Atlantico, c'est qui, c'est quoi ?
Newsletter
Décryptages
Pépites
Dossiers
Rendez-vous
Atlantico-Light
Vidéos
Podcasts
International

Rois du pétrole

Dans la vie d’un prince saoudien : les secrets de fabrique et d’utilisation des milliers d’héritiers du Royaume

Pour un occidental, habitué à une transmission dynastique du monarque à son premier enfant, le système saoudien paraîtra ... complexe. Avec une famille royale d'un millier de personnes, une myriade d'épouses, et un roi qui se choisit entre frères, l'Arabie saoudite garde une organisation héritée de sa culture clanique. Mais ne nous y trompons pas, ces princes sont tous éduqués dans des grandes universités, et, l'heure venue, savent défendre leurs intérêts.

Myriam Benraad

Myriam Benraad

Myriam Benraad est politologue, docteure de l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po, 2011) et enseignante en science politique. Parallèlement, elle est conseillère technique auprès de l'Union européenne (Politique de voisinage) et auprès de plusieurs organisations internationales (Moyen-Orient / Amérique latine). Elle est l'auteure, entre autres publications, de L'Irak par-delà toutes les guerres. Idées reçues sur un Etat en transition et Jihad : des origines religieuses à l'idéologie. Idées reçues sur une notion controversée (Le Cavalier Bleu, 2018).

Voir la bio »

Atlantico : Comment l’échiquier des princes, qui le plus souvent sont âgés lorsqu’ils sont en mesure de prétendre à des postes à responsabilité, peut-il s’organiser en Arabie saoudite ? Comment ces derniers sont-ils utilisés dans la hiérarchie ? 

Myriam Benraad : L’échiquier princier et les processus de succession en Arabie saoudite restent extrêmement complexes et opaques pour tout observateur extérieur. Depuis la création du royaume par Abdelaziz ibn Saoud en 1932, la transmission du pouvoir s’est organisée horizontalement, sur un mode adelphique – et non agnatique ou patrilinéaire comme dans le cas des dynasties occidentales – c’est-à-dire entre fils. Le choix des souverains et des princes s’opère toujours en fonction du pouvoir (lequel se mesure principalement aux réseaux clientélistes et aux soutiens dans l’appareil militaire et parmi les milieux religieux et intellectuels) et du statut hiérarchique, lié à la mère, en d’autres termes aux divers clans et factions.

Historiquement, le clan le plus influent a été le « clan des sept », renvoyant aux fils nés de la princesse Hassa bin Ahmed al-Soudayri, sixième épouse d’Ibn Saoud issue de la province du Najd, au cœur du royaume, et préférée parmi la vingtaine des épouses officielles. La conséquence de ce modèle politique a bien entendu été l’instauration d’une gérontocratie, à savoir l’exercice du pouvoir par des souverains d’âge avancé, qui n’est pas sans poser aujourd’hui un véritable problème de stabilité. Et le souci de pérennité dynastique à travers les générations explique pourquoi le nouveau roi Salman, qui a 79 ans, a fait le choix de son neveu Mohammed ibn Nayef, comme vice-prince héritier. Avant lui, en mars 2014, le prince Mouqrin, demi-frère du roi Abdallah (2005-2015), avait été choisi comme vice-prince héritier par un décret royal réputé intangible. Le fait est que les membres de la monarchie saoudienne se comptant par milliers, les tensions pour l’accession aux plus hautes fonctions sont très vives, surtout dans les rangs de la seconde génération des princes qui attendaient avec impatience la disparition d’Abdallah ; on peut d’ores et déjà s’attendre à ce que d’intenses luttes successorales prennent place à l’horizon de la prochaine transition au sommet de l’État.

Le royaume d’Arabie saoudite est formé d’une multitude de clans, de tribus. Comment la compétition entre ceux-ci peut-elle s’illustrer ? 

Cette compétition s’est illustrée de manière édifiante au cours des derniers jours : alors qu’Abdallah venait de rendre son dernier souffle, Salman prenait immédiatement soin d’écarter ses proches en nommant Nayef comme vice-prince héritier. Ces rivalités entre clans et, en arrière-fond, entre tribus remontent à la fondation même du royaume lorsqu’Abdelaziz a marginalisé ses frères en désignant son fils Saoud comme son successeur direct. Par la suite, les nombreux fils du monarque, notamment Fayçal (1964-1975), Khaled (1975-1982) et Fahd (1982-2005), ont placé leurs propres fils aux fonctions clés de l’arène politique, dont plusieurs jouent aujourd’hui un rôle central au plan intérieur et en matière de politique étrangère.

Pour l’heure, une solidarité de corps continue de lier les membres de l’establishment, qui plus est dans un contexte de grande instabilité au Moyen-Orient qui fait craindre une contagion de la crise syro-irakienne à l’intérieur des frontières du royaume ; une menace d’autant plus réelle qu’un groupe jihadiste comme l’État islamique, au nom duquel combattent des milliers de Saoudiens, a multiplié les attaques contre la famille Saoud. Or, le déplacement graduel de la succession vers la seconde génération ne pourrait, à terme, faire que renforcer la concurrence entre clans et personnalités. Il accentuera la multiplication des postes et des « fiefs » au sein de l’appareil d’État en gommant peu ou prou le caractère traditionnellement centralisé de la monarchie saoudienne ; évolution qui n’est pas sans créer de nombreuses craintes et tensions, avec lesquelles Salman devra composer pour maintenir un équilibre interne entre factions, en reconnaissant la position de chacun au sein de l’élite dirigeante, ainsi que ses privilèges.

De quelle manière les princes et princesses saoudiennes sont-ils éduqués dans cette perspective ? Quelle différence existe-t-il entre hommes et femmes ? 

Depuis désormais des années, les princes et princesses du royaume reçoivent une éducation de très haut niveau, souvent prestigieuse, en passant par les plus grandes universités d’Occident, de l’Europe aux États-Unis, mais aussi par l’Asie, avec pour objectif de se former à leurs futures fonctions. Le règne d’Abdallah, placé sous une bannière réformiste, a plus largement marqué un saut qualitatif en matière d’enseignement ; au-delà de la seule élite, des milliers de Saoudiens ont été envoyés à l’étranger pour y étudier par le biais de bourses particulièrement généreuses. C’est sans compter les efforts de développement d’un système d’enseignement supérieur alignés sur les standards occidentaux au sein même du royaume. La condition des femmes s’est quant à elle légèrement améliorée, en particulier en matière éducative et sur le plan politique par un plus grand accès aux postes à responsabilité. Les femmes prendront part aux élections municipales de 2015. Mais cette émancipation n’en est qu’à ses prémisses et il n’y a aucune garantie actuellement que ces réformes, au demeurant modestes, se poursuivent sous le règne de Salman, d’autant que ce dernier est connu pour son inclinaison conservatrice et son rejet idéologique de la démocratie.

Comment leur apprend-on, par exemple, à appréhender l’Occident ? 

Du fait d’avoir souvent reçu une éducation secondaire et/ou supérieure au sein de systèmes d’enseignement occidentaux, la seconde génération de la monarchie saoudienne affiche une prédisposition beaucoup plus positive à l’égard de l’Occident que ses pères. Des études ont ainsi montré dans quelle mesure ces plus jeunes princes et princesses aiment certains aspects de la culture occidentale et y adhèrent, mais demeurent également très attachés aux traditions, ainsi qu’à leur identité arabo-musulmane.

En raison de débordements, nous avons fait le choix de suspendre les commentaires des articles d'Atlantico.fr.

Mais n'hésitez pas à partager cet article avec vos proches par mail, messagerie, SMS ou sur les réseaux sociaux afin de continuer le débat !