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Le 22 juillet 2011, Anders Breivik assassina de sang-froid 77 personnes sur l'île d'Utoya, en Norvège.
©Reuters

Bonnes feuilles

Dans la tête d'Anders Breivik : "J'ai visé la tête et j'ai tiré. Et j'ai tiré encore"

En se glissant dans le cerveau du tueur norvégien, Laurent Obertone lève le voile sur l'intimité et la fabrication mentale du bourreau, jusqu'aux heures sanglantes de l'été 2011. Extrait de "Utoya" (1/2).

Laurent Obertone

Laurent Obertone

Laurent Obertone est journaliste diplômé de l’ESJ de Lille. Après avoir travaillé pour un hebdomadaire français, il s'est consacré à l'écriture de "La France orange mécanique" (2013, Editions Ring). Il est l'auteur de "La France Big Brother" (2015, Editions Ring). Son dernier livre s'intitule Guerilla (2016, Editions Ring). 

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17 heures 20.

C’est maintenant. Mon corps tout entier se révolte contre les ordres de mon cerveau. Des centaines de voix me hurlent de ne pas le faire. Ne fais pas ça. Ne fais pas ça. J’ai un plat de merde devant moi, je dois le manger. Un tas d’images défilent en moi. Mon enfance, le bonheur, l’école, un bon restaurant, ma mère, mes amis... J’imagine le chagrin des miens. Mon père. Puis je pense à la Norvège. À cet enfant qui se tient devant la maison. À moi. À rien.

J’ai sorti le Glock et je l’ai levé en direction du vigile.

Mon bras refuse d’obéir. Alarmante impression de perdre le contrôle. Je mets du temps. Maman Utøya me regarde d’une expression stupide et me dit : « Ne le pointez pas sur lui ».

Il allait se retourner. Ça a tout précipité. Avant qu’il n’esquisse le moindre mouvement, j’ai visé la tête et j’ai tiré. Et j’ai tiré encore. Une balle dans le cou, une balle dans le crâne. La femme hurle. Le vigile se raidit, ses membres sont comme électrisés, le système nerveux se crispe. Il ne bouge pas. Je tire encore, plusieurs fois dans le dos, avec l’espoir que mes balles l’abattent comme autant de coups de hache. Mais le corps reste debout, tout droit, un fol instant où j’imagine qu’il va se retourner et me fusiller de son regard d’acier, puis tout s’éteint, le corps échappe à toute cohérence, bascule, s’étale lourde- ment sur le ventre.

Il est tombé comme tombe un mort.

†1

Trond B. Homme, 51 ans. Touché par cinq balles, deux d’entre elles l’ont frappé à l’occiput et à la nuque, causant des dommages substantiels au cerveau. Une troisième balle l’a frappé au bras droit, une autre dans le bas du dos, une cinquième balle dans le milieu du dos, traversant le poumon droit pour se loger dans la partie supérieure du thorax.

Mort instantanée, des blessures à la tête et à la poitrine.

Ce qui lui reste de visage est écrasé contre le château gonflable. Je vois son œil, figé dans une expression de surprise, un regard qui n’est plus le sien, qui n’est plus vrai. Irréversible. Il reste un corps, l’homme n’existe plus. Ça devrait me rassurer mais ce n’est pas le cas. Je suis à deux doigts de me précipiter sur lui en jurant que c’est un accident.

La matriarche, qui jusque-là s’était contentée de se prendre la tête entre les mains comme si son équipe favorite avait perdu, me ramène à la réalité. Elle tente de fuir vers la douane, en faisant de grands gestes avec les bras. Elle n’a pas dû courir depuis au moins vingt ans. Je lève mon Glock dans sa direction, je tire, la touche au niveau de l’omoplate, elle trébuche, à l’instant où je tire à nouveau. Je la manque, mais elle tombe quand même. C’est inexplicable, mais quand je touche ma cible j’ai l’impression de le sentir dans le recul de l’arme. Elle hurle, tente de ramper sur les coudes, pathétique, essaie vaguement de se cacher derrière le château gonflable, puis s’arrête, résignée. Elle tourne ses yeux vers moi. Ce n’est pas un sourire, ni une supplication. C’est bien une grimace. Elle sait ce qui l’attend, elle qui se fait flatter à longueur de journées par sa horde boutonneuse. C’est celle à qui on peut se confier, la maman copine, la prof cool, celle qui a de l’allure, celle qui crée des vocations, celle qui se tape le prof de sport de vingt ans plus jeune, celle qui met à l’aise, celle qui a un côté grande gueule, celle qui ne juge pas. Celle qui est ouverte d’esprit. Elle sait. Elle détourne le regard. À bout portant, je lui tire dans la tête, deux fois. L’arrière du crâne éclate comme un bouton d’acné et délivre sur le sol un panache de cervelle jaune et rouge.

L’ouverture d’esprit, c’est ça.

†2

Monica Elisabeth B. Femme, 45 ans. Touchée par trois balles. Deux d’entre elles ont traversé le crâne et le cerveau. Une balle l’a frappée dans le dos, pénétrant la paroi thoracique, le lobe supérieur du poumon gauche avant de remonter dans la partie gauche de la gorge, jusqu’à la base du crâne.

Mort instantanée, des blessures à la tête.

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"Utoya", de Laurent Obertone (Editions Ring)

 

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