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Les théories du complot apparaissent lorsqu’un événement suscite une forte émotion nationale, voire internationale.
Les théories du complot apparaissent lorsqu’un événement suscite une forte émotion nationale, voire internationale.
©STR / DOGAN NEWS AGENCY/AFP /

Ils sont partout !

Derrière les polémiques sur la photo de Aylan, les études qui montrent l’étonnante force de contagion des théories du complot

Selon plusieurs études menées aux Etats-Unis sur les théories du complot, celles-ci auraient un impact profond et immédiat, entraînant ainsi la possibilité d'un changement d'attitude vis-à-vis du consensus. Ces mêmes théories auraient d'ailleurs perdu leur caractère sulfureux auprès du public.

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini

Nathalie Nadaud-Albertini est docteure en sociologie de l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et correspondante au Centre de Recherche sur les Médiations de l’Université de Lorraine. 

 

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Atlantico : Récemment, après la diffusion de photo d'Aylan Kurdi, de nombreux blogs et sites ont agité le spectre de la conspiration. Derrière de nombreux événements "chocs" de l'histoire  naissent des suspicions de complot qui intriguent, et qui semblent attirer les esprits. Comment expliquer cette attirance vers ce types de théories ? Concernant le cas spécifique de Aylan Kurdi, quels sont les ressorts à l'oeuvre ? 

Nathalie Nadaud-Albertini : Les théories du complot apparaissent lorsqu’un événement suscite une forte émotion nationale voire internationale. En fonction des normes, valeurs et croyances de chacun, la charge émotionnelle sera vécue différemment. Pour certains, elle se transformera en élan de solidarité. Pour d’autres, elle deviendra un motif de justification de la peur voire  de la haine de l’Autre. C’est précisément ceux-là qui adhèreront aux théories du complot.  

En effet, ces dernières possèdent toutes une trame narrative similaire qui repose sur la peur de l’Autre : a) un groupe chercherait à prendre le pouvoir sur la majorité afin de les asservir ou de les détruire.

b) Un individu (ou quelques individus) dévoile(nt) ce qu’il(s) estime(nt) être une manipulation. Pour ce faire, il(s) livre(nt) les « preuves » récoltées au terme d’une « enquête ». A cet égard, Internet est à la fois un terrain d’ « investigation » foisonnant et propice à la diffusion massive.

c) Cette mise à disposition des « preuves » et « informations » se fait en effet à l’intention du public le plus large possible dans le but de contrecarrer ce que l’on considère comme une menace pour  la cohésion voire la survie du plus grand nombre.

Dans le cas d’Aylan Kurdi, la diffusion de cette photo incarnant le drame des migrants a engendré de vifs élans de solidarité et de mobilisation, qui se sont notamment exprimé à travers le hashtag « humanité naufragée » ou la réaction d’Angela Merkel et de François Hollande proposant un mécanisme d’accueil permanent et obligatoire en Europe. Certains voient dans ces réactions, le triomphe du « Grand Remplacement » et/ou de la « menace de l’Islam ». Ils en cherchent alors les « preuves » et les « fournissent ». On pointe le fait que le nom de l’enfant soit vite connu, le fait qu’un sauveteur tienne à la main quelque chose qui pourrait être un appareil photo, la position du corps qui semble suspecte, le fait que le père ait un gilet de sauvetage, une erreur de légende sur le site franceinfo.fr etc. Bref, on fait feu de tout bois.

Mais très vite cela  ne suffit plus. On cherche donc d’autres « arguments » pour dénoncer un complot cristallisant les peurs relatives à l’Islam et l’immigration. Ainsi, on utilisera Internet pour opposer d’autres images tragiques à celle d’Aylan Kurdi. L’objectif est alors de « démontrer » que la mort d’enfants chrétiens ne donne pas lieu à une telle émotion. On cherche  donc par ce biais à dénoncer un « deux poids, deux mesures » en fonction de la religion que l’on attribue aux victimes. Quitte à déformer allègrement les faits en affirmant par exemple que l’on montre  l’image d’un enfant mort parce que la France aurait livré des armes aux « islamistes » alors qu’il s’agit en réalité des conséquences du largage des barils d’explosifs par le régime de Bachar Al-Assad en novembre 2014.  Ou en montrant l’image d’enfants que l’on affirme chrétiens dans une cage en omettant de dire qu’elle représente l’happening d’un activiste syrien visant à dénoncer les violences contre les enfants, sans distinction de religion.

Qu'est ce que cela révèle de notre société ? S'abrite t-elle derrière des théories du complot pour ne pas voir la réalité, ou pour tenter d'avoir plus de contrôle sur les événements ? 

Les deux. D’un côté, il est plus facile de crier au complot en cherchant à en débusquer et à en dévoiler les « preuves » que d’admettre la réalité de drames ou d’événements traumatisants. A cet égard, l’exemple des théories du complot ayant circulé sur le 11 septembre est révélateur. En effet, c’est un événement dont il a été particulièrement difficile d’admettre la réalité, notamment parce qu’un pareil « scénario » ne s’était jamais produit auparavant et que les images ressemblaient fortement à des images que l’on avait souvent vues dans des films. Sauf que cette fois-ci, il s’agissait de la réalité. Plutôt que d’admettre l’événement, il était plus facile de le nier en affirmant qu’il s’agissait d’une vaste manipulation parce qu’ainsi on maintenait l’événement dans un statut de fiction.

D’un autre côté, la théorie du complot permet de se donner le sentiment de contrôler les événements en révélant le dessous des cartes avec pour objectif d’en changer la donne. En effet, les aficionados de ce genre de théorie ont l’impression que le monde dans lequel ils vivent est menacé et qu’il faut œuvrer en dévoilant la « manipulation » afin de le préserver (cf. la trame narrative des théories du complot exposée précédemment). 

En quoi le contexte dans lequel nous vivons (crise, chômage, ...) peut avoir un impact conséquent sur l'intérêt que nous avons pour ce type de théorie ?

Dans la mesure où les théories du complot fleurissent sur le terreau de la peur, un contexte anxiogène fait de crise et de chômage est plus favorable au développement de l’attrait pour ce genre de théorie. Parce que les gens ont tendance à perdre leur confiance en l’avenir, à se replier et à voir l’Autre comme une menace voire à avoir besoin de le construire en bouc-émissaire pour exorciser leur peur face à l’incertain. C’est pour cela que ces périodes donnent lieu à des théories du complot plus fortes voire dévastatrices. Par exemple, durant les années 30, c’est-à-dire après la crise de 1929, la théorie du « complot juif » a connu un sinistre regain de popularité. Actuellement, la crise et son cortège d’angoisses sont également propices au développement de théories du complot telles que « le complot juif », « le grand remplacement » ou la « conspiration des pro-gender ».

 

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