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Cyber war

Crise syrienne : la guerre s’étend désormais aussi sur les réseaux sociaux

La propagande pour et contre le régime du clan el-Assad est de plus en plus présente sur la toile. Attaques informatiques contre al Jazeera, faux comptes Facebook, faux followers sur Twitter, la crise syrienne dépasse les frontières et gagne les réseaux sociaux.

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe

François-Bernard Huyghe est directeur de recherches à l’Iris.
 
Il enseigne notamment au Celsa-Paris IV à l’Iris Sup, et anime le site http://huyghe.fr
 
Spécialiste des stratégies de l'information, il est l'auteur de nombreux ouvrages, dont La Soft-idéologie (Robert Laffont ), L'Ennemi à l'ère numérique (Puf), Comprendre le pouvoir stratégique des médias (Eyrolles), Maîtres du faire croire de la propagande à l'influence (Vuibert), Les terroristes disent toujours ce qu'ils vont faire (avc A. Bauer, Puf), et Terrorismes, Violence et Propagande (Gallimard) 
 
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L'agence Reuters annonce pour la seconde fois avoir été piratée : des inconnus ont "instillé" sur son site de fausses nouvelles : la mort d'un prince saoudien, comme quelques jours auparavant une interview d'un chef de l'Armée Syrienne de Libération annonçant une retraite imaginaire de ses troupes. Ces incidents font suite à un longue série d'attaques informatiques contre des médias comme al Jazeera ou des sites hostiles à Bachar el-Assad.

Outre les rumeurs et autres faux documents circulant sur la Toile, toute la panoplie des exploits classiques de hackers y est passée : "défacement de sites" (technique consistant à apposer un slogan vengeur sur la première page d'un site par exemple), attaques par Déni d'accès partagé (cette fois, il s'agit de saturer l'accès à un site en lui faisant parvenir des milliers de demandes par des ordinateurs dont on a pris le contrôle à distance), fausses pages d'adversaires, virus, etc. Bref, tout ce qu'Anonymous fait habituellement subir à un régime dictatorial ou à une institution supposée ennemie de la liberté d'Internet, ce sont les adversaires de Damas qui en sont maintenant victimes : les deux côtés ont compris l'intérêt de se battre par écrans interposés autant que dans les rues.  

L'affaire n'est pas exactement nouvelle : dès les débuts de la révolte en Syrie l'affrontement dans la rue s'est doublé d'une lutte dans le cyberespace, où, pour une fois ce n'étaient pas obligatoirement les cyberdissidents soutenus par l'Occident ou les groupes de type Anonymous, LuLzsec ou Wikileaks qui avaient toutes les initiatives et remportaient tous les succès. Parfois, un trucage était révélé on se souvient de l'affaire de la fausse blogueuse syrienne; "Gay Girl in Damascus", victime de la répression pour laquelle s'émouvaient les réseaux sociaux et qui, en définitive, n'était ni une fille, ni lesbienne, ni damascène (même sa photo était celle de quelqu'un d'autre)

Mais dans la plupart des cas d'attaques, on retrouve la trace de la fameuse Syrian Electronic Army pro-Bachar, avec son site, son compte Facebook (souvent supprimé et aussitôt réinstallé), son Twittter, sa présence sur YouTube, etc.

La SEA pratique des activités classiques de propagande sur les réseaux sociaux, des confrontations plus agressives sur les forums avec les adversaires du régime et des actions de piratage contre les sites réputés hostiles : médias arabes ou occidentaux, sites d'opposants, etc.

Plus des techniques quasi soviétiques (dans l'esprit sinon dans l'état d'avancement technologique) comme la création de faux comptes Facebook d'opposants pour "hammeçonner" des adversaires.

Ajoutons à tout cela les techniques de surveillance d'Internet développées depuis des années par le régime, y compris avec la fameuse technologie Qosmos et l'habitude qu'auraient les policiers syriens de demander gentiment leur login et leur mot de passé aux manifestants qu'ils arrêtent...

La redoutable synergie de méthodes anciennes (surveillance des citoyens, plus propagande, plus désinformation) avec le Web 2.0 fonctionne et les autocrates de demain - ici sans doute instruits par les expériences de Ben Ali et Moubarak- sauront transposer le panoptique en termes d'interceptions électroniques, la rhétorique idéologique sur les réseaux sociaux et la desinformatsyia sous forme de hacking et e-influence.

Et des méthodes employées par des sociétés ou des organisations privées, comme d'acheter de faux comptes Facebook d'amis ou de faux Followers sur Twitter, peuvent se transposer dans une optique de contrôle idéologique et policier ou d'action sur l'opinion publique internationale.

Cela ne signifie pas que Bachar El Assad va gagner : son sort se joue à coups de missiles et de pressions internationales, pas sur les médias sociaux. Mais cela signifie que l'illusion des "Révolutions 2.0", comprenez la conviction que les technologies 2.0 sont forcément au service d'un usage démocratique et pro-occidental et que seuls de sympathiques cyberdissidents anglophones en t-shirt ont compris les nouvelles règles du jeu, cette illusion-là est loin derrière nous.

Cet article a été préalablement publié sur le blog de l'auteur

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