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Paradoxe

Croissance en hausse mais chômage qui continue à augmenter : les explications du nouveau paradoxe français

Selon les mêmes données Eurostat le taux de chômage en France a progressé de 9.5% à 9.8% depuis le mois de mai 2017.

Pierre-François Gouiffès

Pierre-François Gouiffès

Pierre-François Gouiffès est maître de conférences à Sciences Po (gestion publique & économie politique). Il a notamment publié Réformes: mission impossible ? (Documentation française, 2010), L’âge d’or des déficits, 40 ans de politique budgétaire française (Documentation française, 2013). et récemment Le Logement en France (Economica, 2017). Il tient un blog sur pfgouiffes.net.
 

Vous pouvez également suivre Pierre-François Gouiffès sur Twitter

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Atlantico : Les données qui viennent corroborer les chiffres publiés par la DARES le 26 septembre dernier, indiquant une hausse de 1.3% le nombre de chômeurs de catégorie A sur les trois derniers mois (soit 46 300 personnes ). Comment expliquer une telle "anomalie" alors que l'économie française connaît une reprise réelle de sa croissance ?

Pierre-François Gouiffès : Au-delà du débat sur la statistique mensuelle issue de Pôle Emploi, tous les éléments d’information conduisent à conclure que le chômage en France reste sur un plateau : Pole Emploi nous indique un taux de chômage en baisse de 1% depuis fin 2016 pour les catégories A (aucune activité) et en hausse de 3% pour les catégories ABC (y compris l’activité réduite). L’INSEE mentionne (taux de chômage au sens du BIT) une baisse de 0,1% entre le premier et le second trimestre 2017 et enfin Eurostat nous dit que le taux de chômage a baissé de 0,1% depuis fin 2016. Bref la saignée est terminée mais la France ne connaît pas la baisse spectaculaire du chômage constaté tant à la fin des années 1990 (sous Lionel Jospin) ou avant la crise de 2008.

Cette absence de baisse est difficile à comprendre au regard de la plupart des autres indicateurs économiques et sociaux qui sont dans le vert : croissance économique, création d’emplois dans le secteur privé, moral des chefs d’entreprise, augmentation d’activité, modération de la croissance de la population active… Cette configuration conduit certains commentateurs à remettre en cause la solidité des chiffres de Pole Emploi du fait de leur nature administrative et de la forte volatilité.

En revanche et si l’on considère que la statistique est solide, apparaissent alors plusieurs explications. D’abord la sortie de la logique de traitement politico-budgétaire du taux de chômage qui a en quelque sorte atteint son paroxysme à la fin du quinquennat de François Hollande avec le plan « 500 000 demandeurs d’emploi en formation » et les contrats aidés : on constate une baisse très forte des entrées en stage (57 000 contre plus de 80 000 par mois entre juillet 2016 et janvier 2017). L’exécutif a aussi réduit les feux en qui concerne les contrats aidés, et l’absence de baisse du chômage semble corroborer l’hypothèse d’une absence d’augmentation de l’employabilité des personnes passées par ces dispositifs (ils ne retrouvent pas un emploi « normal » à la sortie).

Un autre facteur d’explication plus structurel pourrait être la baisse de la richesse en emplois de la croissance : on considère généralement qu’une croissance supérieure à 1,2% crée des emplois en France, pourtant nous sommes à 1,7-1,8 et la décrue du chômage ne s’enclenche pas pour le moment. Il y a enfin l’enjeu de la baisse structurelle d’employabilité des personnes durablement au chômage, notamment quand on pense au désastre de la hausse du chômage des plus de cinquante ans qui a tout simplement doublé depuis 2010.

Alors que le taux de chômage de la zone euro est passé de 9.9 à 9.1% entre les mois d'août 2016 et 2017, le taux de chômage en France est passé de 10 à 9.8%, soit une baisse moins prononcée pour la France. Comment expliquer cette contreperformance de la France par rapport à ses partenaires européens ?

Par rapport à ses partenaires européens, la France se caractérise par un chômage élevé et très structurel avec apparemment une très forte résistance à la baisse depuis la crise de 2008. A ce titre, la comparaison avec l’Espagne (26 % en 2013, 17% aujourd’hui) ou l’Allemagne (7,5% en 2008, situation de plein emploi aujourd’hui) est particulièrement marquante.

Ce qui a durablement pénalisé la France, c’est sans doute la combinaison d’une croissance plutôt plus faible que les autres et d’une grande timidité dans les réformes structurelles du fait des résistances culturelles, sociétales et au final politiques à de telles réformes.

Que peut-on envisager pour les prochains mois ?

Sans faire de la divination, on peut ici analyser les variables de contrôle de l’évolution du taux de chômage en France, avec une combinaison entre des éléments structurels et des éléments conjoncturels.

Il y a d’abord l’impact favorable attendu de la réforme du marché du travail ayant abouti aux ordonnances du 22 septembre 2017, avec par exemple l’encadrement strict des indemnités prudhommales de licenciement ; la baisse de l’incertitude sur le fait de se séparer d’un salarié va-t-elle augmenter la propension structurelle à l’embauche ? C’est le pari de l’exécutif qui parie sur un retour du taux de chômage vers les 7% à moyen terme.

Il y a ensuite la sortie assumée de la gestion politico-budgétaire du taux de chômage, qu’on voit bien dans le budget 2018 avec la baisse forte du budget du ministère du travail portant essentiellement sur les contrats aidés.

Le pari est donc celui d’une baisse structurelle du taux de chômage, qui pourrait bien sûr être percuté par un choc sur l’environnement macroéconomique et budgétaire qui est plutôt favorable aujourd’hui.

Il y a enfin un changement de ton dans la communication de l’exécutif qui a décidé, et c’est pour moi une bonne chose, de renoncer au rituel républicain du commentaire mensuel des chiffres de Pole Emploi finalement très anxiogène et sans impact pédagogique positif. Muriel Pénicaud a décidé d’y substituer une analyse trimestrielle davantage centrée sur le taux de chômage au sens du BIT calculé par l’INSEE, donc d’aller vers une analyse plus structurelle et moins conjoncturelle du chômage français qui demeure aujourd’hui hélas un véritable caner dans la société française.

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