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Dans la vraie vie des fonctionnaires : 5 choses à savoir pour apprécier la réalité du (non…) risque de casse des services publics

Souvent montrés du doigt, victimes de préjugés, un nombre considérable de fonctionnaires en France subissent pourtant une véritable souffrance au travail. Même si on veut limiter le risque de casse sociale au seul programme de François Fillon, c'est oublier un peu rapidement que ce sont surtout de nombreux problèmes organisationnels et structurels qui menacent les acteurs du service public. Plongée au coeur du quotidien de ces millions de Français.

Jacques Garello

Jacques Garello

Jacques Garello est professeur émérite à l’Université Aix-Marseille, président d’honneur de l’ALEPS, et auteur de l’ouvrage Le vote libéral (coll.Libréchange). 

Voir la bio ȃric Verhaeghe

Éric Verhaeghe

Éric Verhaeghe est le fondateur du cabinet Parménide et président de Triapalio. Il est l'auteur de Faut-il quitter la France ? (Jacob-Duvernet, avril 2012). Son site : www.eric-verhaeghe.fr Il vient de créer un nouveau site : www.lecourrierdesstrateges.fr
 

Diplômé de l'Ena (promotion Copernic) et titulaire d'une maîtrise de philosophie et d'un Dea d'histoire à l'université Paris-I, il est né à Liège en 1968.

 

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Atlantico : Travailler dans le secteur public c'est aussi se confronter à de nombreuses embûches. Quotidiennement, des milliers de fonctionnaires sont confrontés à de profonds problèmes structurels et organisationnels, comme l'absence de missions claires illustrés par de nombreux témoignages. Quelle est la réalité aujourd'hui au niveau du management de la fonction publique ?

Eric Verhaeghe : Il est évidemment un peu hasardeux de tirer des leçons générales, ou de dresser des portraits trop "carrés" du management public. Les pratiques y sont diverses. En revanche, il est acquis que le management est, plus qu'ailleurs, confronté à des injonctions paradoxales. D'un côté, il existe des objectifs, des politiques à mettre en place ou à décliner. De l'autre, le service public a érigé en religion la doctrine du "pas de vague". L'absence de conflit ou l'esquive du conflit est un art consommé et une valeur importante dans les administrations. Cette particularité explique que beaucoup de managers publics aient le même profil à l'eau tiède, très obsédé par le formalisme hiérarchique et assez peu enclin à encourager l'innovation ou la prise de risque. D'où ce sentiment de flou: quand votre objectif principal est d'être consensuel et de ne pas susciter de conflit, vous vous approchez très vite de l'immobilisme. 

Jacques Garello : que trouve-t-on dans la fonction publique française ? Un avancement à l’ancienneté pour l’essentiel, des points d’indice qui fixent les salaires de chaque catégorie, suivant un catalogue fixé par quelque commission, quelque bureau ou quelque bureaucrate au ministère. Une organisation confuse, dont les objectifs sont illisibles et changeants, une hiérarchie issue de pressions syndicales et de concours stupides, une irresponsabilité généralisée : de quoi décourager les meilleurs. L’absentéisme ? Une pratique de tricheurs ou de désespérés. On sait que l’administration de la Sécurité Sociale et des Hôpitaux Publics détient le record de l’absentéisme en France. Il n’y a point d’autonomie, à quelque niveau que ce soit : les chefs d’établissements scolaires ne peuvent accompagner et stimuler les enseignants, ils sont tenus dans un carcan règlementaire et syndical : comment pourrait-il démontrer l’excellence de son établissement ? La formation des maîtres est elle-même programmée dans le détail de la médiocrité et de la pensée unique, les programmes, livres et méthodes pédagogiques sont uniformisés, comment les adapter aux enfants si divers ? Enfin la violence, le harcèlement, le racket, la drogue et autres addictions se répandent sans cesse, et les résultats scolaires sont nuls, mais surtout l’éducation est manquée et on produit des asociaux : triste situation pour des fonctionnaires qui ont rêvé d’aider les enfants à s’épanouir et à s’intégrer dans le monde réel.

Dans ces conditions, on comprend pourquoi les syndicats d’enseignants suédois ont finalement accepté la privatisation de la plupart des écoles, et pourquoi les enseignants d’un grand nombre d’établissements anglais ou américains ont demandé à passer au régime des “charter schools”, écoles chartées, libérées de la tutelle du ministère de l’Education Nationale, et bénéficiant d’une large autonomie pour le personnel recruté, pour la pédagogie et pour la gestion financière. De même : les cheminots allemands ou anglais ont-ils souffert de la privatisation de leurs compagnies ? Pas du tout, ils se sont retrouvés dans des compagnies privées et concurrentes, et la course à la qualité, à l’exactitude et à la propreté a commencé. Les Suisses tirent orgueil de ce que leurs trains soient toujours à l’heure, les cheminots suisses n’en sont pas les moins fiers. La Poste est devenue affaire privée et marchande dans les pays scandinaves, en Hollande : le volume et la rapidité des courriers et des colis ont augmenté ; chez nous on voit déjà le progrès réalisé avec les points de livraison. 

Un rapport sénatorial montre que les démissions des enseignants sont en forte hausse depuis 2012 (voir ici). Quelles sont les réalités de ces postes vacants, qui peinent à trouver des candidats aujourd'hui dans la fonction publique ?

Eric Verhaeghe : Selon ce rapport, 3% des stagiaires démissionneraient dans le premier degré, contre 1% en 2012. Il est de 2,5% pour le second degré. C'est désormais deux fois plus, dans le premier degré, que la moyenne du secteur privé. On peut donc parler de vrai malaise. Le phénomène s'explique cela dit assez facilement par l'absence de gestion des ressources enseignantes par l'Education Nationale. On devient prof comme on rentre en religion. C'est un sacerdoce dont il ne faut pas attendre beaucoup de reconnaissance. Dans la pratique, les enseignants du primaire sont la caricature d'un univers où les salariés ne rencontrent jamais leur employeur, et où l'employeur ne s'adresse pas vraiment à ses salariés, sauf pour lui donner des instructions techniques. C'est terrible à dire, mais l'Etat, qui adore donner des leçons de vertu humaine aux entreprises du secteur privé, est incapable de gérer humainement ses personnels. 

Jacques Garello : Etre fonctionnaire a cessé d’être un idéal pour beaucoup de jeunes Français, même avec l’attrait de l’emploi à vie – une promesse désormais chancelante, car tôt ou tard les agents publics seront condamnés à la précarité faute de crédits budgétaires.  Car les services publics n’assurent leur pérennité que grâce aux fonds publics  qui comblent leurs déficits et financent (si mal) leurs investissements. . RFF a été incapable d’entretenir le réseau ferré de France, les installations sont défaillantes et vétustes, voire dangereuse. L’addition se paie en impôts et autres prélèvements obligatoires. Les collectivités territoriales ne sont pas en reste, qui ont pratiqué le socialisme municipal : tout public, tout gratuit, mais des taxes d’habitation et des taxes foncières qui s’envolent et appauvrissent ménages et entreprises et créent des poches de chômage. SI le contribuable est victime, l’usager des services publics l’est aussi : objectivement par la complexité des démarches, les attentes, les absences, subjectivement par le sentiment d’un mur d’inertie et la multiplication des “droits sociaux” : l’usager attend tout de l’administration et en retire de moins en moins. Quand l’Etat Providence est défaillant, on s’en prend aux agents de l’Etat. 

Est-ce qu'il n'y a pas aussi une mauvaise affectation des ressources humaines et matérielles ? Il suffit de prendre l'exemple de la forte hausse des embauches de personnel administratif dans les hôpitaux et la stagnation des embauches de personnel soignant pour s'en rendre compte.

Eric Verhaeghe : La bureaucratie s'est emballée dans le service public. Elle représente désormais l'essentiel des fonctions et même des finalités politiques. Vous n'entendrez jamais un service public se préoccuper réellement de sa relation avec les usagers. Les administrations sont très fortes pour inventer des labels, des processus, des chartes, qui sonnent creux. Avez-vous déjà entendu dire qu'un Préfet avait été relevé de ses fonctions à cause du mauvais traitement du public dans ses services? Pourtant, il y aurait de quoi. Je prends l'exemple de la Préfecture du Rhône dont dépend mon entreprise. Il est ahurissant de voir que, pour signaler un vol de carte grise pour un véhicule de société, quatre visites ne suffisent pas. Il faut toujours des papiers nouveaux sortis du chapeau du fonctionnaire chargé du dossier, et il est impossible de prendre rendez-vous pour ne pas perdre de temps au guichet. Cet exemple anecdotique illustre bien le malaise ambiant. Cette façon désagréable de traiter le public n'appelle aucune sanction.

Jacques Garello : C'est une réalité et cela explique pourquoi il est plus agréable pour les prestataires de services, et plus efficace pour les consommateurs de ces services, de travailler ailleurs que dans des administrations centralisées et bureaucratiques. Les personnes engagées dans ces activités accèdent aux bienfaits de l’initiative, de la responsabilité, de l’autonomie, et ont l’occasion de démontrer leurs talents et leurs mérites non seulement à ceux qui les emploient mais aussi à la collectivité qui utilise leurs services. Ces mêmes personnes sont soumises à l’aiguillon de la concurrence, car elles ne bénéficient d’aucun monopole ni d’aucun emploi à vie : elles sont ainsi amenées à améliorer leurs performances, à se hisser au niveau des meilleurs, et elles acceptent le défi de la qualité : ce qu’elles font les passionne. Les conditions de travail sont améliorées, les gens se respectent pour ce qu’ils font, et les rémunérations sont stimulantes parce qu’elles mettent en évidence les mérites de chacun.

Par ailleurs, dans quelle mesure la France (longtemps leader des emplois publics en Europe) pourrait-elle avoir tendance à remplir des missions qui ne relèvent à priori pas de sa compétence ? Avez-vous des exemples ?

Eric Verhaeghe : L'administration française adore se mêler de tout. Mais cette omniprésence soulève des questions, par exemple dans les hôpitaux. On voit mal pourquoi les infirmières ou les aides soignantes sont des fonctionnaires. Rien ne le justifie, pas plus que les enseignants le soient, d'ailleurs. D'une manière générale, on voit mal pourquoi il existe des fonctionnaires là où le secteur privé, le marché, est tout à fait capable d'agir et de couvrir les besoins. C'est vrai dans les hôpitaux, mais c'est vrai aussi dans l'enseignement. Je pense d'ailleurs que les enseignants seraient plus heureux s'ils étaient privatisés. Ce choix permettrait de dégonfler bien des baudruches. La gestion dans le privé est en effet moins politique et plus encline à traiter les salariés au meilleur de leurs capacités. 

Jacques Garello : La campagne actuelle a eu au moins le mérite de faire une distinction entre les missions régaliennes de l’Etat et les autres. Par mission régalienne, on entend un devoir que les autorités publiques doivent assumer parce qu’elles sont les seules à pouvoir l’assumer. Cette définition est en accord avec le principe de subsidiarité: l’Etat doit faire ce qu’il est le seul à pouvoir faire. Que peut-il et que doit-il faire ? Assurer deux choses : la sécurité et la liberté des personnes et de leurs biens. ”En attendre une troisième c’est les perdre toutes les deux”(Bastiat). Le propre de l’Etat et des administrations est de bénéficier d’un monopole : celui de la coercition, pouvoir d’obliger les êtres humains à agir contre leur volonté. Ainsi les administrations publiques détiennent-elles le monopole de la violence, afin de mieux combattre la violence privée. En revanche il est dangereux d’user de la violence publique quand elle n’est pas nécessaire, c’est la route de la servitude qui est alors ouverte. Pour retenir une définition en extension,  (qui n’est pas la meilleure) les missions régaliennes se limitent à la police, la justice, la défense. Encore faut-il préciser qu’elles peuvent être organisées ailleurs qu’au niveau de l’Etat (administrations décentralisées ou internationales, et que certaines peuvent utiliser des procédures privées ou des partenariats public-privé (justice privée et commerciale, prisons privées, mercenaires et milices, etc.). Les choix historiques de la France sont à l’inverse. L’étatisme et le jacobinisme ont transformé artificiellement en services publics des activités qui sont ou ont été parfaitement organisées par des procédures privées, marchandes ou collectives: les transports, l’énergie, la santé, la retraite, la poste, l’école, la recherche en particulier. Dans la plupart des pays de l’OCDE ces activités sont parfaitement assumées par le secteur privé, et souvent par le secteur marchand. 

Plusieurs proches du secrétariat d'Etat aux anciens combattants ont récemment déclaré à Atlantico sous couvert d'anonymat que d'anciens militaires, dont le rôle était basé à Paris, étaient requalifiés en anciens combattants pour préserver les budgets dont ils disposent. Quelles sont les capacités d'auto-défense des administrations publiques ? 

Eric Verhaeghe : Je ne connais pas cette anecdote, mais il est acquis qu'il existe une forte opacité sur le pilotage des ressources humaines et de leur coût dans le service public. Ne pas dire la vérité sur les moyens au législateur est d'ailleurs une tradition ancrée, pour des raisons très politiques. Les administrations centrales, en particulier, n'aiment pas reconnaître ouvertement qu'elles outrepassent les moyens qui leurs sont alloués par la loi de finances. Elles ont donc tendance à trouver des arrangements illégaux, mais sur lesquels l'omerta règne. Celle que vous citez en fait partie. 

 

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