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Démocratie censitaire ? Mais de quoi le mouvement a-t-il peur en ne laissant voter que 200 militants tirés au sort ?
©PASCAL PAVANI / AFP

LREM

Démocratie censitaire ? Mais de quoi le mouvement a-t-il peur en ne laissant voter que 200 militants tirés au sort ?

Pour l'élection du délégué général de La République en marche, seulement 200 adhérents, tirés au sort vont être autorisé à voter. Peut-être pour éviter une "mise à nu" des forces réelles du parti.

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud

Christophe Bouillaud est professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Grenoble depuis 1999. Il est spécialiste à la fois de la vie politique italienne, et de la vie politique européenne, en particulier sous l’angle des partis.

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Atlantico : En imposant un mode de scrutin pour le moins restrictif, seuls 200 adhérents tirés au sort seront en mesure de voter pour l'élection de son délégué général, la République en Marche "innove" dans son fonctionnement. Comment interpréter un tel choix ? De quoi "En marche" peut-il avoir peur un imposant un tel système ?

Christophe Bouillaud : C’est un choix plutôt étonnant pour un Congrès constitutif d’un parti de ne pas faire désigner par les adhérents à jour de cotisations leurs représentants, et surtout de ne pas faire élire directement par cette même base le dirigeant du parti. Il est vrai que, dans le cas de LREM, le dirigeant réel du parti est bien sûr Emmanuel Macron, et qu’il n’y a pas lieu d’offrir une légitimité propre à un simple gérant de la boutique tel que sera d’évidence le dirigeant légal de LREM.

De plus, c’est tout de même assez original, pour ne pas dire plus, de faire représenter les adhérents à travers un tirage au sort de 200 d’entre eux, avec certes la parité. Il est vrai que ce tirage au sort concerne uniquement les adhérents volontaires pour être désignés, ce qui garantit tout de même que ces adhérents tirés au sort représenteront la part la plus politisée de ce vaste ensemble de personnes. La représentativité des adhérents les plus engagés à la base devrait donc être assurée.

De fait, en dehors des aspects pratiques de ce système de tirage au sort parmi les adhérents, on peut se demander si cette façon de procéder ne tient pas aussi de la crainte de la mise à nu des forces militantes réelles du parti LREM qu’un vote de tous les adhérents pour désigner des délégués au Congrès provoquerait. LREM annonce avoir beaucoup d’adhérents, mais, en pratique, si un vote interne était organisé, sans nécessairement un grand enjeu perçu par les militants de LREM, combien de ces adhérents viendraient effectivement voter ? Même un vote par Internet, sans doute la solution la moins coûteuse, courrait ce risque de démobilisation. Surtout, avec un vote des adhérents et la pression actuelle pour la transparence de la vie partisane, tout le monde en France et ailleurs pourrait tout savoir des réels points de force et de faiblesse militants de LREM. C’est sûr qu’en tant que politiste, on rêverait d’avoir un tel vote. 

En prenant acte du fait que les 200 adhérents auront une voix minoritaire dans le vote, peut-on également considérer que le mouvement peut être inquiet de l'existence d'un décalage idéologique entre les "premiers de cordée" du parti et sa base ? 

Il faut d’abord rappeler que, même si tous ces tirés au sort étaient contre les choix d’Emmanuel Macron, rien ne se passerait dans le choix de la future direction de LREM,  puisqu’il est surtout attribué aux élus. Considérant le risque d’un décalage idéologique entre les « premiers de cordée » et la base,  je n’y crois guère, parce que la base de LREM est trop récente. Je vois mal des gens qui ont adhéré à En marche en 2016 faire un esclandre contre LREM en 2017 au sein même de ce processus, parce le plus simple à ce stade, c’est la sortie, l’éloignement, la défection. LREM constitue en effet l’antithèse absolue du vieux parti de classe qui faisait à lui seul société. En 1970, ou même encore en 1985, sortir du PCF pour un militant déçu de la ligne du parti pouvait constituer un déchirement, et cela valait peut-être le cas d’essayer de se battre contre la ligne de la direction. Aujourd’hui, à part quelques arrivistes déçus et revanchards, ou des ravis-de-la-crèche qui n’avaient rien compris au film, auxquels les médias vont prêter quelque attention pour meubler, il n’y a pas lieu pour un individu rationnel de se mettre à lutter au sein de LREM en cas de désaccord avec la ligne, puisque, de toute façon, LREM, c’est la « Team Macron » et rien d’autre. Il y a chef, une ligne définie par le chef, et des ralliés.  

Quels sont les risques, à terme, d'une telle stratégie pour un parti qui se veut être le "premier parti de France" ?

Pour l’instant, les risques sont faibles. Le Congrès constitutif devrait se dérouler sans problèmes. Par contre, il faudra bien à un stade ultérieur stabiliser un univers militant en lui donnant un rôle. La préparation des élections municipales peut encore attendre un peu, et les nouveaux dirigeants de LREM vont pouvoir s’y atteler. C’est sûr qu’être au pouvoir national va leur compliquer en réalité la tâche consistant à attirer des militants : comment fidéliser des adhérents dans un tel contexte ? Comment gérer les déceptions des uns et des autres ? C’est un challenge largement inédit. Toutefois, la perspective des élections municipales peut attirer des dizaines de milliers d’aspirants élus locaux, ou des élus locaux souhaitant adopter cette étiquette. Le problème de la diversité sociologique des adhérents s’en trouvera cependant renforcé, puisque ces aspirants élus ressembleront sans doute aux actuels députés. Cela va être difficile d’être autre chose que le « premier parti de France parmi les CSP+ », mais après tout créer « un Rotary du pauvre » cela peut être une bonne façon de gérer ce parti nouveau dans la France contemporaine.

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