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Vamos a la playa (ou pas)

Les vacances aggravent les inégalités sociales

Les vacances, grand égalisateur social ? Que nenni ! Du simple fait de partir à la manière d'occuper son temps libre, tout est matière à différentiation sociale. Car pendant les vacances, même au Club Med, les jeunes élites ne chôment pas...

Bertrand Réau

Bertrand Réau

Bertrand Réau est sociologue au Conservatoire national des Arts et Métiers.

Il est l'auteur de Les Français et les vacances : Sociologie des pratiques et offres de loisirs (CNRS Editions, mai 2011).

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Atlantico : Le nombre de jours peut-il influer sur ce que l'on perçoit ou non comme de "vraies vacances" ?

Bertrand Réau : Oui, le ressenti de ce qui est considéré comme des vacances varie en fonction des personnes, mais surtout des groupes sociaux. Pour les cadres supérieurs et les professions libérales, il y a un continuum entre le temps de loisir quotidien et le temps de vacances, alors que la rupture est plus forte chez les classes moyennes et populaires : les départs en vacances étant moins nombreux et moins diversifiés, le changement est ressenti de manière plus vive. Ce n'est donc pas tant le nombre de jours que les "trajectoires de vacances" qui impactent sur la perception des vacances.

 

Quelle différence y a-t-il entre des vacances où l'on reste chez soi et des vrais départs en vacances ?

Le départ en vacances est une injonction assez récente de la société, mais elle est très forte : les gens qui ne partent pas peuvent ressentir un manque. Or, le temps de vacances se définit principalement par la libération des contraintes ordinaires (travail, école, charges domestiques) : on pourrait donc imaginer qu'il soit utilisé à autre chose qu'un départ pour une destination de villégiature ou une découverte culturelle. C'est d'ailleurs le cas pour une bonne partie de la population [un français sur deux, ndlr].

Cela renvoie à la question plus générale de l'utilisation du temps libre qui, une fois encore, varie socialement. Le temps de loisir au quotidien des cadres et professions libérales a tendance à se réduire ; par contre, ce sont les catégories sociales qui partent le plus souvent en vacances, avec les formules les plus diversifiées : séjours au Club Med au mois d'août, circuit organisé dans un pays étranger à la Toussaint, vacances en famille à Noël, sports d'hiver...

A l'inverse, les classes les moins aisées, qui ne peuvent pas partir, ont plutôt tendance à réaménager leur espace quotidien de façon à lui donner un goût de vacances et d'exceptionnel (cf. "Vacances populaires" de Pierre Perier) : installation de piscines gonflables ou de tentes dans les jardins, virées jusqu'à Paris-Plages, etc... La tradition des loisirs utiles (bricolage, jardinage) reste également très importante, notamment pour les personnes qui viennent d'acheter une maison et veulent profiter de leur temps libre pour y faire des travaux. Enfin, si l'on remonte aux années 1960-1970, il y avait un courant très fort d'« éducation populaire », qui avait pour vocation d'occuper le temps libre des classes moyennes et populaires avec un objectif de « rattrapage culturel ».

 

Le départ est donc essentiellement une forme de différentiation sociale ?

L'inégalité ne réside pas tant dans le départ en lui-même, mais de ce qui est fait en voyage : en effet, chaque formule de vacances a une fonction spécifique, mais toutes participent à l'apprentissage d'une "culture libre", que l'on apprend pas à l'école, mais qui y sera très utile par la suite.

Par exemple, si le Club Med ne correspond pas aux valeurs d'autonomie et d'individualisme chères aux classes supérieures, il encourage leur socialisation avec les classes supérieures d'autres nationalités : les enfants peuvent donc apprendre d'autres éléments culturels par imprégnation tout en restant dans un cadre normé et sécurisé. Le circuit auto-organisé, typique aux Etats-Unis, permet quant à lui d'apprendre la langue, mais aussi d'acquérir des connaissances culturelles pratiques (comment roule-t-on aux Etats-Unis ? que mange-t-on ? que fait-on ?) qui pourront être mobilisées ultérieurement, comme par exemple lors d'un séjour Erasmus [échange universitaire à l'étranger, ndlr].

Ces disparités sociales au moment des vacances renvoient à des inégalités plus structurelles, qui s'inscrivent dans un ensemble éducatif plus général. En effet, l'importance du voyage dans la formation des jeunes élites est bien plus ancien : à la fin du XVIIème siècle, des aristocrates britanniques ont commencé à envoyer leurs enfants faire un grand tour en Europe (France, Italie) pour finaliser leur formation ; ils n'étaient considérés comme des gentlemen que lorsqu'ils revenaient de ce qu'on appelait le "grand tour" (à l'origine du mot "tourisme"). Cette tendance est toujours forte : Sciences Po a par exemple rendu obligatoire l'année à l'étranger pour ses étudiants dans les années 2000, et une étude a montré que le programme Erasmus bénéficiait surtout aux classes sociales supérieures...

C'est ce que l'éducation populaire essayait de contrer dans les années 1960, et qui fait défaut aujourd'hui.

 

L'inégalité face aux vacances ne peut-elle pas se renverser au détriment des classes supérieures, qui voient le travail s'immiscer de plus en plus souvent dans leurs vacances ?

Il est difficile d'apporter une réponse claire sur ce sujet, car aucun instrument de mesure ne permet de savoir qui est affecté par le travail pendant son temps de vacance. Toutefois, il est évident que la barrière travail/loisir est de plus en plus difficile à poser pour ces classes supérieures, que ce soit pendant les vacances ou pendant le temps de loisir quotidien : doit-on par exemple considérer le repas d'un cadre avec des clients comme relevant du travail ou de la détente ? Les cadres ne voient-ils pas leur temps de travail augmenter avec l'usage de plus en plus fréquent des nouvelles technologies (ordinateurs, portables), qui relève du télétravail sans en avoir le nom ?

S'il est vrai que, globalement, les classes populaires n'amènent pas de travail en vacances, ce problème de l'imbrication travail/loisir ne concerne pas que les classes supérieures : prenez par exemple les Gentils Organisateurs (G.O.) [animateurs du Club Med, ndlr], qui doivent toujours être disponibles en cas de besoin, même aux moments où ils sont censés être en repos.

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