure politique discriminante.

Ce dernier exemple illustre plus que jamais qu’il est nécessaire de développer la culture de la politique scientifique. On voit clairement que cette dernière est la condition de possibilité du futur de l’humanité.

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