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Terrorisme
Niger Kouré Daesh attaque état islamique
©BOUREIMA HAMA / AFP

Menace terroriste

Daech au grand Sahel : l’assassinat des Français au Niger, une preuve de plus de sa résistance

Après l’assassinat de huit humanitaires dont six Français au Niger, le groupe terroriste Daesh​ a publié une revendication de l'attaque. Sébastien Boussois décrypte les enjeux au coeur de la région.

Sébastien  Boussois

Sébastien Boussois

Sébastien Boussois est Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Docteur en sciences politiques, chercheur Moyen-Orient relations euro-arabes/ terrorisme et radicalisation, enseignant en relations internationales, collaborateur scientifique du CECID (Université Libre de Bruxelles), de l'OMAN (UQAM Montréal) et consultant de SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism). Il est l'auteur de Pays du Golfe les dessous d’une crise mondiale (Armand Colin, 2019), de Sauver la mer Morte, un enjeu pour la paix au Proche-Orient ? (Armand Colin) et Daech, la suite (éditions de l'Aube).

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L’image a fait le tour du monde est est non seulement un succès militaire pour Daech mais également une opération de communication très réussie. Hélas. Si  cela s’apparentait à un secret de polichinelle depuis l’assassinat des six humanitaires français au Niger le 9 août dernier, la revendication il y a quelques jours par Daech du drame n’est pas anodine et surtout dans un contexte où l’objectif de l’organisation djihadiste est de semer le chaos à l’approche des présidentielles en décembre. La sécurité a toujours été le maillon faible dans le grand Sahel, de ce pays et de ses voisin malien et burkinabé.

Le fait que Daech ait délibérément visé des Français n’est pas non plus fortuite car depuis des années l’hexagone représente l’ennemi numéro un, non seulement par la loi sur la laïcité perçue par les islamistes comme une loi islamophobe mais aussi de par l’implication de l’armée française dans la région depuis des années. C’est aussi un succès pour Daech qui « résiste » face à son rival Al Qaïda au Maghreb Islamique dont un des groupes a accepté d’entamer le dialogue avec le gouvernement du Mali à condition… que la France s’en aille. Aujourd’hui, près de 5000 soldats français de la force anti-terroriste Barkhane et les pays africains du G5 Sahel tentent de venir à bout de l’hydre djihadiste, disputée entre les tenants de Daech et ceux d’Al Qaïda. Rien n’y fait. Mais qui sont-ils exactement ?

Au moment de la proclamation de l’Etat islamique en Syrie et en Irak en 2014, AQMI (Al Qaïda au Maghreb Islamique) s’était bien gardé de se réjouir, pour garder son emprise et son identité propre. Mais l’hémorragie allait commencer. Un de ses chefs historiques, Gouri Abdelmalek, qui sera finalement tué par l’armée algérienne en décembre de la même année, allait rejoindre l’EI par pur opportunisme en septembre. En réalité, beaucoup de ces groupes avant tout locaux et qui sèment la terreur d’un territoire à un autre depuis des années, sont caméléons. Ils vont au plus offrant. Ainsi, le leader le plus connu de la région, encore introuvable à ce jour, Mokhtar Benmokhtar, ancien chef historique d’AQMI, est l’un des meilleurs exemples « successful » de transfuge de leader d’Al Qaïda à leader d’une branche de l’Etat islamique. Fondateur d’Al Mourabitoun, qui signifie la « Sentinelle », Benmokhtar va prêter allégeance à Daech en mai 2015 même s’il ne sera reconnu seulement qu’en octobre 2016 par la « maison-mère ». Rapidement, les tiraillements se sont multiplié au sein d’Al Mourabitoun avec une tendance pro Al Qaïda et une pro Daech. Va naître alors « L’Etat islamique au grand Sahara » dirigé par Adnane Abou Walid Al Sahraoui, le fameux groupe même qui a perpétré l’assassinat des humanitaires français cet été. Ce dirigeant est toujours également actuellement dans la nature sans que personne ne soit parvenu à le stopper depuis des années.

Ciel menaçant sur le Niger et le Mali, Al Mourabitoun constitue depuis longtemps une grave menace à la sécurité régionale en complément de la fameuse secte Boko Haram qui prêtera aussi allégeance à Daech en 2015. S’il peut y avoir concurrence locale parfois, il n’y a pas forcément eu de frictions pendant longtemps au Sahel, toutes ces organisations menant un objectif commun : renverser les Etats pour imposer un Califat supranational. C’est à qui se fera le plus remarquer cela dit de la cellule mère en commettant les attentats les plus spectaculaires. La force de ces groupes tient beaucoup à la personnalité de leurs dirigeants, qui apparaissent comme des survivants dans l’histoire, des combattants acharnés qui se jouent des armées conventionnelles, et sont déterminés à aller jusqu’au bout et à la mort.

Ces groupes résistent beaucoup grâce à la domination avant tout charismatique de leurs leaders. Al Mourabitoun doit beaucoup de sa réussite à la continuité et à la persistance jusqu’au-boutiste de son dirigeant, Benmokhtar, d’origine algérienne, et l’un des rares survivants des anciens d’AQMI à avoir combattu en Afghanistan dans les années 1980, d’abord contre les Soviétiques, puis aux côtés des Talibans. Il a suivi toute l’évolution du djihad mondial depuis et on le retrouvera sur de nombreux fronts. A son retour en Algérie en 1993, il rejoint d’abord le GIA. A partir des années 2000, il s’installe dans le Grand Sahara. Après 2011, il rejoint à la faveur du Printemps arabe les groupes islamistes de l’Est libyen où il tisse des liens solides avec notamment Ansar al-Charia sur place. Cela lui permet de s’armer à peu de frais puis de rester à l’abri des actions des opérations menées, à partir de janvier 2013, par l’armée française d’abord au nord du Mali, puis dans tout le Sahel. En 2015, face à la montée en puissance de l’Etat islamique en Libye, il retourne dans le Grand Sahara et intègre les rangs d’AQMI avec son groupe Al Mourabitoun. Après l’allégeance en 2015, Benmokhtar devient un héros et va mener un nombre d’attentats sanglants impressionnants qui ont eu un fort retentissement mondial : l’attaque de l’hôtel Radisson à Bamako en novembre 2015 (22 morts) ; attaque de l’Hôtel Splendid à Ouagadougou au Burkina Faso (30 morts) le 15 janvier 2016 et qui sera le pire attentat que le pays ait connu alors que l’armée française est sur place ; et enfin l’attaque en Côte d’Ivoire de la plage du Grand Bassam en mars 2016 très fréquentée par les touristes internationaux et qui fit 19 morts. Devant un tel succès, il ne restait plus à Daech qu’à adouber son nouveau poulain ressuscité X fois depuis l’Afghanistan.

Abou Walid al Sahraoui, qui a rejoint en 2019 …l’Etat islamique en Afrique de l’Ouest (qu’avait  rejoint Boko Haram), a voulu marquer un coup fort en tuant les humanitaires cet été et pour maintenir au plus haut le prestige de son « label » daechiste. Mais depuis un an, les tensions sont montées entre son groupe et le Groupe de Soutien à l’Islam et aux Musulmans, nouveaux ramassis de plusieurs groupés affiliés à Al Qaïda, qui eux sont entrés dans ces fameuses négociations avec l’Etat malien. La nébuleuse rend de plus en plus complexe l’appréhension de ses groupes qui malgré des objectifs communs, mutent, et ressurgissent là où on ne les attends pas forcément. L’attaque dans la réserve de Kouré, à seulement 60 km de la capitale du Niger, Niamey, dans une zone relativement sous contrôle en a été la preuve à nouveau. On est bien loin d’en avoir fini avec Daech qui s’est redéployé dans au moins 40 pays dans le monde et offre toujours le rêve du Califat pour des milliers d’individus combattant en son nom. 

Par Sébastien Boussois, chercheur en sciences politique associé au CECID (ULB), et consultant SAVE BELGIUM (Society Against Violent Extremism), auteur de « Daech la suite », éditions de l’Aube (2019)

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