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De l’écueil de trop "genrer" le harcèlement
©GEOFFROY VAN DER HASSELT / AFP

Plasticité sémantique

De l’écueil de trop "genrer" le harcèlement

Le mot harcèlement a connu une évolution sémantique, notamment en investissant le champ juridique ces dernières années. Marc Crapez revient sur cette notion.

Marc Crapez

Marc Crapez

Marc Crapez est politologue et chroniqueur (voir son site).

Il est politologue associé à Sophiapol  (Paris - X). Il est l'auteur de La gauche réactionnaire (Berg International  Editeurs), Défense du bon sens (Editions du Rocher) et Un  besoin de certitudes (Michalon).

 

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Ce mot a acquis depuis 20 ans une plasticité sémantique en investissant le champ juridique. Un grand Robert de la langue française ne lui accordait que 5 lignes. Le sens commun suggère immédiatement ce dialogue de sourds : "-Cesse donc de me harceler avec ça. -Mais je ne te harcèle pas, je te le rappelle, c'est tout". Ce qui se trouve en jeu dans ce dialogue, agacé mais amical, c'est la figure du négligent face à celle du rabat-joie. D'emblée, le harcèlement est une notion polémique où chacun tend à en rajouter. Sa « juridicialisation » s’avère donc problématique.

Une juridicialisation complexe                                                                                  

Dans l'espace juridique, le terme recouvre aussi bien une agression physique que verbale, et verbale à différents stades. D’abord, des faits qui révulsent le sens commun. Le harcèlement scolaire, impliquant souvent des caractéristiques physiques, rejoint les préoccupations d'ordre antiracistes. Comme son surgeon sur Internet, le harcèlement en milieu scolaire est une variante de la stratégie du bouc-émissaire : un groupe se coalise en moquant lâchement tel ou tel aspect d’un individu isolé. On songe bien sûr au petit garçon Noir qui fondait jadis en larmes, dans son coin, parce que victime d’attaques racistes, quand ce n’était pas de coups et blessures. Au vu de cette catégorie de harcèlement, les passagers clandestins, qui profitent des angles morts de la législation pour simuler en être, eux-aussi, victimes, sont une honte.

En second lieu, une photo figure en bonne place sur Google, de harcèlement sexuel. C'est le stéréotype du chef de bureau qui d'une main donne un conseil et, de l'autre, fait des attouchements d'ordre sexuel. Quant aux propos, on constate que les insultes faites aux femmes sont ordurières et sexuelles : appel au viol, attaques sur le physique… débouchant encore -on frémit d'y penser- sur des coups ! Les conductrices, quant à elles, se trouvent très rapidement taxées de petite vertu, là où les insultes entre hommes sont modulées, elles, en fonction de l’apparence physique du conducteur d’en face. La couardise incite à cibler les faibles et certains hommes sont d’autant plus grossiers avec une femme qu’ils se sont montrés pleutres devant un autre homme.

Présomption d’innocence et présupposé de culpabilité 

Les femmes et les enfants d'abord ! Comme dans les législations anti-discriminatoires, la charge de la preuve finit par être renversée. Parce qu’il (ou elle) est en situation de vulnérabilité, on postule que celui qui se sent victime et en accuse un autre dit vrai. Cette évaporation de la présomption d’innocence de l’accusé peut être légitime et de bonne méthode. A condition de demeurer partielle, circonstancielle et révocable au vu d’éléments probants. De ne pas engendrer une présomption, un présupposé voire un préjugé de culpabilité (proche des appels au lynchage : « on sait bien que c’est lui ! » ou « si ce n’est toi c’est donc un des tiens ! »). La justice consiste à combler l’écart des versions entre les griefs d’une victime et la défense d’un mis en accusation. Le degré de liberté de cette défense varie en fonction des régimes politiques. 

En matière de harcèlement moral, cet enchaînement d'agissements hostiles répétés visant à détruire psychologiquement, le curseur paraît raisonnablement positionné dans le monde professionnel. La jurisprudence écarte les arguties (exemple : « que n’a-t-il dénoncé cela plus tôt ! »), afin de gommer les positions de surplomb de l’employeur… mais attention, accuser de mauvaise foi son supérieur de harcèlement justifie un licenciement. L’époque du chef de service n’osant plus réprimander une employée incompétente de peur d’essuyer une plainte pour harcèlement sexuel est, en principe, révolue. La jurisprudence a réajusté, par une sorte d’expérimentation empirique, dysfonctionnements et déséquilibres. Du moins les principaux.

En revanche, de même que le droit au divorce est parasité par le procédé immonde qui consiste à accuser faussement l’ex-conjoint d’attouchements sur ses enfants, l’accusation de harcèlement moral peut devenir une arme contre l’ex-petit ami(e). La bonne idée de départ, qui consiste à sanctionner une conduite répétée visant à effrayer  et dégrader les conditions de vie d’autrui, peut faire insidieusement l’objet d’un effet pervers, en l’occurrence d’un effet d’aubaine. A preuve ce forum sur Internet où l’on s’échange des recettes, une virtuose se glorifiant ainsi : « J'ai réussi à lui en faire cracher 2500 » (des mails, pour pouvoir le compromettre).

Biais, distorsions, dissymétries

La duplicité est, par définition, difficile à démontrer. Tours pendables et double-jeu sont pourtant destinés à « faire enrager quelqu’un », à le pousser à la faute en jouant sur une corde psychologique dûment répertoriée. Or cette faculté n’est ni « genrée », ni judiciarisée. D’où le danger de « genrer » unilatéralement le harcèlement. Car si l’avantage physique de l’homme ne peut être exploité en aucun cas -et même sa seule présence non menaçante peut-être perçue comme une menace (c’est pourquoi le piéton masculin tient tête à ses congénères aussi bien qu’il s’écarte d’une trajectoire féminine)-, en revanche ce peut-être une femme qui est responsable de pressions psychiques exploitant, maquiavéliquement, la vanité du Bourgeois gentilhomme, la naïveté de George Dandin, le côté bon Samaritain du Médecin malgré lui, l’orgueil intellectuel d’Alceste, et bien d’autres archétypes encore.

il convient d'ajouter un risque de distorsion socio-culturelle. En effet, des atouts tels que le toupet et/ou le maniement des TIC et/ou des précédents procéduriers familiaux -tout ceci connoté CSP de bon aloi- pénalisent plausiblement les citoyens les plus laborieux. Autrement dit, « genrer » le harcèlement, c'est introduire une double inégalité, qui peut favoriser des personnes malhonnêtes et/ou « mythos », imbues d'elles-mêmes, ou encore socialement privilégiées.

Deux poids, deux mesures

La pression médiatique laisse, en général, les magistrats plutôt de marbre. La libre délibération demeure, normalement, intacte. Mais subsistent des pesanteurs indirectes par effets d’agencement ou affinités électives. Ainsi, la journée de formation des référents harcèlement et discrimination au sein de la profession d'avocat a généré la signature d’une charte, relative à la lutte contre les discriminations et le harcèlement dans la profession. Il y a donc le risque que la fonction ne crée l'organe, ou vice-versa. On attend le néologisme anti-harcèlement dans le sillage de l'anti-discrimination. Au quotidien, en attendant, la défense d'un accusé de harcèlement n'est pas indispensable au cursus d'un as du barreau…

On a affaire, non seulement à un droit fondamental, annexé à diverses chartes, qui dès lors revêt un caractère apodictique, de par une sorte de sacralité intrinsèque, mais il s'agit, de plus, d'une sorte de sur-droit ou de gardien du droit ou de droit intimidant, qui revêt, en conséquence, le caractère impérialiste d’un arsenal accusatoire. Des effets d’aubaine et d’opportunité en cascade n’assurent plus protection de la veuve et de l’orphelin.

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