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Démocratie en crise : pourquoi l’idée d’une primaire à gauche n’est certainement pas le remède mais le symptôme de la maladie

Après la primaire Les Républicains pour 2017, voici peut-être bientôt celle du PS. Dans les colonnes de Libération ce lundi 11 janvier, une trentaine de personnalités réclament une "sortie de la crise politique" et des primaires pour la gauche avant la prochaine présidentielle. Mais derrière ce débat se pose la question de la crédibilité des partis et les limites de la démocratie représentative.

Raul Magni-Berton

Raul Magni-Berton

Raul Magni-Berton est actuellement professeur de science politique à Sciences Po Grenoble.

 

Voir la bio »Bernard Lamizet

Bernard Lamizet

Bernard Lamizet enseigne les sciences de la communication à Sciences-po Lyon.

Il a publié plusieurs ouvrages de sémiotique et de sciences de l'information et de la communication dont Le Langage Politique Analyse du Discours Politique (Ellipses - 2011).

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Atlantico : En quoi la primaire demandée au PS et en cours chez Les Républicains seraient-ils le summum de la démocratie représentative ?

Raul Magni-Berton : Les primaires sont un mode de désignation de candidat qui existe déjà depuis très longtemps aux Etats-Unis, dans un système bipartisan où dans chacun des deux partis contient des mouvances très diversifiées. Lorsque quelqu'un n'est pas d'accord, il y crée une nouvelle structure pour représenter ses idées. En Europe, ce mode de désignation est beaucoup plus récent, et n'y est pas forcément adapté. Mais il répond à la baisse significative du militantisme qui, il y a quelques années, était encore très actif.

Ceux qui s'investissent dans les partis se voient désavantagés dès lors qu'ils représentent une seule voix, c'est-à-dire autant que celle de tous les autres. D'un certain point de vue donc, les primaires donnent plus de légitimité au partis puisque les militants sont peu nombreux, et en même temps elles découragent un peu plus encore ceux qui souhaitent être actifs et s'investir dans la vie politique.

Bernard Lamizet : Les primaires sont une falsification de la démocratie représentative. Il s’agit d’une pratique politique copiée des États-Unis, qui montre leur influence sur notre propre vie politique, et qui s’inscrit fans une culture politique différente de la nôtre : en effet, le propre des élections primaires est, finalement, de diminuer le rôle des partis politiques en diminuant l’importance du débat d’idées et de la confrontation entre les projets pour leur substituer le rôle de la personne, du « leader ».

Dans quelle mesure l'idée d'organiser des élections primaires marque-t-elle d'une certaine façon la défaite des partis politiques ?

Raul Magni-Berton : Disons que c'est le symptôme d'une défaite des partis qui n'attirent plus les gens. Mais à la question : pourquoi ils n'attirent plus ? La raison la plus crédible est contenue dans l'idée, qu'avec le temps, les formations politiques ont trop favorisé la collaboration entre elles pour assurer leur élection. Elles ont commencé par augmenter leurs budgets de campagne, pour augmenter leur visibilité dans les médias, et cela s'est fait en réponse à la baisse du nombre de militants.

Au contraire, aujourd'hui, la base militante est presque devenue un obstacle. J'ai par exemple des étudiants qui ont essayé de s'inscrire à l'UMP et au Parti socialiste, le même jour. Et on peut dire qu'ils ont été plutôt mal accueillis. Le degré d'accueil dépendra en fait du nombre de militant dont le parti aura besoin pour vivre, et pour coller des affiches…

Lorsque l'on dit que les partis doivent organiser des primaires pour acquérir de la légitimité, fondamentalement c'est vrai, car ils en manquent.

Bernard Lamizet : Comme je l'ai dit, les primaires transfèrent le politique vers l’opinion publique et restreignent le rôle des partis et de leur dynamique d’élaboration de projets.

De manière plus générale, une démocratie représentative fonctionne avec des corps intermédiaires (partis, syndicats, etc.) or si ces représentants ne peuvent réussir qu'en passant par une forme de démocratie plus directe, cela ne fait-il pas émerger d'autres problèmes ? Les corps intermédiaires sont-ils dans une crise de confiance et quelles sont les conséquences éventuellement de cette crise ?

Raul Magni-Berton : Il y a clairement une demande de démocratie directe. Mais elle consiste plus à voter pour des lois que pour des personnalités. C'est ce qui se passe par exemple en Suisse. Voter pour des personnalités, des lois, est une pratique qui se développe de plus en plus en Europe. La France, qui élit son Président par suffrage direct, n'en a pas forcément besoin. Mais ce n'est pas le cas d'autres pays comme la Turquie, ou encore la République Tchèque.

De plus, les corps intermédiaires sont extrêmement forts en Suisse par exemple, car ce sont eux qui organisent les initiatives populaires. Des corps intermédiaires organisés ne rentrent pas nécessairement en contradiction avec des primaires.

Maintenant, en France, il est vrai que l'adhésion aux syndicats est aussi extrêmement faible, et le fait de participer à des associations n'est pas un phénomène aussi important qu'ailleurs en Europe. Beaucoup de Français sont particulièrement enclins à participer à des manifestations, ou à boycotter des produits, mais ils dénigrent les activités qui nécessitent une implication régulière.

Dans les corps intermédiaires, on trouve aussi les corps locaux, et en France, pays centralisé où le Parlement peut prendre des décisions sur tout, où l'opposition n'est pas toujours un contre-pouvoir efficace, effectivement le manque de corps intermédiaire empêche un certain équilibre politique.

Bernard Lamizet : En effet, l’invention française des primaires traduit une perte de confiance des acteurs politiques collectifs (partis, syndicats et même associations), dont les conséquences sont l’importance accrue de la personnalisation, l’atténuation du débat d’idées remplacé par des confrontations de personnes et le sentiment généralisé de crise des institutions.

Accès à l'information, connaissance de l'offre politique... Par ailleurs, quels sont les écueils liés à des élections primaires ?

Raul Magni-Berton : Je serai plus nuancé : à chaque fois que l'on vote - pour les lois, les représentants -, cela produit de l'information. Quand ils votent, les électeurs apprennent plus de choses. Le meilleur exemple pour l'illustrer est le référendum de 2005, puisqu'il a provoqué une conversion des mentalités qui se sont positionné contre l'Europe, alors qu'ils étaient traditionnellement pour, à plus de 80%, quelques années avant lui.

Bernard Lamizet : Le rôle de l’argent et des acteurs financiers dans le financement des campagnes pour les primaires, le rôle accru des médias de loisirs qui confondent débat politique et logique de spectacle, et, enfin, la déresponsabilisation des citoyens et des électeurs.

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